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Brehm, le s Mammifères , p

i V. daus Brehra, p. 343; expériences de Boffi et de Schiff, qui coupent à de jeunes chiens les nerfs et le bulbe olfactif. Ces chiens devenus grands ne montrent aucun attachement pour l’homme.

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En employant tous les moyens que nous venons d'indiquer, l’homme peut à la rigueur dompter et apprivoiser même des bêtes féroces. A plus forte raison peut-il s’attacher des animaux déjà sociables entre eux, et se faire obéir de ceux dont les parents ont déjà été rendus domestiques. De génération en génération , la docilité de ces derniers ne fait qu’augmenter. Non seulement leur organisation perd peu à peu sa vigueur première ; mais l’étable ou la maison dans laquelle ils sont nés et où ils se sont habitués à trouver leur nourriture et leur gîte leur est aussi familière que le sont à l’aigle les cimes des montagnes, au lion le désert et les forêts.

Mais l’animal éprouve une autre espèce d’attachement dont les effets nous étonnent et nous charment : je veux parler de l'attachement qui lie un sexe à l’autre et de celui qui unit la mère à ses petits. Ici s’agitent des appétits nouveaux et spéciaux, car un nouvel intérêt se trouve en jeu. Voy’ons comment la nature a préparé les êtres organisés à ces grandes et mystérieuses fonctions qui assurent la perpétuité des espèces : nous comprendrons mieux peut-être la violence des passions qu’elle soulève alors chez l’animal.

Nous avons déjà fait allusion au travail qui s’accomplit dans les végétaux eux-mêmes, quand l’époque de la fécondation est arrivée. Nous avons rappelé comment, à un moment donné , toutes les parties qui composent l’organisme de la plante , sympathiquement affectées, contribuent toutes ensemble à une sorte de transformation dont l’apparition de la fleur est le signe visible et charmant. Mais l’éclosion de cette fleur, où les organes de la reproduction sont enveloppés, n’est pas le plus é onnant de ces travaux.

Quand le temps fixé par la nature est arrivé, la vie individuelle du végétal est généralement parvenue au plus haut degré de son développement. « Alors la plante commence par modérer, par arrêter la tendance naturelle qui la portait à croître dans l'espace et à produire branches sur branches. Elle se recueille, elle se prépare, puis elle abandonne tout à coup ses anciennes occupations ; et la voilà qui dispose l’extrémité d’une branche en réceptacle, qui transforme certaines feuilles en calice, d’autres en pétales, d’autres encore en étamines et en pistils 1 . » Et cependant cette vie, en se repliant, pour ainsi dire, ne perd rien de son énergie. Loin de là, car en même temps que s’accomplit cette métamorphose, l’organisme développe une chaleur plus grande, signe d’une agitation générale et d’une exaltation de la motilité.

Quand les deux sexes sont réunis dans le même individu, il faut néanmoins qu'un mouvement particulier les rapproche. Pour y arriver, certaines plantes renversent la fleur tout entière : le pistil, plus long que les étamines, est alors suspendu au dessous d’eux , et le pollen ne peut tomber sans rencontrer les stigmates. Puis une fois que la fécondation est accomplie, la fleur se relève et se tient de nouveau droite sur sa tige. Si le milieu est peu favorable, comme pour les plantes aquatiques, si les deux sens, pour se rapprocher, ont quelques obstacles à franchir, la finalité des mouvements organiques s’accuse d’une façon plus admirable encore. Prenons un ou deux exemples parmi tous ceux que les naturalistes ont décrits et que les poètes eux-mêmes ont

l A. Boscowitz, l’Ame de la plante.

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chantés. «c Les utriculaires sont dés plantes qui

