CHAPITRE III
l’intelligence humaine.
L’intelligence humaine n’est pas le produit de l’instinct ou de la sensation. — Les fonctions mêmes des sens, malgré la part d'instinct qu’elles impliquent, ne nous donnent de résultats que grâce à une certaine élaboration active du principe personnel. — A quel point le rôle de nos sens est restreint dans l’art et dans la science. — Toutes nos connaissances sont des abstractions et des perceptions de rapports. — La perception des rapports provient de la réflexion et suppuse la raison. — Lois de la raison. — La connaissance que nous en prenons suppose à son tour la conscience , c’est-à-dire la connaissance que le principe personnel prend directement de lui-même en agissant. — Comment le jeu naturel dans diverses facultés enfante le langage.
Aux yeux de la grande majorité des savants, il n’existe entre les facultés de l’animal et celles de l’homme qu’une différence de degré : soutenir le contraire leur semble un pur paradoxe. Après avoir reconnu à l’animal la sensation, une espèce d’imagination, d’associations d’images et de mémoire, n’est-ce pas, dira-t-on, se contredire que de leur refuser l’intelligence? Ces facultés, ajouteront quelques-uns, ne sont-elles pas celles qui engendrent toutes les autres ? Et puisque l’intelligence varie d’individu à individu et de peuple à peuple au sein de l’humanité, quoi de plus simple qu’elle varie aussi d’un règne à l’autre, dans la suite des êtres vivants ?
Je ne m’arrêterai pas à ce dernier argument qui confond avec les facultés fondamentales de l’intelligence
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humaine les manifestations et les œuvres de cette même intelligence. Celles-là peuvent être toujours et partout identiques : celles-ci peuvent indéfiniment varier avec les conditions extérieures et conformément à quelquesunes des lois de notre nature, qui sont la nécessité des efforts continus, l’inégalité des résultats proportionnés aux efforts individuels et la possibilité du progrès. Ce qu’il s’agit d’examiner ici, ce sont les facultés constantes et universelles qui font que tous les hommes se comprennent et s’associent les uns avec les autres. Dans quel rapport sont-elles avec ces facultés animales où nous n’avons vu, on se le rappelle, que des phénomènes consécutifs à l'instinct, immédiatement liés à lui et dépendant de lui ?
Du moment que notre corps est construit sur le même plan que celui des animaux, la pure sensation doit se retrouver chez nous comme chez eux. Comme eux nous avons des organes sensoriels, un système nerveux, un cerveau. Par conséquent, les phénomènes du monde extérieur se reflètent ou se répercutent en nous ; et de même que certaines substances conservent très longtemps le mouvement vibratoire qui -leur a été communiqué, de même il est possible que le cerveau reproduise sans nous ou malgré nous des images qui auront été une fois imprimées en lui.
Mais ces fonctions sensorielles que nous trouvons au point de départ de toutes nos connaissances, fournissent-elles seulement des matériaux à l'intelligence ? L’engendrent-elles tout entière ? ou à tout le moins en font-elles partie ? Bien que la doctrine de Condillac soit scientifiquement ruinée, elle n’en forme pas moins le fond de ces psvchologies d’emprunt, bâties de pièces
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et de morceaux mal assortis, qu’on trouve encore dans la plupart des physiologistes de second et de troisième ordre. Des esprits éminents en sont même encore à nous dire que c’est l’accumulation des impressions et des images qui produit en nous, par des associations devenues insensiblement des habitudes, la science tout entière. Disons-le, ce serait assez mal réfuter cette renaissance de philosophie condillacienne que de s’arrêter encore à voir dans la plupart de nos facultés autant de puissances irréductibles et comme des instincts spéciaux nous donnant ici l’interprétation immédiate des signes, là la perception instinctive et pour ainsi dire la contemplation de l’absolu. Sans avoir la prétention de donner ici une théorie de l’intelligence, essayons de recueillir les derniers et les plus authentiques enseignements de la psychologie et de la science. Cherchons si nos facultés proviennent ou non d’une source unique, et si cette source peut être la sensation.
