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CHAPITRE XII

L’instinct suppose avec la sensibilité un certain nombre de tendances. — Premiers appétits résultant de l'organisation de l’animal. — Tendances qu’ils déterminent à leur tour. — La sociabilité ou l’insociabilité. — La sympathie. — L’attachement. — Tendances relatives à la perpétuité de l’espèce. — Affection maternelle et ses lois.— Comment elle est préparée par les fonctions de la vie végétative. — Des passions qui accompagnent ces tendances instinctives. — Conclusion sur le naturel des animaux.

Nous avons essayé de justifier l’explication que nous avions donnée des actes instinctifs. Nous avons fait rentrer dans une seule et même loi les exceptions et les contradictions apparentes qu’on aurait pu nous objecter. Nous avons cherché à quel point cette théorie était intéressée dans les grandes controverses contemporaines sur l’origine des espèces. Revenons maintenant à l’instinct tel que nous l’avons défini. Notre analyse nous a fait trouver ’ dans l’animal une certaine capacité de jouir et de souffrir; et nous avons vu dans celle-ci l’attribut d’une force qui, après avoir construit certains organes, se sert d’eux pour se manifester au dehors; mais cette force ne peut ni se posséder ni se diriger elle-même , c’est l’organisme qu’elle anime qui détermine à son tour les mouvements qu’elle exécute. L’activité vitale et l’activité instinctive, quoique appartenant à un seul et même prin-

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çipe, diffèrent néanmoins l’une de l’autre; la secondent commence que là où, grâce à des conditions particulières, commence la sensibilité proprement dite. Si donc nous passons en revue toutes les parties de l’organisation qui, en agissant sur la sensibilité, provoquent les actions de l’animal, il nous semblera que la théorie de l’instinct peut presque se résumer tout entière dans ces deux aphorismes poétiques de l’antiquité : sentit vint quisque suam quam possit abicti, et cet autre : trahit sua quemquevoluptas.

S’il en est ainsi, cette faculté de sentir ne doit pas seulement engendrer , sous l’impulsion du mécanisme physiologique, un certain nombre d’actes; elle doit encore développer des manières d’être, des affections, des tendances, qui accompagnent nécessairement ces actes eux-mêmes. C’est là une partie considérable de l’instinct qui vaut la peine d’être étudiée à part, et que nous allons examiner.

Tout être qui vit et se sent vivre tend à vivre. Donc il tend à employer toutes les énergies dont le sentiment se confond en lui avec le sentiment même de la vie. C’est là, avons-nous dit, comme la source d’où émane toute l’activité instinctive de l’animal; c’est delà aussi que nous allons voir sortir ce qu’on peut appeler chez lui comme chez nous du nom général d’inclinations et de passions.

Quand la force qui a présidé selon des lois encore inconnues à la construction des organes sent enfin qu’elle les anime et les gouverne, cherchant à triompher de toute résistance, elle a besoin, pour persévérer dans l’état nouveau où elle se trouve , que chacun de ces organes s’entretienne et se répare; elle a besoin que

l’unité dont elle est l’auteur soit maintenue par l’harmonieuse activité des fonctions auxquelles elle préside. De là, ces appétits physiques qui, comme le disent toutes les psychologies, sont périodiques et se développent égalementdans l’animal et dans Thomme. Autant l’être vivant exécute de fonctions, autant il éprouve d’appétits distincts : les uns tendentà déployer au dehors la force locomotrice dont l’être dispose, soit pour le vol, soit pour la nage , les autres tendant à exercer les armes et les outils dés griffes, des pattes et du bec, d’autres enfin poussant à réparer ces forces intérieures sans lesquelles tous les moyens d’action feraient douloureusement défaut. Ainsi rien de plus aisé à concevoir comment l’oiseau aime à planer dans l’air aux différentes hauteurs où la puissance de son aile et l’étendue de- sa vision lui permettent de s’élancer. Rien de plus facile encore à expliquer que les instincts carnassiers du tigre et du lion ou le goût inné des abeilles pour les fleurs. De semblables amours ne sont en somme que l’amour même de la vie.