tantôt nagent librement sur l’eau, tantôt sont retenues au fond des marais par de fortes racines. Elles portent toutes sur leurs feuilles inférieures de petites outres rondes et mobiles , remplies ordinairement d’une matière un peu plus pesante que l’eau, et qui maintient le végétal au fond. » Mais au moment où la plante est mûre pour la génération , « elle chasse de toutes ses utricules la matière qui s’y trouve et la remplace par de l’air. Munie alors d’une foule de petites vessies aériennes, elle se soulève lentement du fond des eaux, et vient flotter à la surface, pour y passer le temps des amours. La floraison achevée, la plante redevient lourde, et se retire au fond de l’eau pour aller mûrir ses graines et les semer à l’endroit où elles pourront commencer leur existence individuelle à l’abri de tout danger. » Non moins célèbre est la valisnérie : la saison venue, le mâle laisse échapper toutes ses fleurs qui montent à la surface de l’eau où elles flottent et brillent comme des paillettes d’argent. « Au meme instant, la femelle déroule sa hampe florifère qu’elle avait tenue jusque là au fond de l’eau, resserrée en spirale; elle élève sa fleur solitaire à la surface pour l’ouvrir au moment même où elle y sera arrivée. Alors on voit les fleurs du mâle comme s’agiter et se diriger vers celle de la femelle pour la couvrir de la poussière animée. Devenue féconde, la femelle referme sa fleur, resserre les spirales de sa tige et se retire au fond des eaux pour y déposer sa postérité *. »

Plus admirable en un sens que l’instinct lui-même.

1 Boscowitz. — Cf. Pouchet. VVniver».

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tout comme l’instinct nous semble quelquefois plus parfait que l’intelligence, ce mécanisme des fonctions vitales n’est pas encore l'instinct; mais tout au moins il le prépare , et il en est pour ainsi dire la matière, chez les êtres qui possèdent la sensibilité par surcroît. En effet, ce n’est pas en vain que les naturalistes désignent l’ensemble des fonctions vitales des animaux sous le nom de vie végétative. Dans le cas particulier qui nous occupe, la vie de l’animal ne prend-elle pas, elle aussi, à époques périodiques, une direction nouvelle? Est-ce que la vitalité de certains organes, accrue et surexcitée, n’exige pas impérieusement un objet sur lequel elle puisse s’exercer? N’est-il pas vrai que cette accumulation, en un point donné, des forces organiques, tant qu’elle n’a pas reçu de destination spéciale, obsède, selon l’expression de Burdach, le sentiment intérieur, et tient constamment en éveil le besoin de se débarrasser d’elle? Quant à l’attrait qui pousse un animal à en choisir un autre, afin d’apaiser, de concours avec lui, cette âpre douleur, c’est ce qu’il est inutile d’expliquer. On sait le rôle que l’odorat joue dans cette circonstance ; et quant à la grande loi qui porte les individus vers ceux d’une même espèce mais d’un autre sexe, elle tient., comme Le fait encore remarquer le physiologisteallemand, aux lois de l’excitement et delà sensibilité en général. Les seules choses, en effet, qui agissent comme excitants sur l’organisme, sont celles qui ont avec lui une certaine affinité, tout en présentant une différence et une espèce d’antagonisme dans leur mode particulier d’existence.

Dans le règne animal , ce sentiment est surtout éprouvé par les mâles. Poursuivie par des rivaux qui luttent et se déchirent entre eux pour la conquérir, la

femelle s’habitue à être le partage du vainqueur. Pour elle, une autre mission lui est réservée : aussi d’autres adaptations plus importantes encore s’établissent-elles dans différentes parties de son organisme.

Tout d’abord , quelque chose travaille en elle et sans elle à l’œuvre de sa maternité , c’est la vie. Et ce travail nous pourrions encore le trouver dans la plante, où déjà il prépare et annonce les instincts d’amour et de dévouement qui éclateront dans l’animal. « Après la fécondation, dit l’ingénieux écrivain que nous citions tout-à-l’heure , les plantes semblent redoubler de précautions au dedans comme au-dehors pour conserver le fruit qui doit perpétuer leur postérité. Elles l’installent d’abord dans le placenta comme dans un nid bien moelleux, l’enveloppent de pulpes, de gousses , de capsules, de pellicules... Une mère n’a pas plus d’attention pour le berceau de son enfant, disait avec raison Bernardin de Saint-Pierre » Et l’auteur ajoute : « on ne saurait

se refuser à reconnaître là l’effet de cette affection innée

qu’ont tous leurs parents pour leurs petits. » A notre avis, ce n’est pas effet, mais cause ou condition qu’il faut dire. Car ce sont bien de semblables phénomènes qui s’accompliront tout d’abord dans les bêtes, par une série d’actions purement physiologiques, et qui exerceront sur le sentiment intérieur une obsession d’un nouveau genre. Il arrive un moment, où , agitée dans une partie de son corps par des sensations jusqu’alors inconnues, la femelle a besoin de solitude et de repos. En se façonnant, quelquefois dans un endroit plus retiré, un nid plus moelleux, elle crée, sans le savoir, l’abri nécessaire à sa progéniture. Après une vague attente, et chez quelques espèces, une sorte d’inquiétude et de malaise,