Entre l’intelligence et les impressions physiques que les phénomènes extérieurs produisent dans nos organes, il y a très certainement un intermédiaire : et de même que dans le développement de nos inclinations, ici encore, ce rôle est joué par l’instinct. Comme nous avons eu occasion de l’indiquer, les mouvements produits par les agents physiques, quand ils aboutissent à notre corps, y font naître des impressions multiples. Les parties si nombreuses et si ténues du système nerveux vibrent chacune à part : la physiologie et la physique analysent, comme on sait, tous ces mouvements avec une précision merveilleuse. Mais lorsque ces actions du dehors parviennent à l’être sensible, celui-ci introduit immédiatement son unité dans ces multiples impres-
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sions ; et cette unité, avec le bien-être qu’elle procure, il tient à la conserver sous la continuité et la variété des phénomènes. C’est cette tendance instinctive de la sensibilité qui nous permet sans nul doute de distinguer nettement les objets extérieurs et d’introduire un certain ordre au sein de nos impressions sensorielles. Notre sensibilité en effet veut se retrouver et elle se retrouve dans la complication vraiment effrayante des impressions qui viennent affecter notre organisme L Par là , elle triomphe des difficultés que nous créent les imperfections si nombreuses, nous dit-on, de l’organe sensoriel. L’oreille désire entendre et entendre avec une continuité que rien n’interrompe et ne dérange : les intermittences la fatiguent ; et si deux vibrations qui se contrarient produisent dans les sons entendus des alternatives de force et de faiblesse, la délicatesse de l’oreille est blessée, de même que le nerf optique souffre devant une lumière vacillante. L’oreille ne peut sans doute se se satisfaire elle-même ; mais elle dirige la voix qui obéit de son mieux à ses exigences. Quant à l’œil, plus libre d’agir par lui-même, il exécute avec toute la promptitude et la sûreté de l’instinct les mouvements que réclame sa sensibilité. S’il restait inerte et passif, les images se peindraient en lui confusément et en petit
nombre, mais le besoin devoir et de voir nettement fait
qu’il porte son regard avec un extrême mobilité sur des points divers de l’étendue. Quand il s’est assez arrêté sur un objet pour en avoir une image précise et distincte, il passe à un nouveau et ainsi de suite ; et cela si promp-
1 Helmholtz, Revue des cours scientifiques , 6 mars 1869. — A. Laugel, Revue des Deux-Mondes, 1er février 1868.
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tement que ceux qu’il a successivement regardés, il les voit tous en un seul tableau, comme s'ils étaient placés dans un même champ qui fut partout également net. Non moins rapides sont les mouvements d’accommodation par lesquels l’appareil optique s’adapte tour-àtour à la vision d’objets diversemment éloignés, pour les voir distinctement l’un après l’autre. De pareils mouvements, pour ne citer que ceux-là, ne sont évidemment accompagnés d’aucune espèce de conscience. Ici encore c’est donc l’instinct qui vient ménager la transition entre les phénomènes du corps et ceux de l'intelligence i.
Mais loin que cette sensibilité et ces tendances instinctives de nos organes engendrent les facultés supérieures, d’ingénieuses et profondes observations établissent que ces facultés interviennent toujours pour diriger l’instinct et ne lui laissent qu’un rôle tout secondaire. Le nombre et la nature des objets qui attirent le regard de l’animal, en exerçant un certain attrait sur sa sensibilité, sont arrêtés par avance. La plupart du temps c’est l’odorat qui l’attire et qui le guide : c’est donc le sens qui dirige le sens et tout demeure instinctif. Aussi une courte expérience lui suffit- elle pour accommoder ses bonds et son élan à la distance où est le gibier, soit vu soit flairé. Chez nous, ce qui gouverne l’œil, c’est l’attention intelligente, c’est la volonté de connaître les formes et les distances. Mais connaître, ici, c’est mesurer. Or, la mesure est-elle dans notre organe? En aucune façon. On sait comment un changement dans nos habitudes peut dérouter nos sens ; et comment le
1 Helmholtz, Revue des cours scientifiques , 6 mars 1869, — À. Laugel, Revue des Deux-mondes, 1 er février 1868.
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voyageur qui arrive pour la première fois en présence de l’océan ou des montagnes a besoin de choisir des points de repère, puis de comparer et de raisonner pour se rendre un compte à peu près exact des grandeurs et . des distances.
