CHAPITRE II
Les inclinations ou tendances de notre sensibilité ne sont ni des phénomènes irréductibles, ni des produits de la sensation. — Tableau de nos inclinations. — Leurs lois : la conscience d’une force entraîne une tendance à la déployer. — Comment nos inclinations se succèdent l’une à l’autre et dans quel ordre. — Ce sont des activités organiques et instinctives qui donnent le premier éveil à la conscience, mais chaque tendance nouvelle suppose une intervention de la conscience et un travail de l’intelligence. — En quoi consiste en nous l’état passionné. — Quel est dans cet état la part de l’intelligence. — Cette part est prépondérante. — Différence profonde de la sensibilité de l’animal et de celle de l’homme.
D’après l'opinion la plus répandue, il est tout au moins une faculté de l’àme hnmaine où l’instinct règne sans partage : c’est la sensibilité. Du moment que l’homme est accessible au plaisir et à la douleur, et que sa nature a besoin de se développer comme toute nature vivante, il doit éprouver pour certaines choses un attrait qui les lui rende désirables, et il doit tendre, incliner vers elles. Ces inclinations, ces tendances, est-ce donc, dit-on, les mal désigner que de les appeler des instincts ? Ces trois mots ne sont-ils pas synonymes ?
Mais ici deux opinions contraires se produisent. Les uns croient que ces instincts sont des mouvements irréductibles, dont nous ne pouvons trouver ni la cause ni l’origine ; il faut les constater sans chercher à les expliquer. Aux yeux de ces philosophes, il en est de meme
de l’animal ; seulement dans ce dernier, les actions suivent nécessairement et sansréflexions ; dans l’homme, la réflexion et la liberté se superposent à l’instinct dès qu’il lui faut agir. Pour d’autres, au contraire, les instincts de l’homme ont une cause, et cette cause réside uniquement dans l’organisme. Les lois de l’organisation, ses besoins et ses conditions d’existence, voilà ce qui meut toutes les espèces animales, et en particulier l’espèce humaine. Si ces instincts, ajouteront ces philosophes, paraissent être un peu plus nombreux et plus variés dans l’homme, c’est tout simplement que son organisation est plus parfaite. De même, si les actes qui suivent ces instincts pour leur donner satisfaction paraissent plus affranchis des impulsions organiques, c’est que le mécanisme cérébral étant mieux monté, les images sont plus abondantes, forment des associations et des groupes qui conduisent l’activité de l’homme à des fins plus variées par des moyens plus compliqués. Mais dans tout cela, c’est le même principe qui agit. En un mot, tout dans l’homme, comme dans les autres animaux, dérive de la sensation et de l’organisme.
Peut-être croira-t-on pouvoir signaler une contradiction singulière dans l’argumentation de ces derniers savants. En général, quand ils parlent des animaux, ils revendiquent pour lui l’intelligence et quelquefois même la liberté. Quand il est question de la nature humaine, ils réduisent tout au mécanisme. Entre ces deux assertions si exagérées, et malgré la contradiction apparente qui vient surtout du peu de précision avec lequel on emploie tour à tour ces mots divers, il y a là au fond une théorie parfaitement une : tout dans l’homme, comme dans l’animal, vient du jeu des organes corpo-
rels. Ces organes sont, il est vrai, donnés comme sensibles ; mais une fois la matière gratifiée de cet attribut, on croit qu’il est inutile de recourir à aucun principe supérieur: sans lui, dit-on, tout s’explique et avec une bien plus grande simplicité.
Pour savoir ce qu’il y a de vrai et de faux de ces théories, cherchons quelles lois président à ces phénomènes dans lesquels notre sensibilité se résume tout entière, et qu’on appelle inclinations, tendances ou instincts. Pour qui se contente de jeter un coup d’œil superficiel et de parler par à peu près, l’homme a une foule d’instincts semblables à ceux de l’animal. Comme lui, nous devons manger et boire, agir, combattre, nous accoupler, prendre un gite, nous attacher à quelqu’un, nous réunir, nous associer, veiller sur notre progéniture. Voilà donc autant d’actes auxquels nous sommes évidemment destinés : et il est clair que nous tendons à les accomplir. Mais l’important n’est pas de savoir si nous y tendons oui ou non, c’est de savoir comment nous y tendons. Faut-il voir là le résultat d’une impulsion venue on ne sait d’où et à laquelle nous cédons sans la connaître ? ou bien est-ce le fait d’une activité qui, ayant conscience d’elle-même, et apercevant certains rapports entre elle et les choses, s’en émeut et se porte vers ces dernières ? Si l’on ne fait cette distinction, dans quelles confusions ne tombera-t-on pas? et que ne faudra-t-il pas comprendre dans l’instinct ? Non-seulement les mouvements des végétaux, mais les affinités chimiques et les attractions moléculaires tout aussi bien que les déterminations de la providence divine, auront le même droit à être désignés de cette qualification qui deviendra la plus vague de toutes.
D’ailleurs, après avoir énuméré un certain nombre d’instincts qu’on dit nous être communs avec les animaux, il faut bien arriver à en reconnaître d’autres et qui ne sont pas les moins caractéristiques de l’espèce humaine. Pour savoir comment nous tendons à telles ou telles fins, voyons donc quelles sont ces tendances et dans quel ordre elles se développent. Il ne s'agit pas de recommencer ici l’œuvre de la philosophie écossaise et de trouver les caractères particuliers qui distinguent nos inclinations l’une de l’autre. Il s’agit plutôt de marquer le lien qui les unit en un seul faisceau de dégager la loi qui les enchaîne toutes entre elles et les rattache à un principe commun.
Quelles que soient les différences qu'on puisse signaler entre l’homme et l’animal, pour le premier comme pour le second, nous devons poser tout d’abord en fait que se sentant vivre il tend à vivre, et que le sentiment d’une force quelconque entraîne nécessairement chez lui une tendance à la développer. Est-ce sentiment , est-ce conscience et connaissance qu’il faut dire ici ? Pour le moment peu importe. Acceptons provisoirement que le point de départ des inclinations humaines est le même que celui des inclinations animales; au fur et à mesure que des facultés nouvelles apparaissent en nous , il est aisé de voir qu’elles provoquent des inclinations correspondantes.
Les premières forces qui agissent dans l’homme sont évidemment les forces physiques. C’est le mécanisme de la vie qui les fait tout d’abord fonctionner en nous ; et si le principe d’où émanent ces mouvements mécaniques n’est autre chose que nous-même , il est certain que primitivement cette activité fondamentale qui
pourtant est nôtre, n’a pas même le sentiment le plus confus de son existence. Si le sang circule dans nos veines, si l’air, pénétrant pour la première fois dans nos poumons, provoque les mouvements respiratoires, ce n’est pas de l’instinct; nous l’avons dit. Mais bientôt par le seul mouvement de ces fonctions variées qui ne peuvent continuer à s’accomplir sans une lutte contre des difficultés extérieures, le sentiment de cette opposition s’éveille, et le besoin d’en triompher nous tourmente. Dès qu’un effort suivi d’un résultat heureux commence à rétablir avec l’harmonie le bien-être du corps, cet effort devient presque aussitôt naturel à l’individu qui tend à le reproduire. Cela suffit pour développer autant de tendances qu’il y a en nous de fonctions essentielles à la vie : c’est ce qu’on appelle appétits physiques , et il serait puéril de ne pas accorder que pendant quelque temps au moins , l’âme humaine n’en connaît point d’autres.