cette progéniture vient enfin , soit qu’elle sorte toute vivante mais imparfaite encore des entrailles mêmes qui l’ont portée , soit qu'elle brise peu à peu l’œuf qui, longtemps couvé, avait procuré à la mère une sensation agréable et désirée de rafraîchissement. Mais une fois la mère en présence de ses petits, que doit-elle éprouver? Une sympathie presque toute physiologique attire , avons-nous dit, les uns vers les autres, les animaux d’une même espèce , à condition que le besoin ne les fasse pas rivaux ou ennemis. Tout être vivant et sensible s’aime lui-même, et il s’aime, pour ainsi dire, dans tous les objets où il se retrouve ; et par cela même qu’il se plaît à vivre de la vie qui lui est propre , l’image d’une activité semblable à la sienne doit lui plaire encore. Mais ici ce n’est pas seulement un être semblable à lui que l’animal contemple : c’est un être qui, à peine distinct de lui, est lui encore. Quoi de plus naturel qu’en continuant à lui infuser la vie, il s’intéresse à ses premiers mouvements, à ses progrès, au développement graduel de ses forces? Quoi de plus simple qu’à l’attachement et à la docilité de l’un répondent les soins et la tendresse de l’autre ?

Comment la mère est-elle amenée à donner les premiers soins à ses petits? Chez les oiseaux, on se le rappelle, le sang gonfle des vaisseaux vides jusqu’alors. La chaleur inaccoutumée que l’animal ressent lui fait trouver un soulagement et un plaisir à se reposer sur ses œufs. Cela est tellement vrai que l’on peut transformer un chapon en poule couveuse. Dans certains endroits , au dire de Cabanis 1 et de Dugès, on prend un chapon,

1 Rapports du physique et du moral , éd. L. Peisse, p. 127.

on lui plume l’abdomen, dans l’endroit qui chez les poules couveuses est naturellement dénudé , on le frotte avec des orties et du vinaigre. Après qu’on aura créé ainsi en lui une congestion analogue à celle du plexus incubateur, non-seulement il aimera à se reposer sur les œufs qu’il couvera , mais il ira jusqu’à guider avec une affection toute maternelle les poussins éclos.

Chez les mammifères, le gonflement des glandes mammaires fait aussi que la mère éprouve un véritable soulagement quand les petits la délivrent de son lait. Mais à ce premier plaisir doit s’en ajouter un autre, celui de voir sous ses propres yeux cette nourriture qu’elle tire de son corps fortifier et développer cet être qui est à peine séparé d’elle. Ainsi, à cette maternité plus inconsciente et plus aveugle, où l’animal donnait à son fruit une partie de son sang , succède, par une insensible gradation, cette autre maternité où l’animal jouit encore en donnant, sous une forme nouvelle et plus visible pour lui, sa propre substance. Si une première tendance contraint tout organisme à reproduire ses caractères essentiels dans l’organisme qu’il engendre , une tendance analogue pousse l’être sensible à communiquer tout ce qu’il possède à l’être auquel il a déjà donné la vie. Le plaisir de procréer et celui de perfectionner se complètent l’un et l’autre, et ils viennent tous deux d’une seule et même source , la tendance primitive de cette force qui anime et meut l’organisme, et qui. dans les diverses conditions où elle se trouve , tend sans cesse au développement de son être.

Voyons d’ailleurs quelles causes augmentent ou diminuent, chez les animaux, l’amour maternel. S’il est vrai qu’une même loi explique toujours et la production

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et les variations d’un phénomène, l’étude de ces causes viendra ou confirmer ou rectifier ce qui précède.