Un écrivain aussi honorablement connu des savants que des philosophes, M. A. Laugel 4 , résume ainsi à ce propos, les plus récentes découvertes de la physique.
« Dans tous les phénomènes, chaque fois que l’esprit compare deux impressions de même nature, il crée en quelque sorte une mesure, et son habileté, son aptitude à apprécier les nuances, les détails, les différences, se proportionnent à cette mesure même. L’intelligence introduit spontanément l’ordre dans la sensation : la sensibilité se rapetisse et s’enfle comme à volonté, elle se tient toujours en harmonie avec les objets qui la sollicitent... L’esprit obéit donc à une double loi : il cherche toujours une mesure, et cette mesure trouvée, il y proportionne la sensibilité. » En d’autres termes, quand les impressions venues du dehors nous assiègent, l’intelligence, par sa libre attention pose, pour ainsi dire, le terme où doivent se diriger les efforts de l’activité animale de nos sens, et elle règle par cela même la nature de ces efforts. Entre l’impression organique et l’activité intellectuelle se place l’instinct, qui chez nous n’est pas plus indépendant de l’une que de l’autre et il remplit l’entre-deux.
L’exercice de nos sens est donc, en somme, tout pénétré d’intelligence. A. Comte 1 2 observait déjà que les
1 Revue des Deux-Mondes, 15 février 1869.
2 Cité par Béraud et Ch. Robin, Traité de physiologie . p. 6*7-8
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notions ne s’acquièrent que par une certaine réitération des impressions. Or, ajoutait-il, l’esprit ne pourrait être passif tout au plus que dans la première perception. Dès la seconde, il est préparé par la précédente et combiné avec l’ensemble des- notions antérieures. « Rarement, ditM. Laugel, nous voyons les choses matérielles deux fois de la même façon et de manière à en recevoir des impressions identiques. La puissance mystérieuse qui élabore les impressions, dirige tout son effort sur ce qu’il y a de plus stable et de plus indestructible dans chaque phénomène. Nous devenons singulièrement indifférents à ce que nous présente de purement matériel celui de la sensation, pourvu que l'ébranlement physique ne soit pas de telle nature qu’il produise l’étonnement ou la douleur.... En peu de temps, la vue-sensation s’efface devant la vue-jugement. » Nous comprenons par là que le sens par excellenee, ce qui achève l’éducation de tous les autres et nous donne les matériaux des sciences les plus parfaites, soit le toucher. Dans le toucher, comme nous l’avons souvent répété , tout est affaire de relations calculées par l’intelligence; et la main, unité de mesure primitive de tous les hommes , n’est le plus merveilleux des organes que parce qu’il est le plus souple et le plus docile de tous.
Voulons-nous éprouver mieux encore la solidité de ces vérités ? Cherchons ce que deviennent les produits de nos sens dans l’art et dans la science. Certaines couleurs affectent un grand mombre d’*animaux d’une manière pénible ou agréable; ainsi on connaît l’effet produit sur quelques-uns d’entre eux par le rouge. Dans plusieurs espèces les sons d’un instrument agissent sur la sensibilité générale à la manière d’un chatouille-
l’intelligence humaine.