Mais ces premiers appétits en entraînent fatalement d’autres à leur suite. La seule nécessité de chercher ici ou là sa nourriture fait que l’animal se plait aux lieux où il la trouve, et qu’il y établit son domicile, auquel il ne peut tarder à s’attacher. « Si la perdrix cherche les halliers, les buissons , les champs nouvellement ensemencés, les prairies émaillées de fleurs, si le martinpêcheur préfère le bord de l’eau et le ramier l’arbre des forêts, c’est que là sont leurs besoins; et on pourrait établir en thèse générale que l’habitation ordinaire assignée aux diverses espèces pour s’y nourrir sont aussi celles dont les espèces font choix pour y établir leurs

nid L » Ubi bene ibi pcttria, c’est là une maxime qu'on peut appliquer en toute justice à l’animal.

Cette nourriture dont il a besoin et qu’il trouve dans une contrée si vite adoptée, est-elle rare et difficile à conquérir? ou, au contraire, est-elle à la portée de tous et abondante? L’animal trouvera dans ceux de son espèce des rivaux et des ennemis ou simplement des compagnons inoffensifs qui ne lui raviront jamais sa proie, qui l’aideront même souvent à la trouver. En conséquence, il sera sociable ou ne le sera pas : il se rapprochera de ses semblables ou il vivra loin d’eux, sauf à les attaquer de temps à autre, pour se débarrasser d’un rival. « Les habitudes solitaires, nous disent encore les naturalistes compétents, sont toujours en rapport avec une nourriture rare et difficile à se procurer. Là où il y a abondance, il y a sociabilité. Voyez si près d’un aigle habite un autre aigle. Un canton, si fertile qu’il soit, ne saurait suffire à en alimenter plusieurs. Voyez si tous les oiseaux carnassiers, à l’exception de ceux qui se repaissent de charognes, cherchent leur proie en compagnie. Au contraire, les granivores, les herbivores, les insectivores, les piscivores, ceux pour qui la nature a fait croître une nourriture toujours abondante et facile, ceux-là s’attroupent, vivent en société, exploitent un champ en commun. Toutes ces familles nomades qui forment des bandes nombreuses ont un régime végétal. La terre est pour eux si fertile que le plus fort ne chasse jamais le plus faible pour l’empêcher d’avoir sa part de butin 1 2 .

1 Gerbe. — Dictionnaire de d’Orbigny.

J Chose remarquable, ajoute-t-on, qui prouve combien l’abondance de

Un mot encore : « l’instinct de sociabilité n’existe généralement pas chez les animaux carnivores ! . »

Et maintenant, faut-il admettre que dans la sociabilité des animaux le seul instinct de conservation individuelle ou les simples appétits relatifs à la nutrition soient en jeu ? Assurément, ce sont ces derniers qui dominent, et c’est à eux que sont subordonnés tous les autres. Mais quand la nécessité de disputer sa nourriture à des rivaux ne contraint pas l’animal à rester dans la solitude, tout porte à croire que le spectacle quotidien d’une activité semblable à la sienne produit sur lui cet effet si décrit sous le nom de sympathie. On sait comment cette sympathie s’exerce d’abord, même en nous, d’organisme à organisme. Nous ne pouvons voir s’exécuter sous nos yeux un mouvement quelconque sans éprouver une sorte de tendance mécanique à l’imiter. Des voix ne peuvent résonner à nos oreilles sans faire naître non-seulement dans notre imagination, mais dans nos organes eux-mêmes, une disposition marquée à chanter à l’unisson. C’est en vertu d’une semblable contagion que tels ou tels animaux, provoqués, encouragés, soutenus par les cris et les mouvements de leurs pareils se complaisent dans leur société : ils se trouveraient comme on dit dépaysés, si on les en séparait tout d’un coup. Cette sympathie doit devenir encore plus profonde dans les espèces industrieuses, où chaque individu, dès sa naissance, trouve dans les travaux de ses

nourriture contribue à la formation des familles, les oiseaux qui se nourrissent d’insectes à élytres ont quelque analogie de mœurs avec les oiseaux de rapine. Ils ont besoin, pour subsister, de limites sur lesquelles n’empiète pas le voisin.

1 Dict. dé d’Orbigny.

congénères une première satisfaction pour la plupart de ses besoins. Dans les ruches d’abeilles, par exemple, chaque mouche, en travaillant pour elle-même, travaille pour la communauté. De la réunion de ces' industries particulières soumises à des nécessités et à des lois communes résulte un harmonieux ensemble, hors duquel aucun individu ne pourrait longtemps subsister.