C’est une des lois de l’animalité, que plus les fonctions relatives à la maternité se compliquent, plus le sentiment maternel augmente. Chez les reptiles, où l’œuf est plus ou moins abandonné à l’influence d’un agent extérieur, le soleil, non seulement la plupart des femelles ne couvent pas leurs œufs, mais quelques unes d’entre elles les méconnaissent. Qui ne sait au contraire tous les sentiments que l’incubation développe chez l’oiseau? Et toutefois, il faut que l’habitude l’ait de plus en plus attaché à ses œufs ; car des exemples nombreux établissent que dans les premiers jours de la ponte, le plus faible dérangement, la moindre crainte suffisent à une femelle pour ne plus revenir dans son nid. Mais c est chez les mammifères, où à une gestation plus longue et à une parturition plus ou moins laborieuse s’ajoute l’allaitement, qu’on s’accorde à trouver les plus touchantes manifestations de l’amour maternel.

Deux autres causes qui touchent de près à celle-ci peuvent contribuer à modifier ce sentiment : d’abord le plus ou moins de fécondité de l’espèce, puis le besoin plus ou moins grand que les petits ont de la mère. « Le degré de l’amour maternel, dit Burdach, est en raison inverse de la fécondité, et en raison directe, tant du développement de la vie animale chez la mère que du défaut de maturité et du besoin d'assistance chez les petits. » En d’autres termes, quand la vitalité de l’animal, au lieu de se disperser dans des créations multipliées semble se concentrer tout entière dans l’enfantement puis dans le perfectionnement d’un petit nombre

d’êtres, plus étroitement associés à lui, le sentiment lié à cette communication prolongée de la vie devient plus énergique et plus constant.

Ce n’est pas seulement l’intensité, c’est aussi la durée de l’amour maternel qui est modifiée par des causes de cet ordre. Le retour plus ou moins fréquent du rut le fait cesser plus ou moins tôt. Dès que l’animal a recommencé ses courses amoureuses, il suspend aussitôt ses soins maternels. Quel est celui auquel la chatte domestique ou la poule n’a pas donné ce spectacle ? Le petit chat, à qui sa mère abandonnait hier le meilleur de son repas, et qui s’obstine à vouloir jouer encore avec elle, est brusquement chassé d’un coup de patte ; s’il revient, même accueil, jusqu’à ce qu’il se décide à jouer seul et à se contenter de la part que le maître lui donne. Mais, chose étonnante, lorsqu’après une nouvelle portée, on enlève à la chatte les petits qu’elle vient d’avoir, elle accueille de nouveau le plus âgé, s’il consent à téter encore, et elle lui rend sa tendresse première 1 .

Dans toutes les espèces enfin, quand les petits sont en état de trouver leur vie par eux-mêmes et qu’avec le sentiment de leur force grandit le besoin de l’indépendance, eux et leurs parents se séparent ; ils cessent rapidement de se reconnaître et deviennent bientôt complètement étrangers les uns aux autres. Ce sentiment maternel peut donc être aussi intermittent et passager que les causes qui le font naître ; et ces causes ne sont que le retentissement, dans la sensibilité confuse de l’ani-

1 Un animal, gêné par son lait, pourra consentir à allaiter une bête quelconque. On a vu des chattes allaiter des souris et les prendre en affection. (Voir Brehm).

mal, de phénomènes qui s’accomplissent au sein de son organisme.

S’il en est ainsi, on s’explique très bien que l’amour paternel existe à un faible degré chez les bêtes. Car ce n’est pas seulement parmi les reptiles que les mâles cherchent souvent à dévorer leurs petits. Parmi les animaux supérieurs eux-mêmes les exemples de cette férocité ne sont pas rares. Souvent néanmoins la réunion du mâle et de la femelle , au temps des amours, crée entre eux une espèce de société qui ne se dissout pas aussitôt. Tant qu’elle dure, l’un se fait volontiers le défenseur et le pourvoyeur de l’autre, rien de plus. Les oiseaux paraissent éprouver une tendresse plus vive ; mais chez eux aussi, c’est plutôt à leur fidélité envers la mère qu’il faut attribuer les soins qu’ils donnent à leur progéniture. « Si, chez les oiseaux, dit BufFon, les pères semblent montrer quelque attachement à leurs petits et en prendre soin comme leurs mères, c’est qu’ils se sont occupés comme elles de la construction du nid, c’est qu’ils l’ont habité, c’est qu’ils y ont eu du plaisir avec leurs femelles, dont la chaleur dure longtemps encore après avoir été fécondées, au lieu que dans les autres espèces d’animaux où la saison des amours est fort courte, où, passé cette saison, rien n’attache plus les mâles à leurs femelles, où il n’y a pas de nid, pas d’ouvrages à faire en commun, les pères n’ont aucun souci de leur postérité. » Ajoutons que ceux qui concourent à l’éducation de leurs petits sont généralement monogames. Les polygames forment rarement un nid, et par conséquent ils n’ont point occasion d’étendre à leurs petits leur protection vigilante. Quant aux premiers, les soins. qu’ils prennent, les marques de courage