Mais peu à peu les organes sensoriels reçoivent les impressions du dehors : les principaux objets qui nous entourent viennent imprimer en nous des images qui revivent et que nous apprenons à distinguer. Est-ce là toute la connaissance? Non , sans doute : mais ce qui est certain dans tous les cas, c’est que la connaissance dont voilà les premiers éléments et les premières conditions, entraîne avec elle la curiosité. L’homme cherche tout d’abord à exercer son intelligence sur toutes les choses qui se présentent à lui; puis, aussitôt que les aptitudes spéciales se révèlent, des goûts particuliers se développent. Que l’instrument musical qui est tout monté dans notre oreille soit vibrant , juste , bien accordé, que les sons s’y écoulent avec facilité, sans
confusion, nous sentirons naitre en nous un premier penchant pour la musique. Ce penchant s’accusera plus encore si notre propre voix peut plaire à notre oreille, et si notre organisation cérébrale nous permet de trouver sans beaucoup de peine les combinaisons harmonieuses des sons , c’est-à-dire si nous avons quelque aptitude naturelle à comprendre et à appliquer les lois de l’art musical. Que les sens et l’imagination fassent silence ou du moins laissent le cerveau plus calme ; ce dernier appareil plus solide ou mieux construit supporte plus longtemps la fatigue qu’impose une attention persévérante : alors l’esprit doit se complaire à ordonner des séries d’idées qu’il domine et où il aime à contempler ses propres créations. Chez d’autres, cette fatigue rend le cerveau vite impuissant à continuer son concours. Après un court travail, il ne donne plus que des images confuses que la. pensée débrouille avec peine : il lui faut ou un changement de travail ou le repos. Plus tard enfin, suivant que l’éducation ou l’effort personnel de la pensée , en disposant des séries d’idées faciles à continuer , auront développé en nous des aptitudes pour un ordre de connaissance ou pour un autre , l’intelligence se dirigera -du côté où elle trouvera plus de lumière. En un mot, par cela seul que nous connaissons, nous aspirons à connaître, et notre curiosité se porte principalement sur les choses que nous pouvons connaître le mieux, grâce à des dispositions auxquelles ne sauraient être étrangères les qualités natives de l’organisme,
A mesure que nous vivons , le jeu des fonctions physiques, l’exercice de notre activité féconde, la vue du monde extérieur, le spectacle de la société et la part que nous y prenons varient à l’infini nos plaisirs et nos
douleurs. Dans ces émotions Phomme se sent vivre d’une vie plus intense ; il prend en dégoût l’inertie des existences plates et monotones , et suivant la poétique expression de Bossuet , « il se laisse entraîner par le charme de sentir. » Là est évidemment la source d’une inclination que les phvchologues n’ont pas tous remarquée, mais dont les effets tiennent dans la vie humaine une place bien importante. Si nous trouvons du plaisir au sein de la douleur et si nous savourons les voluptés de la mélancolie, si nous demandons au théâtre d’exciter en nous la terreur et la pitié , si nous cherchons à prolonger les émotions jusqu’à épuiser notre énergie et à souiller notre dignité, qui ne voit là l’action d’une tendance propre à l’homme, lequel se sentant capable d’être ému, incline à développer en lui cette forme de la vie?
Quand la force locomotrice dont Phomme dispose est éclairée par l'intelligence, Phomme ne possède plus seulement l’activité de l’animal, il y joint une force dont il est le maître et qui s’appelle volonté. En sentant qu’il peut vouloir et agir en vue d’intérêts qui sont les siens, conformément à des idées qui sont les siennes, l’homme croit qu'il est une personne, c’est-à-dire qu'il peut se composer à lui-même un rôle et le jouer pour son propre compte. 11 tient donc à penser d’après lui-même, et il résiste à ceux qui veulent lui imposer une manière de voir ou d’agir. Alors même qu’il n’est que l’instrument d’une volonté supérieure , il aime à se figurer qu’il exerce une action indépendante et qu’il pèse de quelque poids sur les événements grands ou petits auxquels il prend part. Mais non-seulement il défend sa personnalité, il cherche encore à l’affermir et à l’étendre, en reculant le plus qu’il le peut les limites imposées à
son action. Il veut étendre cette action sur la nature, en s’appropriant la terre, en la cultivant, en domptant les éléments, en apprivoisant les animaux dont il se fait obéir et servir. Il veut l’étendre aussi sur les autres hommes, soit en leur faisant partager ses idées, soit en irritant ou en calmant leurs passions, soit en les faisant agir à son gré et sous ses ordres.
Ainsi l’homme tend à développer son être, et autant l’activité de son être revêt de formes diverses, autant se développent en lui d’inclinations correspondantes. Mais si l’homme tend à développer son être, il tend aussi à se placer dans le milieu le plus favorable à ce développement même. Le mouvement et la vie qui se déploient dans la nature n'ont pas besoin pour l’intéresser d’exercer sur l’un de ses organes un attrait particulier. Partout où il se sent en présence de la vie et du mouvement, son activité s’éveille, et tout en lui se monte à l’unisson du monde extérieur.
Cette sympathie, nous l’avons déjà remarquée chez les animaux : mais outre qu’elle est loin d’y être universelle, elle y est encore toute passive, à ce point que la sociabilité est presque toujours chez eux un accident fortuit, subordonné à la satisfaction de besoins purement matériels. L’homme va au-devant de ces influences contagieuses, il recherche la société de ses semblables, il ne peut penser, aimer et agir que de concert avec eux. Il cherche à multiplier autour de lui les images embellies du monde physique, il tient à se représenter les physionomies les plus expressives des êtres vivants, et non content des scènes plus ou moins dramatiques dont il est témoin dans la vie, il se compose à lui-même un monde imaginaire où il fait agir et parler les créations
de son génie. Voilà pour lui autant de sources intarissables de plaisir. Pourquoi ? Parce qu’il peut toujours y puiser les aliments sans lesquelles aucune de ses facultés ne pourrait se développer ni s’entretenir.
En un mot, la sociabilité, c’est-à-dire ce penchant qui porte l’homme vers l’homme, n’est pas autre chose que la forme principale de cette sympathie, et cette sympathie elle-inème se résout dans le penchant qui nous porte au développement de notre être.