Outre ces associations si connues, il en est qui se forment et qui se détruisent sous l’empire de conditions accidentelles. Frédéric Cuvier nous donne les plus curieux détails sur cette espèce de sociabilité qui tient quelque temps rassemblées des familles nombreuses et conserve la paix parmi des centaines d’individus de tout sexe et tout âge. Qu’est-ce qui règle ici les rapports mutuels de ces individus ? Comment s’établit l’autorité? comment se consent l'obéissance ? L’une et l’autre supposent-elles des sentiments particuliers, pareils à ceux que nous éprouverions en semblable cas ? Qu’on en juge.

Un certain nombre d’animaux se trouvent rassemblés pour la poursuite d’un butin. Ni la conquête ni le partage de ce butin ne peuvent se faire sans qu’un individu plus vigoureux, plus agile, à l’odorat plus fin, à l’ouïe plus délicate, joue un rôle prépondérant dans l’attaque et dans la prise de possession. Celui-là devient par le fait même le chef de toute la bande qui le suivra désormais partout, et il exerce sur tous ceux qui la composent une espèce d’autorité. Cette autorité une fois établie ne sera pas mise en question. Après avoir obéi une première fois, les plus jeunes obéiront une seconde, une troisième fois et ainsi de suite. Puis les vieux auront beau perdre leur force et les jeunes en

acquérir une plus grande, la confiance et l'habitude maintiendront l’autorité à celui qui d’abord l’avait tenue de la force. Ceux qui naissent dans la bande se forment au milieu d’elle ; c’est sous son influence qu’ils prennent aux différentes époques de leur vie la manière d’être qui doit satisfaire à la fois ses besoins et les leurs. Quant aux nouveaux venus, la contagion de l’exemple et la sympathie les entraînent à faire comme la foule. Tout reste ainsi dans le même état, jusqu’à ce que se produise une circonstance analogue à celle qui avait créé une première fois la société. Qu’il s’agisse par exemple de conquérir des femelles, un instinct nouveau se fait sentir et pousse à la lutte. Le plus vigoureux l’emporte alors et le chef de la bande est remplacé. Enfin, si ces forces individuelles, rendues inutiles et neutralisées par la soumission, restent longtemps inactives, il peut se faire qu’un danger pressant les rende tout-à-coup nécessaires et les exalte. Alors les appétits de chacun cherchent d’eux-mêmes leur satisfaction : les liens créés par l'habitude sont rompus, et bientôt la bande est dispersée.

Comment cette soumission et cette autorité s’établissent-elles de part et d’autre sans impliquer aucun sentiment de respect ni de déférence ? Un exemple bien commun et avec lequel chacun a pu se familiariser dans les ménageries, le fera comprendre. Il n’est pas rare de voir des lions et des chiens élevés ensemble ; et non-seulement le lion ne fait pas sa proie du petit animal, mais ce dernier est bien souvent pour son terrible compagnon un véritable tyran. C’est toujours un jeu et un sujet d’étonnement pour la foule, de voir comment le roi des animaux se laisse avec tant de bonhomie tirer la

crinière, mordre les oreilles et voit même, sans trop gronder son hargneux commensal, lui ravir sous ses yeux une partie de son repas. Voici comment F. Cuvier explique ce fait. Le chien, dit-il, se développant beaucoup plus vite que le lion, arrive beaucoup plus tôt à l’état adulte, c’est-à-dire à l’époque de la vie où, chez les animaux carnassiers, la force succède à la faiblesse elle courage à la timidité. De cette différence, il résulte que le chien prend sur le lion toute l’autorité qu’aurait pu les acquérir une supériorité de force réelle, et il le conservera toujours, si le lion est d’un naturel doux et facile .