qu’ils donnent, les dangers qu’ils affrontent, varient non pas précisément avec le degré d’affection qu’ils éprouvent, mais avec les moyens qui sont à leur disposition et les circonstances qui leur font une nécessité de les employer. Celui qui est assez bien armé pour défendre sa famille la défend, celui qui en est incapable s’en abstient. Ainsi Lacépède, après avoir tracé un premier tableau où il croit pouvoir établir le degré de sensibilité des oiseaux d’après la constance et l’étendue de leurs soins pour leurs compagnes et leurs petits, puis un second où les mêmes oiseaux se trouvent rangés dans un ordre à peu près correspondant, selon le degré d’industrie qu’ils apportent dans la fabrication du nid, Lacépède ajoute : « il est facile de concevoir que pour établir une comparaison rigoureuse entre les espèces dont on veut indiquer le degré d’industrie et de sensibilité, il faudra rechercher dans les résultats de ces deux facultés ce qui devra être rapporté à l’influence du climat, à l’élévation de la température pendant le temps de la ponte, à la solitude de la retraite, au nombre des ennemis à redouter, à la puissance des armes pour attaquer et se défendre, à la vitesse du vol, à la forme du bec et des pattes, instruments dont l’oiseau se sert pour ramasser, réunir et arranger les matériaux du nid. »

En résumé, deux grandes classes de fonctions s’accomplissent dans l’animal, les unes relatives à la nutrition de l’individu, les autres à la propagation de l’espèce. Les diverses conditions dans lesquelles s’exercent l’une et l’autre imposent à l’animal un certain nombre de manières d’être et d’habitudes ; ces manières d’être et ces habitudes réagissent sur la sensibilité qu’elles tiennent en éveil, et elles entraînent ainsi avec elles les inclinations que nous venons d’analyser.

Malgré la fréquente vivacité de ces sentiments, il n’en est point qui ressemblent à ces affections réfléchies et désintéressées dont l’homme a le privilège. A cet égard, rien de plus profond et de plus vrai que ces paroles de Buffon : « L’amitié n’émane que de la raison, l’impression des sens n’y fait rien. C’est l’àme de son ami qu’on aime ; et pour aimer une âme, il faut en avoir une, il faut en avoir fait usage, l’avoir comparée et trouvée de niveau à ce que l’on peut connaître de celle d’un autre. L’amitié suppose donc non-seulement la connaissance, mais l’exercice actuel et réfléchi de ce principe. Ainsi l’amitié n’appartient qu’à l’homme; l’attachement seul peut appartenir aux animaux. »

Cette recherche aveuglede son propre plaisir imprime un caractère particulier à toutes les passions qu’éprouve l’animal. « Les animaux, dit encore Buffon, semblent être d’autant plus jaloux qu’ils ont plus de force, plus d’ardeur et plus d’habitude au plaisir ; c’est que notre jalousie dépend de nos idées et la leur du sentiment. Ils ont joui, ils désirent de jouir encore, ils s’en sentent la forte, ils écartent donc tous ceux qui veulent occuper leur place ; leur jalousie n’est pas réfléchie, ils ne la tournent pas contre l’objet de leur amour ; ils ne sont jaloux que de leur plaisir. » Si, par cela seul qu’ils cherchent leur plaisir, les animaux éprouvent une sorte de jalousie, ils ne seront pas moins capables de crainte, de colère, d’émulation, de tous les sentiments enfin que la vue de l’objet désiré peut faire naître, suivant que des difficultés visibles retardent ou empêchent la possession de l’objet.