Notre activité jouit donc d’elle-même, et au fond elle n’a point d’autre plaisir que celui que lui procure le sentiment de sa propre énergie. Nous ne tendons vers les objets extérieurs qu’autant qu’ils provoquent et facilitent l'épanouissement de nos facultés personnelles. Entre les inclinations qui nous portent à notre bien et celles qui tendent au bien d’autrui, la transition est des plus simples : la nature a ménagé un insensible passage. Il est clair, en effet, que les facultés physiques et morales de l’homme ne sauraient trouver tout leur emploi au service exclusif de l’individu. L’homme qui ne penserait qu’à lui-même, ne serait ému que pour lui-même et n’agirait que pour lui-même, enfermant son activité dans un cercle aussi étroit, la condamnerait à une sorte d'immobilité ; or, pour une force quelle quelle soit, ne pas s’exercer, c'est inévitablement s'affaiblir et s’éteindre. Voilà pourquoi, non contents de vouloir associer notre activité à celle de nos semblables, nous inclinons encore à mettre notre force au service de la leur. Loin de se perdre en se communiquant, notre moi se retrouve affermi et agrandi partout où il s’est donné. Plus il y a d’êtres qui vivent de nous, plus nous vivons et en nous et en eux tous : car l’activité de notre esprit renaît d’elle-
même et 11e renaît que d’elle seule. Plus elle agit, plus elle a de force pour agir. Aussi tendons-nous à aimer les autres hommes ; et c’est déjà un bonheur pour nous que l’arnour fasse appel à toutes les puissances de notre àme, les tienne toutes en éveil et nous contraigne à multiplier par le dévouement les témoignages de notre fécondité. Mais où le bonheur est pur et profond, c’est quand l’àme d’un de nos semblables, émue et ébranlée au choc de la nôtre, et nous rendant amour pour amour, nous fait sentir comme le rayonnement de notre puissance morale. Celui qui en nous comblant de bienfaits nous convaincrait de notre faiblesse, sans nous en guérir, ne nous inspirerait en dépit d’une apparente reconnaissance, qu'une secrète haine pour ses humiliantes faveurs. L’écrivain préféré est celui dont la lecture fait le plus penser, l’ami le plus cher est celui qui, par les vertus qu’il nous donne et par celles que nous lui communiquons, nous permet d’agrandir tous les jours le tout que nous composons avec lui.
Le tout que l’homme tend d'abord à former avec d’autres êtres que lui s’appelle la famille. Le sentiment de la famille enveloppe un certain nombre d’amours, au premier rang desquels est celui qui porte l’homme et la femme l’un vers l’autre. Celui-là est généralement le plus impétueux, car il se enveloppe à un âge où nous sentons en notre corps comme en notre àme des forces inconnues dont l’expérience de la vie ne nous a point encore dévoilé la juste mesure et que nous croyons volontiers infinies. Impatientes du repos, curieuses de s’essayer, ardentes à se déployer au dehors, elles croiraient s’user dans les lentes combinaisons et les efforts attentifs. L’être voudrait se porter comme d’un seul
élan vers l’objet de ses désirs et l'embrasser tout entier. L’imagination supprime alors tous les obstacles et toutes les distances, elle ne remplit l’esprit que de peintures qui, incessamment renouvelées et agrandies, exaltent encore ces puissances et entretiennent les illusions dont elles vivent. Que l’imagination trouve tout-à-coup dans un être un seul des éléments dont elle composait ses tableaux , elle complétera elle-même l’en semble , et l'homme croira que son rêve s'est réalisé tout entier. Voilà donc deux vies qui cherchent tout d’abord à se fondre Tune dans l’autre et qui, croyant un instant y être parvenues, resteraient volontiers dans une contemplation muette et ravie. Mais souvent la satiété n'est pas loin : il arrive que le commerce quotidien révèle à côté des sympathies mutuelles les oppositions créées par deux âges, par deux natures, par deux éducations trop différentes. De là vient que les déceptions sont si nombreuses, et que l’amoiir dure généralement si peu. Mais quand par souci pour sa sécurité et sa dignité même, et poussé par ce besoin si noble d'une espèce d’immortalité, il a contracté des engagements éternels, l'affection conjugale qui le remplace ouvre incontestablement à l’activité moins fébrile et moinstumultueuse un plus vaste champ. Un autre sentiment d’ailleurs vient compléter le sentiment conjugal : c’est l'amour paternel ou maternel. Ici, comme dans l'amour proprement dit, le corps a une part, mais les mouvements passagers de la chair et du sang ne font guère que donner le premier branle à notre esprit, qui, par son activité indéfiniment croissante, est seul capable d'entretenir en lui-même cette inclination si prolongée. Dans la paternité, l'homme doit d’abord tout donner, et en retour n'attendre absolument rien.
Loin d'en être affaiblie, l'inclination n'en est que plus forte, et plus l’homme voit s’élever sous ses yeux et par ses soins l’être auquel il a donné la vie, plus il lui semble qu’il s’élève lui-même. Comme on l’a mille fois répété, il étend et prolonge pour ainsi dire au dehors sa personnalité; il recommence et refait en mieux son existence, il se survit en imagination dans la personne de celui qui perpétuera son sang, son nom et peut-être ses idées. Parfois s’étant heurté trop rudement contre les bornes imposées à la science et au pouvoir de l’homme, il est tenté de trouver tous ses efforts inutiles ; mais la vue de cette jeune et confiante ardeur le ranime : la nécessité de la diriger impose à son activité une tâche plus aimée, et le rattache par cela même à la vie. Mais il y a plus. Par l’éducation qu’il donne, il semble que l’homme resaisisse et ramène sous son empire toute une partie delà nature humaine qui, en lui, s’était développée sous son concours et presque à son insu. Arrivé à l’âge d’homme, il avait trouvé son organisme tout développé, et dans son être moral bien des habitudes qui, n’étant point le fruit de sa libre volonté, embarrassaient plutôt qu’elles ne secondaient son activité personnelle. Non seulement plusieurs de ses habitudes échappaient à son pouvoir, mais il ignorait même comment la plupart d’entre elles s’étaient formées. Et quant à la volonté raisonnable, s’il se sentait le maître d’en user , il la trouvait toute préparée comme un admirable instrument, mais en grande partie forgé et façonné par d’autres intelligences. Aujourd’hui, il se trouve en présence de cette même nature et il est le maître cette fois de la diriger à son gré : il peut, s’il le veut, constamment intervenir pour soustraire à l’action de la fatalité et du
hasard les facultés qu’il voit s’épanouir et qu’il amène peu à peu lui-même à la plénitude de leur développement. Ce n’est pas seulement une sorte de revanche que l’homme prend sur la nature. Il ne peut gouverner les forces naissantes de l’enfant sans se rendre un compte plus exact des conditions et des nécessités de sa propre existence. Connaissant mieux les lois de la nature, il peut mieux s’affranchir des unes et s’appuyer sur les autres; et comme il s’efforce de soumettre à la règle idéale de la raison la sensibilité désordonnée de son enfant, il incline de plus en plus à y soumettre aussi la sienne. C’est donc alors et alors seulement qu’on est véritablement homme et maître de soi, quand on travaille soi-mème à faire un autre homme. La paternité devient par là de plus en plus chère à l’individu qu’elle agrandit, et qui trouve en elle une source toujours jaillissante de perfectionnement moral et d’incorruptibles plaisirs.
