PHYSIQUE DE L’HOMME
entre tous, l’homme n’a reçu ni son vêtement ni sa défense. Sa main n’est ni une arme, ni un outil : elle ne présente aucune appropriation matérielle qui la destine à un usage spécial. A dire vrai, c’est moins un organe d’action qu’un organe sensoriel : lorsque l’homme agit, c’est avec des outils artificiels, c’est surtout en faisant appel aux forces de la nature, qu’il rapproche, combine et fait travailler pour lui.
Quant aux sens, nous l’avons montré déjà, ils sont gouvernés dans l’animal et dans l’homme par des lois tout opposées. On sait combien le rôle de la sensation toute pure a diminué dans notre espèce et comment cette sensation ne peut plus être à elle seule et par elle-même notre guide. Mais si nos sens se trouvent être bien inférieurs à l’animal pour l’acuité, la finesse et la sûreté de tel ou tel d’entre eux, en revanche nous les possédons plus complets, plus en harmonie les uns avec les autres, accessibles à des impressions infiniment plus variées, et obéissant tous à la direction d’un principe intérieur, qui s’exerce visiblement et par l’organe de la voix et par celui du toucher actif. Tandis que la partie périphérique du système nerveux, celle qui subit les impressions du dehors, est plus développée dans l’animal que la partie centrale où ces impressions convergent toutes pour persister et laisser des traces plus durables, dans l’homme c’est la proportion inverse qui est la loi. Mais si le cerveau atteint dans ce dernier des proportions plus considérables, néanmoins là comme partout ailleurs, il ne fait que recueillir les multiples impressions qui affectent l’organisme entier : il ne crée rien, il n’a aucune initiative, par conséquent il n’exerce par luimême aucune direction. Or, d’autre part, l’organisation
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générale est loin de circonscrire ces impressions dans un cercle bien arrêté; elle est loin de faire pour notre espèce, comme pour les autres, une sorte de triage spécial qui préserve de la confusion et du chaos les fonctions du système nerveux. Si pesant, si étendu, si bien conformé qu’il puisse être, le cerveau en recueillant tant d’images qui n’affectent pas d’une manière spéciale un sens ou une autre fonction particulière de la vie, ne fait donc qu’annoncer un principe nouveau et supérieur. N’en faut-il pas un, en effet, pour ordonner toutes ces images et pour orienter l’homme placé en face de cette variété, de cette multiplicité indéfinie des choses qui sollicitent de toute part sa libre activité?
Ces contradictions qui existent entre l’homme et l’animal , loin de s’évanouir quand on arrive aux animaux supérieurs, s’accusent peut-être encore davantage. Comparons donc l’homme au singe anthropomorphe, pour qu’il ne nous reste aucun doute. En laissant de côté les hypothèses enfantées par l’ardeur de la discussion, voici des faits admis par tous et qui semblent décisifs.
Qu’on jette les yeux sur un singe, ffrt-ce un gorille, tout indique qu’il est fait pour vivre sur les arbres. Sa colonne vertébrale, au lieu d’être infléchie en sens divers, ne forme qu’un seul ressort, et ne permet pas à l’animal d’adopter aisément la station verticale. Les extrémités sont semblables entre elles , et on est au premier abord tenté de s’écrier qu’il a quatre mains; mais c’est la diversité plutôt que le nombre qui fait la perfection des organes. Les membres postérieurs ne pouvant soutenir à eux seuls le poids du corps, ne laissent pas aux membres antérieurs la liberté d’agir comme de véritables bras : d’ailleurs, par une sorte de
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paradoxe, ce sont les extrémités postérieures qui diffèrent le moins des mains de l'homme, mais elles sont occupées à soutenir le corps, et tout autre emploi leur est à peu près interdit. Ses quatre membres ne lui permettent donc de faire que ces deux choses : se maintenir et grimper. Il est vrai, la structure de son bras et surtout la disposition de l’articulation de l’épaule lui permet comme à nous d’opérer un mouvement de circumduction, et d’embrasser les troncs des arbres ; mais c’est là un caractère qui n’intéresse que la vie matérielle. De même le bras s’allonae démesurément 1 : les os de l’avant-bras sont séparés et très mobiles , ceux du poignet très étendus. Par contre, ceux des doigts sont en partie arrêtés dans leur développement : et quant aux muscles destinés à faire mouvoir les mains de devant, ils sont comme atrophiés. De là, pour parler rigoureusement, point de main, c’est-à-dire point d’organe de toucher, mais un vigoureux crochet admirablement adapté aux besoins d’une vie arboricole.
Dans l’homme , la station verticale , résultat de la conformation générale du squelette, affranchit les bras et les mains de tout rapport avec les membres postérieurs. La main n’a donc plus de relations qu’avec les autres organes sensoriels dont elle complète et rectifie les données. Le crochet, comme nous l’avons vu, se change en un compas, dont les mouvements rendent un clair témoignage du géomètre qui l’emploie. La comparaison enfin peut être poursuivie dans tout le reste de l’organisme. « On verra en résulter, dit un physiologiste, un ordre inverse du terme final du développement dans
1 Brehm, les Mammifères, p. 3.
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les appareils sensitifs et végétatifs , dans les systèmes de locomotion et de reproduction. » « Tout dans la forme du sin^e, dit un autre, a pour raison spéciale quelque accommodation matérielle au monde. Tout au contraire, dans la forme de l’homme , révèle une accommodation supérieure aux fins de l’intelligence. »
L’organisme de l’homme n’a donc pas son but en luimême. Rien n’indique que le corps du singe soit fait pour autre chose que pour se nourrir et se reproduire. Tout indique que celui de l’homme est un instrument destiné à un travail plus relevé. Tout confirme avec la dernière rigueur le mot célèbre de Pascal : « L’homme est visiblement fait pour penser. »
Bien plus , cet organisme , qui a aussi sa destinée propre , pourrait-il accomplir cette destinée sans le secours d’une force supérieure? Un philosophe de talent 1 prétend que l’homme privé de l'intelligence vivrait fort bien comme les animaux de la vie matérielle. Rien de plus douteux qu’une telle assertion. Il faudrait tout d’abord que l’ordre de développement et d’accommodation de ses organes fut non seulement changé , mais renversé complètement. Et alors même ses organes ne détermineraient probablement aucun instinct précis et distinct, aucun genre de vie particulier. L’homme n’aurait ni les ressources des animaux les plus forts ni celles des animaux les plus faibles. En concurrence avec tous, il n’aurait donc pas la moindre chance de résister et de survivre dans la lutte. Ainsi, non seulement 1 01ganisme humain est visiblement fait pour etre 1 instrument de l’intelligence , mais lui-même pour subsister a
4 Huet, la Science de l'esprit.