Ainsi s’anime et se précise pour nous la physionomie de chaque animal. L’organisation donnant ou retirant

la confiance et la hardiesse avec la force, peut rendre aussi les individus tantôt aventureux et téméraires, tantôt craintifs et ombrageux. « Les carnassiers , dit Brehm, évitent d’autant moins la clarté du jour, ils sont d'autant plus gais, vifs, animés et aimables, qu’ils sont bien doués du côté de la force; ils sont, au contraire, d’autant plus nocturnes, moroses, méfiants, farouches et solitaires, qu’ils sont moins favorisés au point de vue physique *. » Il ne faudrait cependant pas placer derrière toutes leurs habitudes et leurs allures des sentiments pareils à ceux qu’elles supposeraient dans notre espèce. Est-il besoin de répéter ce qui a été dit bien des fois, qu’à parler rigoureusement, les lions et les tigres n’ont pas plus de férocité que toute autre bête, et que la prétendue douceur des ruminants ne mérite pas tant de pitié? Chaque espèce obéit à ses besoins : elle emploie, pour les satisfaire, les armes qu’elle a reçues, et ces armes elles-mêmes elle les manœuvre avec la vigueur et l’impétuosité que son organisme comporte. Rien de tout cela n’implique ni réflexion ni conscience. Représentons-nous un animal aussi robuste et aussi bien doué que l’éléphant. Il ne craint aucun ennemi, il n’en provoque jamais aucun ; il est herbivore, et par conséquent a peu de concurrents. A l’aspect de cette force si calme et si paisible, nous prononcerons les mots de bonté, de générosité. On ne saurait dire qu’ils ne répondent à rien de réel dans le caractère de l’animal ; mais il est aisé de voir comment le sens doit en être restreint, et comment ils ne sauraient avoir la même signification que lorsqu’ils sont appliqués à l’homme.

1 Brehm, les mammifères , p. 181.

Ce qui entretient souvent en nous quelques poétiques illusions et nous fait prêter aux animaux des sentiments d’un autre ordre, c’est cette espèce d’harmonie qui s’établit entre eux et la nature qui les entoure. L’impression que nous causent alors les habitants d’un site et le site lui-mème devient plus forte et plus claire. Nous ne pensons pas que ce sentiment, c’est nous qui nous le donnons à nous-mêmes, en interprétant avec notre intelligence les choses qui ont frappé nos sens, et en voulant retrouver hors de nous un sentiment qui est tout nôtre. Ainsi pour une cause ou pour une autre, la coloration extérieure des animaux qui vivent à l’état sauvage est en rapport avec celle du milieu dans lequel ils vivent; et on sait que cette coloration protectrice leur permet de se cacher en se confondant avec la terre, les rochers, les arbres, les fleurs. Non-seulement l’aspect extérieur de l’animal est d’accord avec celui des lieux où se trouve son domicile; mais nul doute que sa voix ne soit montée au ton de la nature environnante, suivant qu’il vit sur les montagnes, dans des déserts, dans des bosquets ou des prés voisins des habitations des hommes, dans des mares d’eau plates et fangeuses ou sur les bords de l’Océan. Les accents doivent changer aussi selon les heures où le retour des mêmes sensations et des mêmes besoins le fait sortir de son gîte. Chaque espèce d’oiseau a son heure marquée pour le -réveil : partant, chacune (Telles s’accommode de degrés inégaux de chaleur et de lumière, et tout dans l’organisme est préparé comme en vue d’un pareil accord. De là, plus ou moins de vivacité dans les allures, plus ou moins d’éclat dans les chants. C’est cette universelle harmonie qui fait pour nous la poésie vivante de la nature. C’est elle aussi qui pare à

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nos yeux l'instinct de l'animal, et bien souvent c’est elle seule qui nous fait trouver dans ses mouvements l'expression de ce que nous appellerions chez nous la mélancolie, l’allégresse ou la gaieté.

Le naturel des animaux n’est donc point quelque chose qui existe par soi-même ou qui ne puisse être expliqué que par la présence et l’action d’une intelligence comme la nôtre. Un homme surtout, de l’aveu de tous, a peint sous les couleurs les plus vives , et en somme les plus vraies, le naturel des animaux, c’est Buffon. Il va nous donner la conclusion de ce chapitre : « le sentiment, ditil, ou plutôt la faculté de sentir, l’instinct qui n’est que le résultat de cette faculté , le naturel qui n’est que l’exercice habituel de l’instinct guidé et même produit par le sentiment, ne sont pas à beaucoup près les mêmes chez les différents êtres. Ces qualités intérieures dépendent de l’organisation en général, et en particulier de celle des sens *. »

1 Discours sur la nature des animaux.

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