L’enfant, cela ne fait aucun doute, n’aime point ses parents autant qu’il en est aimé : car son activité, dont le but est dans l’avenir, n’est que rarement appelée à trouver dans le dévouement filial un développement analogue à celui que provoque le dévouement paternel. L’enfant toutefois rend à ses père et mère la même tendresse qu’il en a reçue, quand il sait que sa réputation ou ses succès ou simplement son bonheur les comble de joie et paye la dette qu’il a contractée jadis envers eux. Jusque-là, l’enfant s’attache à ses parents comme à des êtres dont il sent tous les jours que lui vient la vie sous toutes ses formes. Seulement il se laisse emporter par cet entrainement de la vie à mille rêves d’indépendance ; il ne sent vivement la force du lien qui le rattachait à sa famille que quand ce lien vient à être brisé par l’absence ou par la mort.
Les affections de famille, si énergiques qu’elles soient n’épuisent pas toute l’activité de l’homme. Que dis-je, elles ne font que la redoubler, et l’homme à qui la paternité adonné un sentiment plus vif et plus clair de sa puissance n’en est que plus porté à exercer cette puissance .dans une plus large sphère; je veux parler de la patrie. Déjà le jeune homme se croirait amoindri s’il faisait partie d’un pays qu’il ne pût croire ou égal ou supérieur aux autres. Il vit donc en imagination dans le passé de sa race, et il rêve pour elle des destinées d’une romanesque grandeur, en se flattant bien d’y prendre part. L’homme fait voit dans cette association le moyen de multiplier sa force et d’étendre son action, soit en vue de ses intérêts, soit au profit du bien et de la justice, sur le sol qu’il habite et qu’il ne peut transformer à lui seul, sur les diverses classes d’homme qu’il rencontre dans la vie, méchants à combattre, malheureux à soulager, ignorants à instruire, et enfin sur les points même les plus éloignés du globe terrestre où il voudrait faire accepter et appliquer les idées qui lui sont chères. Plus l’homme peut comprendre le rôle joué par son pays dans les destinées communes, plus son patriotisme tend à se développer : nous retrouvons toujours la même loi qui préside aux effets divers d’une seule et unique tendance primitive.
Il semble que l’activité humaine doive être enfin satisfaite quand elle s'est développée dans la famille et la patrie.
Mais quel homme n’a caressé des idées qui, contraires à celles du plus grand nombre ou trop peu mûres encore pour affronter la discussion, restent enfouies dans le secret de son cœur ? Qui ne se complaît dans
certains rêves, qui ne nourrit certaines préférences qu’il craindrait de ne pouvoir faire comprendre à ses concitoyens, à ses proches eux-mêmes ? Rien cependant ne peut demeurer en nous inactif, sans nous causer je ne sais quelle langueur, quelquefois même une réelle souffrance. Tant que notre sentiment n’est pas partagé, tant que notre idée n’est pas entendue par un autre, il semble qu’il y ait toute une partie de nous-mêmes où nous ne puissions entrer sans rencontrer le froid de la solitude. Voilà pourquoi il nous faut un confident de nos pensées, un ami assez semblable à nous pour comprendre nos qualités et compatir à nos misères, assez différent de nous pour corriger doucement et compléter notre nature. Bien peu en ont, cela est vrai, mais beaucoup en cherchent, et tous en ont besoin.
Les inclinations que nous venons d’énumérer peuvent se développer tout d’abord sans qu’il y ait en elles ni égoïsme ni désintéressement proprement dits. Aimer sa famille, sa patrie et son ami, c’est tendre au perfectionnement de son être moral, c’est chercher son bien à soi et travailler à son bonheur. Ce n’est point précisément se sacrifier, ce n’est pas non plus, comme le prétendait La Rochefoucauld, calculer par avance les fruits qu’on retirera de son empressement hypocrite à seconder les autres. Mais nos inclinations ne gardent point longtemps cette naïveté première. Par le fait seul que le développement de l’activité de chacun peut profiter à tous, nul ne peut ignorer le rôle proposé à son intelligence et à sa libre volonté. Notre propre plaisir d’une part, et de l’autre le bien universel du monde dont nous faisons partie, voilà deux éléments qui, destinés à s’unir et à se compléter mutuellement, n'en apparaissent pas moins
comme deux termes distincts, et il faut à la nature humaine un certain effort pour les concilier l’un avec l’autre. De même, dans le développement de ses facultés personnelles, l’homme sent toujours qu’au milieu de l’écoulement de phénomènes agréables ou pénibles qui se succèdent en lui tour à tour, il peut ou se laisser entraîner çà et là par le torrent des plaisirs passagers, ou réaliser en lui des perfections plus pleines et moins éphémères. Or, aucune de nos inclinations ne peut se développer sans que le sentiment de cette double distinction ne la mette en demeure pour ainsi dire de se développer dans le premier sens ou dans le second. Alors apparaît le sentiment de la moralité qui de proche en proche s’étend à toutes les formes de notre activité personnelle pour le diriger vers le vrai, vers le beau et vers le bien. Cette dernière inclination est donc engendrée par le sentiment sinon d’une force nouvelle, du moins du caractère nouveau et supérieur que notre activité revêt à nos yeux. Comment cette inclination est-elle combattue en nous ? il n’est pas besoin de l’expliquer. Mais de la lutte qu’elle soutient contre l’attrait du plaisir actuel et fugitif dépend la grandeur ou la bassesse de toutes les autres tendances. Si elle est vaincue, nous chercherons dans l’exercice de l’intelligence une série de satisfactions pour notre mobile curiosité. L’histoire sera pour nous comme une lanterne magique devant laquelle nous nous laisserons amuser par le défilé, qu’il nous faudra rapide et varié, des événements et des personnages : la connaissance des autres hommes se réduira à la collection des historiettes scandaleuses. Nous ne demanderons aux beaux-arts que d’augmenter les jouissances de la vie ou de caresser agréablement
les yeux et les oreilles et d’exciter par de flatteuses images les désirs des sens. Nous ne verrons soit dans la propriété, soit dans la possession du pouvoir, soit dans
l’indépendance, que la licence de vivre à notre fantaisie et d’imposer nos caprices aux autres ; les sentiments mêmes de la famille et de l’amitié ne tarderont pas à se corrompre. Que d’hommes et surtout que de femmes voient dans leurs enfants des créatures qu’ils parent et rehaussent de leur mieux pour s’en faire honneur ! Mais comme ce dévouement pompeux et menteur s’est vite évanoui, comme ils sont prêts ou à délaisser ou même à briser leur idole, quand leur despotisme jaloux cesse tout d’un coup de rencontrer une aveugle et passive obéissance, ou quand de nouvelles et non moins légitimes affections semblent diminuer leur influence , ou enfin quand d’ostensibles succès ne payent pas assez à leur gré leur prétendus sacrifices ! C’est en réalité le plus brutal égoïsme qui se cache sous ces démonstrations parfois si violentes, sous ces obsessions des injustes plaintes, sous ces persécutions des menaces ou des caresses, sous ces efforts acharnés pour rentrer en possession d’un empire perdu ou menacé.