ment tantôt voluptueux , tantôt irritant de l'épiderme. Nos sens, à nous, sont assez indifférents à telle ou telle impression particulière. Ce à quoi nous sommes sensibles, c’est dans la peinture , aux phénomènes de contraste , et dans la musique , aux accords simultanés ou successifs des sons. Ecartons même cette activité supérieure de l’esprit, qui juge les œuvres d’art en les rapportant à un idéal, et cherche à retrouver en elles l’expression de nos sentiments et de nos idées. Prenons les phénomènes en apparence tout sensibles dont tirent parti la musique et la peinture. Ils 11e cessent de nous être indifférents que si notre jugement peut retrouver les rapports établis par l’artiste entre les différentes parties de son œuvre ; et ici, l’esprit fait mille fois plus pour l’éducation du sens que le sens pour celle de l’esprit. « Il est peu de tableaux où il n'y ait point des lignes qui servent de mètres pour l’appréciation des profondeurs 4 . Nous sommes si familiers avec la taille des hommes et des animaux, la hauteur des arbres, des édifices , que la présence de tels objets dans une image fournit immédiatement des données pour mesurer les autres. Les ombres portées, la grandeur, l’inclinaison qu’elles présentent nous sont aussi d’un grand secours, de même que les directions perspectives et l’affaiblissement de la lumière avec la distance. Mais qu’on le remarque, c’est l’esprit seul qui travaille sur ces données. » Il faut un certain temps à l’esprit pour débrouiller ces données , pour discerner par exemple les lois de la perspective, et trouver le point juste auquel tout se repère dans l’arrangement du paysage ou de la
1 Laugei. Revus des deux monde*, 15 fév. 1869.
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scène. Il en faut aussi , pour s’apercevoir à quel point telle ou telle figure est éclairée. Car ce n’est pas à l’intensité de la couleur choisie que se mesure l’état de la lumière et la vivacité du coloris : c’est à la dégradation bien ménagée des teintes et à la disposition des nuances que l’œil intelligent est obligé de parcourir pour arriver à l’objet éclairé. En résumé , depuis les premiers et maladroits efforts que fait l’enfant pour apprécier les distances des objets qu^il aperçoit, jusqu’à cette sûreté de coup d’œil de l’artiste, créant des espaces artificiels, où il institue, pour ainsi dire, une optique qui rivalise avec celle de la nature, c’est une seule et même éducation qui se continue. Cette éducation est arrêtée dans son développement un peu plus tôt ou un peu plus tard ; mais dès le principe , c’est l’intelligence qui juge , compare et raisonne, qui élabore , en un mot , suivant ses propres lois, les matériaux fournis par les sens.
Si l’on doutait que la voix et l’oreille fùssent soumises à des conditions analogues, on n’aurait qu’à penser aux styles si nombreux que la musique, à l’exemple de tous les autres arts, a successivement adoptés 4 . L’auteur de la nouvelle théorie physiologique de la. musique résume ainsi le sens de ces variations destinées sans nul doute à se continuer encore. « Une combinaison de sons simultanés, dit-il, peut être plus ou moins dure qu’une autre. Cela ne dépend que de la structure anatomiqne de l’oreille et non de mobiles psychologiques. Mais le degré de dureté que l’auditeur consent à tolérer comme un moyen d’expression musicale , dépend du goût et de l’habitude. Il en résulte que le système des gammes ,
1 Helmhoitz, Revue des cours littér. 20 juin 1868.
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des modes et de leur enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles , invariables , mais qu’il est au contraire la conséquence de principes esthétiques qui ont varié et qui varieront encore avec le développement progressif de l’humanité. » Sans doute , quand un style est adopté , il en résulte des nécessités qui s’imposent à l’oreille , à la voix et à l’imagination des artistes. C’est ici que l’instinct peut intervenir encore, sentant ses nécessités , une fois que le choix libre de l’esprit les a créées, et s’y soumettant au fur et à mesure qu’elles l’y contraignent. Il exécute ainsi en détail les prescriptions de l’intelligence ; mais d’ailleurs il est toujours soumis à ses ordres , à sa direction , à son contrôle. Quant aux principes qui servent de fondement à chacun de ces styles, qui en déterminent et en règlent les divers éléments , il ne faut pas les attribuer à des lois inflexibles. « Car ils ne sont pas empruntés aux fatalités naturelles; ils sont les produits du génie de l’invention. » Ajoutons que si c’est le génie qui les découvre, c’est en chacun de nous l’intelligence, le jugement qui les comprend et les applique.