Quand l’animal est tourmenté par ses appétits, il est toujours placé dans des circonstances auxquelles il a plus ou moins de peine à s’habituer; car ou elles ne gênent pas, ou elles facilitent, ou elles contrarient plus ou moins la satisfaction de ses besoins. De là proviennent bien des manières d’être qu’on prendrait volontiers pour les effets de penchants distincts et primitifs, mais qui se réduisent ou à certaines habitudes que les premiers appétits ont engendrées ou à ces premiers appétits eux-mêmes. x\insi, qu’est-ce que le penchant à l’indépendance qu’on remarque chez eux ? Tout simplement, vous dit encore le même naturaliste, le besoin qu’ils ont de s’éloigner de tout ce qui leur inspire de la défiance, c’est-à-dire de tout ce qui est nouveau, de tout ce avec quoi l’habitude ne les a pas familiarisés. « Dès que les animaux peuvent obéir à leur sentiment, ils se défient de tout ce qu’ils ne connaissent pas ; ils fuient ou ils attaquent tout ce qui les importune. »

On comprendra maintenant sans beaucoup de peine comment certaines espèces deviennent domestiques.

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C’est à la condition que leur genre de vie en ait déjà fait des espèces sociables. Cette condition réalisée, tout est facile : car l’animal qui suit l’homme et lui obéit ne ne voit en lui, selon une expression piquante et juste, que le chef de sa bande. « L’homme, dît Flourens, n’est pour les animaux domestiques qu’un membre de la société. Tout son art se réduit à se faire accepter comme associé ; car, une fois devenu leur associé , il devient bientôt leur chef, leur étant aussi supérieur qu’il l’est par l’intelligence L »

Mais comment cette supériorité s’établit-elle ? Chacun le sait. Par la faim, par la veille forcée, l’homme abat, s’il en est besoin, l’énergie de l’animal, et lui interdit la résistance. Par la captivité , il lui enlève tous les moyens de satisfaire librement ses appétits; puis ces appétits, c'est lui-même qui les satisfait, non sans les avoir préalablement surexcités. Non-seulement il contente ses besoins naturels, mais il lui en impose en quelque sorte de factices. Grâce à l’emploi d’une nourriture choisie et aux caresses, auxquelles l’épiderme de certains animaux est si prodigieusement sensible 1 2 , il fait naître des plaisirs et par conséquent des désirs nouveaux que lui seul peut apaiser. L’animal ne vit bientôt plus que par son maître ; son existence devient inséparable de la nôtre: il est lié, attaché à nous pour toujours. Le cheval aime naturellement la course, ainsi que les bruits et les sons

1 V. Flourens, De l’instinct et de l’intelligence, p. 152. f « De ce chatouillement résulte la volupté, qui associe tous les viscères au plaisir ressenti par un seul organe , et attire à elle toutes les forces, tous les instincts de ranimai,.... En général, les animaux sont d'autant plus caressants que leur sensibilité cutanée est plus exquise.»

(Gratiolet, De la physionomie, p. 187).

cadencés qui l’y excitent; le chien est naturellement fait pour la chasse. Les croisements , l’accumulation des caractères physiologiques transmis par hérédité, les soins assidus, l’arrangement du milieu les rendent plus aptes encore et plus ardents pour ces exercices qu'ils aiment. Nous augmentons l’agilité de l’un, nous rendons plus délicat et plus sagace l’odorat de l’autre. Mais grâce à nos moyens de contrainte, ils ne peuvent exercer leurs aptitudes seuls et en liberté. C’est nous qui d’abord leur donnons leur nourriture de tous les jours , nous qui les guidons , les protégeons contre le danger; ce n’est plus que par nous et avec nous que leurs instincts et tous les désirs qui s y rattachent peuvent être assouvis. Ce sont les bons cavaliers et les bons chasseurs qui font de tout point les bons chevaux et les bons chiens. On sait ce que valent les chiens du mont St- Bernard. Or, l’un d’eux, nous raconte un naturaliste, fut emmené par un voyageur. Le changement d’existence , ainsi que le manque d’exercice , altéra promptement son caractère; il devint lourd, triste, et assez poltron pour s’enfuir devant le plus petit chien L Qu’on laisse un chien s’en aller seul chasser, pour son propre compte, qu’on n’ait pas l’adresse de lui tuer assez souvent la bête qu’il poursuit, enfin qu’il perde son odorat 1 2 et avec lui le goût et l’aptitude de la chasse, voilà autant de causes qui peuvent singulièrement diminuer ou même faire disparaître complètement cet attachement et cette fidélité proverbiale.

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