Que mieux dirigées, nos inclinations se développent dans l’autre sens, tout est changé ! Dans l’exercice de l’intelligence nous cherchons la vérité; nous la voulons pour nous et pour les autres : nous demandons aux beaux-arts l’expression achevée d’un idéal vaguement entrevu dans nos rêves et dont t la seule contemplation nous excite à recueillir foutes nos forces pour le reproduire à notre tour dans notre vie et dans nos œuvres. De la richesse, nous attendons l’indépendance et les loisirs utiles. Dans la politique, nous désirons la justice;
dans les affections de famille et de l'amitié, nous travaillons à rendre notre action vraiment féconde, en développant chez ceux qui nous sont chers les qualités que la raison nous fait désirer pour nous-mêmes. Entre ces deux directions, la plupart des hommes oscillent toute la vie : de là vient qu’il est si difficile de démêler l’exact mérite de leurs actions et si délicat de les juger. Mais au milieu de toutes les contradictions qui divisent notre propre cœur, l’inclinaison morale qui nous porte vers la vérité, vers la beauté et vers le bien, existe toujours; car elle est incessamment entretenue par la conscience du rôle moral que sont appelées à jouer toutes les puissances de notre activité persounelle.
' Avons-nous énuméré toutes les inclinations de notre sensibilité ? Non. Il en reste une encore : c’est le sentiment religieux. Tout dans notre conscience, dans la nature et dans l’histoire, nous montre que la pensée humaine n’est pas seule à agir dans l’univers. Les lois imposées aux révolutions de l’humanité, la tendance qui pousse à l’infini les moindres facultés de l’individu borné cependant et limité de toutes parts, la majestueuse ordonnance du monde physique, tout nous révèle un plan préétabli. Derrière ce plan, nous voyons l’action d’une force infiniment supérieure à la nôtre, à laquelle la nôtre est à la fois soumise et associée. Le sentiment de cette double relation qui unit l’homme à Dieu ne peut exister en nous sans nous imprimer comme un élan qui nous porte aussitôt vers Dieu. De là ces deux aspirations qu’on trouve dans l’âme de tous les peuples, à savoir l’adoration et la prière.
S’il faut chercher la vraie nature d’un être, non point dans l’état primitif et passager où elle n’est encore qu’é-
bauchée, mais dans celui où ses forces radicales ont donné tout ce qu'elles étaient capables de produire, les inclinations que nous venons d’énumérer sont assurément toutes naturelles à l’homme. Ainsi, l’organisme se développe suivant un plan visiblement arrêté par avance, et qui doit s’achever complètement, si nul obstacle imprévu ne s ’y oppose. Mais de même que l’organisme subit des arrêts de développement, et que les proportions suivant lesquelles la vie est appelée à se distribuer dans les organes sont souvent troublées, de même les tendances de la sensibilité ne se développent pas toujours toutes ensemble et avec une même énergie chez tous les hommes : l’excessive intensité de l’une amène l’affaiblissement proportionné d’une autre. L’amour exagéré des plaisirs physiques tue la curiosité de l’intelligence. Le patriotisme du Spartiate étouffait les sentiments de la famille. L’ambition ne laisse pas toujours à l’amitié sa place légitime. L’exaltation religieuse, quand elle arrive au fanatisme, ne laisse plus subsister aucune de ces inclinations qui portent l’homme vers les créatures semblables à lui.
Quoiqu’il en soit, toute âme humaine est capable d’éprouver plus ou moins ces inclinations, et quand des obstacles pareils à ceux que nous venons d’indiquer ne s’y opposent pas, la transition de l’une à l’autre est facile pour tous. Mais si le tableau que nous venons de dresser est exact, ne semble-t-il pas que ces inclinations s’engendrent l’une l’autre ? Et si, d’autre part, les inclinations physiques sont les premières en date, comme les plus universelles et les plus constantes, ne faut-il pas voir en elles les causes génératrices de toutes les autres? Et si elles-mêmes proviennent du jeu de fonc-
tions physiologiques, n’est-ce pas , en définitive, au corps seul qu’il faut tout rapporter? Le sentiment religieux et le sentiment moral supposent que notre activité s’est exercée au sein de la société et de la nature, et les affections même de la famille et de l'amitié n’existeraient sans doute pas, si l’homme, avant de vouloir associer son action à celle de ses semblables et mettre son énergie à leur service, n’avait tout d’abord développé ses facultés pour son propre compte. Mais maintenant cette activité dont nous voulons étendre partout l’influence que serait-elle sans la force musculaire et sans l’activité locomotrice? N’est-ce pas à la délicatesse du système nerveux que nous devons toutes nos émotions? Enfin, d'où vovons-nous sortir cette intelligence curieuse de tout connaître, sinon des fonctions des organes sensoriels et du cerveau qui en conserve les multiples impressions ?
Ici, comme en bien d’autres questions philosophiques, nous retrouvons cette vieille confusion entre les conditions et les principes générateurs ; mais la réfutation de cette erreur n’est pas moins vieille que l’erreur ellemême. Rappelons-nous l’immortelle théorie d’Aristote, la discussion si profonde qu’il établit entre la matière d’une chose et la chose même actualisée, c’est-à-dire réalisée par un principe agissant en vue d’un but.
Homme actif, intelligent et sensible, je trouve que la puissance de toutes ces facultés a une limite, et promenant mes regards autour de moi, je trouve que tout se développe poussé comme par un ressort invisible que meut une force inconnue. Le sentiment de ma faiblesse, de mon insuffisance, le besoin d’un idéal dont la contemplation soutenue fortifie le penchant qui m’élève au
dessus des plaisirs vulgaires, c’est, pour parler le langage d’Aristote, la matière de l’inclination religieuse. Pour que cette inclination soit réellement développée, que faut-il? Que l’homme comprenne qu’il existe un rapport entre lui-même et cet être infini. Alors l’esprit avec son admirable agilité, se porte alternativement de l’idée de sa propre imperfection à l’idée des perfections divines; à chaque retour qu’il fait sur l’une d’elles, il la pénètre mieux, car il peut mieux la comparer à l’autre: il multiplie ainsi les aveux de son infériorité, de sa faillibilité, de sa dépendance ; il cherche à éloigner sa pensée de tous les objets bas qui l’environnent , et il trouve dans cet élan même la force de s’élever jusqu’à la contemplation , on serait tenté de dire jusqu’à la possession du divin idéal. Si cette agilité de l’esprit communique à l’être tout entier je 11e sais quel ébranlement qui trouble le jeu des sensations habituelles , c’est là un phénomène tout secondaire, et qui, la plupart du temps n’est que l’effet de ces démarches de l’intelligence. D’ailleurs, où sont les causes des diversités si nombreuses de cette même inclination , sinon dans la diversité des opinions que l’intelligence humaine se fait et d’elle-même et de la nature divine? Supposons un peuple encore ignorant : il ne soupçonne même pas la constance et l’unité des lois physiques, il ne connaît aucun moyen de faire tourner à son usage les forces qui agissent autour de lui. Derrière les phénomènes de la nature, il verra donc une puissance particulière, ou tout au moins l’intervention spéciale de la puissance suprême qu’il sera tenté de se représenter surtout comme hostile et irritée contre lui. Faudra-t-il beaucoup d’erreurs encore et beaucoup d’habitudes contractées
sous l’empire de ces erreurs pour engendrer les superstitions les plus bizarres, et pour provoquer de sanglants sacrifices destinés à apaiser la colère d’une jalouse divinité? Chez d’autres nations, la science, en montrant l'enchaînement nécessaire des phénomènes , semblera mettre entre l’homme et Dieu l’infini du temps et de l’espace : la pensée s’arrêtera si complaisamment dans les détails de l’œuvre immense , qu’elle ne remontera que rarement jusqu’à la cause première, ou qu’elle croira même souvent ne pas la voir. L’inclination religieuse sera singulièrement faible alors ; elle renaîtra cependant si les circonstances de la vie forcent l’esprit à se replier lui-même; car alors, dans les perspectives de la conscience, il apercevra partout le terme divin où tendent ses facultés ; il mesurera la distance qui les en sépare , et l’effort par lequel il essaiera de le dominer deviendra bien vite le sentiment dont nous parlons.
En même temps que l’homme agit pour lui, il contribue au bien des autres hommes, et en même temps que ses facultés saisissent de côté et d’autre, au fur et à mesure qu’elles se présentent , les occasions de se satisfaire, elles se rapprochent ou s’éloignent d’un bien solide, constant, absolu. Pour que l’inclination morale sorte de là, il n’est sans doute pas besoin que l’homme soit en état de raisonner sur le principe de l’obligation, l’idée du bien ou sur la division des devoirs; mais tout au moins faut-il que l’intelligence saisisse les rapports de ces différents termes : bien particulier et bien universel, bien relatif et bien absolu. Je conçois, par exemple, une action qui ne convient qu’à un état transitoire et passager de mon être. Cette convenance, je l’aperçois, je la juge, c’est-à-dire que j’oppose à cette
idée l’idée d’une autre action mieux d’accord avec ce qui m’apparaît comme essentiel et constant dans ma personne morale. Ici encore, si je tends à la moralité, c’est par l’activité de mon intelligence qui me donne avec la conscience de moi-même la perception d’un rapport entre la nature de mon être et la nature des actions à accomplir.
Mes facultés physiques et morales sont portées à ce degré d’activité qu’elles ne sauraient plus se renfermer dans le cercle étroit des intérêts individuels. Si elles s’y réduisaient, la langueur et l’inertie les feraient promptement dépérir. Voilà bien la source d’où émanent l’amour de la famille , le patriotisme et l’amitié. La preuve en est que, chez les natures appauvries, ces sentiments ne germent guère, en dépit des liens fragiles qu’on se laisse imposer par la coutume et par la nécessité. Mais pour que ces sentiments puissent éclore et se développer, on conviendra bien qu’il faut le concours d’une opération de l’intelligence, car il faut toujours que l’individu ait conscience de son état , qu’il entrevoie l’accroissement qu’il peut recevoir, enfin que , jugeant avec plus ou moins de vérité les individus avec lesquels il forme un ensemble, il les considère comme étant pour lui-même une cause de perfectionnement ou de bonheur. La plupart du temps , il est vrai , l’esprit ne s’arrête pas successivement à chacune de ses idées, et ce n’est pas après avoir pesé l’une et l’autre qu’il penche enfin du côté où la raison l’enchaîne; non. L’activité de l’intelligence réunit promptement toutes ces idées et les enveloppe dans une conception d’ensemble que sa complexité rend obscure et confuse. Mais pour n’être point suffisamment analysée, pour être souvent inexacte et incom-
plète, l’idée n’en est pas moins réelle, et l’on peut dire que, sans elle, l’inclination n’existerait pas.
Descendons encore un degré. Ne faut-il pas un pareil concours de la conscience, pour que du développement de nos facultés personnelles sortent les inclinations comme la curiosité, l’amour du commandement ou de la propriété, etc.? Ne faut-il pas une incessante comparaison entre l’état où l’on se trouvait hier et celui où on se trouve aujourd’hui, puis la perception de la cause vraie ou fausse de cette amélioration? Il s’établit encore comme un double courant d’idées allant du souvenir du passé aux imaginations où l’on pressent l’avenir, de l’idée de soi-même à l’idée des choses qui ont avec soi quelque rapport, et ce serait réduire l’inclination à une abstraction toute pure que de ne pas la voir dans cette direction et ces mouvements que s’imprime à elle-même l’activité de l’intelligence.
Arrivons enfin aux appétits du corps. Si la première origine des inclinations supérieures est dans un certain état de l’âme relativement aux choses du dehors , il est évident qu’ici l’origine de l’appétit est dans un certain état du corps. L’affaissement périodique des fonctions de la vie réclame impérieusement de quoi entretenir ou refaire le corps : voilà la faim. D’autres fois , au contraire , c’est l’excès de la vie qui fait en quelque sorte effort pour aller se reproduire et se continuer dans un autre individu ; voilà le besoin génésique. Il est vrai que. le besoin n’est pas l’appétit proprement dit : il faut que le besoin soit senti pour qu’il y ait tendance à le satisfaire; or, il est des cas où l’organisme se décompose lentement , et où l’individu néanmoins se refuse à prendre la nourriture nécessaire. C’est ce qui
arrive souvent dans l’idiotisme et dans la folie. Il faut de plus , pour qu’il y ait instinct véritable , que l’être soit poussé par un aveugle attrait vers l’objet propre à apaiser le besoin. Il en est de même pour le second appétit dont nous parlions ; il faut qu’à ce besoin tout intérieur s’ajoute un penchant qui porte l’être invinciblement vers un autre être. Nous avons montré comment les impressions reçues par les sens et l’imagination conservatrice de ces impressions mêmes suffisaient à expliquer les instincts de la bête. Pareils phénomènes suffisent-ils à expliquer les appétits physiques de l’homme , et par conséquent ces appétits sont-ils semblables aux instincts de l’animalité ?
Je sais que l’imagination enrichie par le souvenir peut nous représenter après coup les mouvements déjà suivis d’une jouissance; cette seule représentation ébauche d’abord en nous ces mouvements, puis nous les fait répéter bientôt malgré nous. C’est là un phénomène qui a beaucoup d’analogie avec l’instinct, et qui a pu même nous aider singulièrement à comprendre l’instinct. Mais ces premiers mouvements que l’imagination répète ont-ils été des mouvements instinctifs ? C’est là le point important à éclaircir. Or, on ne saurait nier que les attraits purement sensibles soient infiniment moins précis et moins spéciaux dans notre espèce. L’homme est exposé assez souvent à s’empoisonner faute d’avertissements préventifs du goût et de l’odorat La surexcitation des organes génitaux, loin de porter également l’individu aux fins voulues par la nature, n’engendre plus d’une fois qu’une sorte de perturbation générale et de vague malaise; les inclinations quelles qu’elles soient , le sentiment religieux lui-même peut en éprouver
l'influence. Malgré tout, bien que l’animalité soit en nous visiblement façonnée en vue d’appropriations supérieures, par notre corps néanmoins nous appartenons à l’animabilité. Nous devons donc, pour ce qui concerne le corps, être soumis aux lois de l’animalité , tout au moins aux plus générales.
Et en effet, quand certains besoins, comme celui d’entretenirou de transmettre la vie, travaillent l’organisme, il y a toujours telle ou telle partie de l’individu qui est le siège d’une affection plus particulière et par cela même plus précise. Que sont ces affections et ces tendances, quand Inintelligence, qui généralement se mêle à tout et pénètre tout dans notre nature, ne se manifeste pas? Nous aurons plus tard à nous le demander. Pour le moment, en dépit du mot ‘célèbre qui veut que l'homme seul sache manger, nous devons le reconnaître, il existe en nous des appétits qui n’ont rien d’intellectuel. Non-seulement l’organisme tout entier a ses exigences, mais chaque sens en particulier a les siennes, car il aspire à un certain état normal. Tant qu’il n’y est pas parvenu, tant qu’il est en deçà ou au delà, l’esprit ne saurait accomplir paisiblement ses travaux; l’attention le tiraille en sens divers ou tout au moins le sollicite par le besoin et la souffrance. Ainsi donc, il se produit dans notre sensibilité certains mouvements qui ont leur origine dans les fonctions du corps ; ils sont moins précis , sans doute , mais enfin ils sont au fond de la même nature que les mouvements correspondants qui entrent dans la sensibilité tout instinctive des animaux.
Mais la question n’est pas de savoir si l’instinct se trouve représenté dans la nature humaine comme cer-
tains organes atrophiés représentent plus ou moins dans une espèce le groupe dont elle fait partie. La question est de savoir si tous les mouvements de la sensibilité humaine sortent ou non de ces premiers instincts, sans l’action d’un principe supérieur. Or c’est là, je crois , ce qui est impossible à soutenir. Sans nul doute, ces premières inclinations peuvent être considérées comme le premier point de départ de toutes les autres, car elles nous forcent à entrer en communication avec le monde; elles nous poussent à manier les instruments nécessaires pour étendre notre action sur le dehors , et elles donnent enfin le premier éveil à notre puissance personnelle. Mais pour que notre personnalité s’élève à toutes les autres inclinations, que d’états successifs l’intelligence ne doit-elle pas se créer à ellemême par sa propre vertu ! Oui , ces premiers appétits constituent, comme nous l’avons dit, la matière d’où sortent les premières inclinations morales; à une condition cependant, c’est que la conscience de soi-même vienne révéler à l’homme l'existence de ses facultés. De cette conscience naît une vie nouvelle qui, au fur et à mesure qu’elle se développe, multiplie les relations de l’individu avec les hommes et les choses ; à chacun de ces degrés où le travail de notre activité volontaire et intelligente fait remonter notre nature, la conscience que nous avons de nous-même et la vue de ces relations variées déterminent en nous des mouvements nouveaux, et ces mouvements tendent eux-mêmes à produire une forme plus riche encore de la vie.
Ni l’une ni l’autre de ces deux théories que nous citions en commençant ce chapitre n’est donc vraie. Les inclinations de la nature humaine ne sont pas des
mouvements irréductibles, inexplicables et sans causes.
Mais d’autre part ces causes ne sont pas le concours du
mécanisme physiologique avec la pure sensibilité. Les
inclinations propres à la nature humaine sont des produits de l’intelligence.
A la vérité , cette intelligence ne cherche pas à embrasser tous les aspects de la réalité, elle ne mesure pas toujours exactement toutes les relations qui peuvent •exister entre la personne humaine prise dans son tout et les êtres en face desquels elle se trouve. Qu’on prenne un homme dans un moment quelconque : la suite des évènements qu'il a traversés, les principaux faits de sa vie intérieure ont porté ses facultés à un ton ou à un autre. Il s’aperçoit donc lui-même par un certain coté, et sans analyser les habitudes, les besoins, les idées que son état actuel suppose, c’est de la conscience plus ou moins confuse de cet état qu’il part, si l’on peut dire, pour apprécier à quel point l’objet qui s’offre à lui vient étendre ou compléter son être. Si notre esprit ne fait effort pour s’élever à une liberté plus grande, il ne jugera donc cet objet que par le rapport qu’il peut avoir avec la situation relative peut-être et passagère où nous nous trouvons : puis c’est en vertu de ce jugement qu’il le recherchera ou l’évitera, l’aimera ou le haïra. Alors l’activité intellectuelle, n’embrassant que deux termes très rapprochés, ira promptement de l’un à l’autre . Cette rapidité et cette partialité de l’intelligence présentent quelque analogie avec l’instinct, ce sont elles qui constituent chez nous l’état passionné.
L’inclination, en effet, n'est, comme nous l’avons dit, qu’une pure abstraction, si on ne l’envisage passant
par les différents états d’amour, de désir, de crainte et d’espérance, qui sont ce qu’on nomme communément les passions. Comment l’animal peut éprouver, sans avoir aucune idée, quelques-unes de ces passions, on l’a vu. L’animal ne déploie son énergie que pour un très petit nombre d’objets toujours les mêmes. Ces objets reviennent périodiquement l’affecter : ils trouvent son organisation toute préparée soit par les dispositions de sa nature, soit parles habitudes qu’on lui fait contracter et grâce auxquelles on a tourné vers un but déterminé les ressources spéciales de son organisation et de sa sensibilité. Les rapports de ces objets avec l’animal n’ont donc pas à être appréciés par l’intelligence, c’est par le seul intermédiaire des sens et de l’imagination qu’ils émeuvent l’individu. Chez nous, sans contredit, ni la vue des mets et des boissons, ni la vue de ce que Lucrèce décrit avec son âpre poésie : mulier toto jactans de corpore amorem , n’ont besoin du concours actif de notre intelligence ‘ pour exciter ces appétits et ces mouvements physiologiques, sur lesquels il serait au moins superflu d’insister. Mais pour peu que le mouvement continue, l’intelligence s’en empare, d’abord par ce que l’être ne peut pas se scinder et n’agir qu’avec une partie de lui-même, puis parce que ni les sens ni les autres organes ne suffisent à diriger l’individu. A plus forte raison quand il s’agit d’objets qui n’existent véritablement pour nous qu’à la condition d’être connus, les passions qu’ils excitent dans le cœur de l’homme supposent-elles un exercice actif de l’intelligence. Je ne crois pas qu’il soit besoin d’insister sur ce point depuis les pages célèbres de Spinosa, et je pense qu’on peut dire de toute passion quelle qu’elle
soit ce que Pascal disait si admirablement de l’amour : « L’on a mal à propos ôté le nom de raison à l’amour, et on les a opposés sans un bon fondement l’un à l’autre; car l’amour et la raison ne sont qu’une même chose. C’est une précipitation de pensées qui se porte d’un côté sans bien examiner tout; mais c’est toujours une raison, »
Le corps néanmoins a une grande part dans la passion . Quelle est-elle? La psychologie du XVII 0 siècle voyait dans le trouble physique qui accompagne ordinairement cette précipitation de pensées un phénomène secondaire et accessoire, et il semble que les savantes recherches de M. Claude Bernard sur la physiologie du cœur confirment plutôt qu’elles ne contredisent cette manière de voir.
Le cœur , nous dit l’illustre phj r siologiste , peut, suivant les influences qu’il subit, ralentir ou précipiter ses mouvements. Suivant qu’il les arrête ou les accélère, il envoie plus ou moins de sang dans les organes, et le cerveau de Phomme éprouve instantanément le contrecoup de ces perturbations du s} r stèine circulatoire. De là deux états principaux entre lesquels il peut y avoir beaucoup d’intermédiaires : 1° la syncope due à la cessation momentanée des fonctions cérébrales par cessation de l’arrivée du sang artériel dans le cerveau ; 2° l’émotion qui, envoyant au cerveau une circulation plus active, surexcite les fonctions cérébrales.
Mais d’où part en premier lieu l’action qui détermine l’émotion ou la syncope? Du cerveau, organe de l’intelligence. « Le cerveau est le point de départ de l’influence nerveuse sensitive. » Sans doute, suivant le degré de sensibilité de l’organisme les mêmes idées produiront
sur les fibres du cerveau, puis sur le cœur, puis encore sur le cerveau lui -même et sur l'organisme tout entier une impression plus ou moins vive. Mais cette vivacité de l’émotion sensitive n'est pas tout : j’oserai même dire que ce n'est pas la partie essentielle du phénomène. Elle varie, elle s’affaiblit, elle disparait, la passion peut subsister encore avec les habitudes qu’a contractées l’intelligence. C'est donc l’état de l'esprit et la nature de ses pensées qui, en somme, caractérisent le mieux la passion. Si l'on veut définir une passion, c’est de la nature des idées qu'il faudra surtout tenir compte. Nous voj r ons d’ailleurs que le plus souvent ce sont elles qui produisent ces perturbations des fonctions, du cœur.
Mais si les actions sensitives qui exercent sur le cœur les plus énergiques influences sont celles qui partent du cerveau, le cœur peut aussi être affecté . par des impressions venues du dehors ou des organes intérieurs. Dans ce cas, le principe de la passion n’est-il pas ailleurs ? Ici encore il faut distinguer deux choses : la force ou la faiblesse de la passion et la direction de la passion. Tout ce qui accroît ou surexcite notre énergie vitale peut nous porter à concevoir à la fois plus de confiance en nous-mêmes et un désir plus marqué d’élever plus haut toutes nos énergies , toutes les manifestations quelles qu’elles soient de notre propre activité. La tension des organes augmente la tension de l’esprit. C’est ainsi que les excitants passagers comme le vin et la musique ou les excitants plus durables comme les troubles physiologiques de la puberté, l’effervescence du sang dans la jeunesse et la température d’un climat sec et chaud peuvent augmenter la passion. Mais cette force ainsi tendue ne peut se diriger sur un objet, sans que
l’idée intervienne immédiatement. Les accidents physiologiques sont donc évidemment au nombre de ces causes qui modifient l’état actuel de l’individu; mais de la conscience de cet état ne peut sortir une passion, comme nous l’avons montré, sans le concours de l’intelligence. Cette excitation, d’ailleurs, que fait-elle le plus souvent, sinon redoubler une passion préexistante, qui tourmentait en secret l’individu ? Elle le rend plus facile à émouvoir par tout ce qui a trait à sa passion, et elle lui enlève la liberté d’esprit nécessaire pour prêter son attention à tout ce qui lui est contraire ou même étranger. La pensée se porte ainsi d’un côté sans bien examiner tout ; mais la pensée agit toujours. C’est parce que la pensée agit conformément à ses lois à elle que, par exemple, la force physique n’empêche pas, tant s’en faut, la faiblesse de caractère, et que le courage dépend de l’éducation de l’esprit, non de la vigueur des organes.
En résumé, nous avons vu chez les animaux deux ordres de fonctions, relatives les unes à la conservation de l’individu, les autres à la reproduction de l’espèce. Tous les états de la sensibilité de l’animal relèvent immédiatement de ces deux grandes fonctions physiologiques et des circonstances extérieures où elles sont obligées de se développer. Un petit nombre d’attraits particuliers, dont la plupart reviennent périodiquement, imposent à cette sensibilité des tendances précises, que l'imagination toute passive rend plus ou moins impétueuses, mais où la pensée n’a aucune part.
Dans l’homme, l’animalité apparait aussi avec ses besoins fondamentaux ; mais à peine le jeu des fonctions corporelles a-t-il donné l’éveil à notre personnalité, que celle-ci, prenant conscience d’elle-même, s’émeut en
vertu des rapports qu’elle aperçoit entre elle et les choses. Non-seulement les premières stimulations physiologiques n’engendrent pas tous les mouvements de la sensibilité humaine, mais les quelques mouvements qu’elles provoquent immédiatement dans le corps et en vue des besoins du corps, ne peuvent même pas se continuer d’eux-mêmes et s’achever sans l’intervention d’une autre activité. Que cette dernière soit souvent excitée, agitée, troublée par la sympathie qui l’unit à l’activité vitale et à la sensibilité corporelle, rien de plus vrai ; mais ces excitations, ces agitations et ces troubles ne l'empêchent pas de se développer en vertu de lois tout autres que les lois de l’animalité. Nous trouvons là un principe supérieur et d’un autre ordre. Mais nous comprendrons mieux encore la nature de ce principe, quand nous aurons étudié les lois de l’intelligence.