Si la sensation fournit peu de chose à l’art, elle fournit moins encore peut-être à la science. Un aveugle-né peut comprendre l’optique et un sourd-muet l’acoustique. Presque toutes les théories de physique peuvent s’établir sans avoir recours aux sensations, une fois bien entendu que ces sensations ont fourni la matière première de la connaissance. C’est une chose aujourd’hui hors de toute contestation que l’image , résultat immédiat de la sensation , est bien la condition et le point de départ de l’idée , mais qu’elle n’entre pourtant pas dans la construction de la science proprement dite , dont les idées
. l’intelligetnce humaine*
sont les seuls éléments L Le sourd-muet et l’aveugle-né, à qui on expliquera les lois du son ou de l’étendue chercheront sans doute à s’en former une image , en recourant aux sensations qu’ils éprouvent d’ailleurs. Cette image sera imparfaite et grossière , mais quant à la partie essentielle de la connaissance , c’est-à-dire à la notion des rapports qui existent entre les différentes parties du phénomène, tous deux pourront s’en emparer; tous deux pourront s’en former les mêmes idées que le commun des hommes. « L’esprit humain , dit M. Cournot, n’est pas une intelligence pure, mais une intelligence fonctionnant à l’aide d’appareils organiques, la vie intellectuelle est, dans l’homme, étroitement unie à une nature animale, d’où elle tire ce qui doit la nourrir et la fortifier. Nous pouvons sinon dégager complètement l’idée, du moins l’épurer successivement, affaiblir graduellement l’impression sensible ou l’image qui y reste unie dans les opérations de la pensée , et reconnaître clairement que ni les caractères essentiels de l’idée , ni les résultats des opérations de la pensée ne dépendent, soit de l’intensité de l’image ou de l’impression sensible. La nature elle-même , en émoussant graduellement certaines impressions sensibles , par le seul effet de l’habitude , se charge de préparer cette analyse que doit ensuite compléter un jugement de la raison qu’on a exprimé dans cet adage aussi vrai qu’énergique - : Summum principium remotissimum a sensibus 1 2 . »
1 Vacherot, Essai* de Philosophie, critique, p. 51 .
2 Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances. T. i, ch. 7,
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Après les explications qui précèdent, on peut comprendre en quoi consiste l’idée. Qui dit idée ne dit pas image imprimée dans notre cerveau subissant l’action des phénomènes extérieurs. Qui dit idée dit effort de l’esprit pour distinguer l’objet qui l’a frappé. Nous n’avons l’idée d’un objet qu’à la condition de le distinguer au moins d’un second objet. Je sais que l’usage est de reconnaître des idées confuses et des idées distinctes. Mais le sens de ces mots est ici tout relatif.
Comme nos idées sont susceptibles d’une analyse indéfinie, chacune d’elles en contient virtuellement un grand nombre d’autres que nous découvrons peu à peu. Mais celles-ci ne parviennent vraiment à l’état d’idées que lorsqu’elles sont assez distinctes pour se séparer de la notion complexe dont nous réussissons à les tirer. Elles se distinguent alors de l’idée qui les contenait , comme cette dernière se distinguait déjà d’autres idées plus ou moins complexes elles-mêmes. Si donc toute idée suppose nécessairement distinction , l’acte de l’esprit qui connaît les choses ne peut jamais acquérir une idée unique et isolée. Il en acquiert toujours au moins deux à la fois, qui lui sont intelligibles l’une par l’autre, et entre lesquelles il perçoit nécessairement certains rapports. Voilà pourquoi il est reconnu que l’opération fondamentale de l’intelligence est le jugement, et pourquoi le jugement suppose toujours en action ces deux opérations de l’esprit qu’on aurait tort de regarder comme indépendantes l’une de l’autre : l’analyse et la synthèse.
L’esprit peut-il distinguer deux choses sans trouver entre elles certains rapports? Evidemment non. Peut-il embrasser deux termes dans un acte unique sans les
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distinguer au moins par quelque côté? Pas davantage, car s’il les réunit, s’il les perçoit ( perçipit ), c’est précisément en vertu du rapport qu’il a trouvé entre eux. Toute analyse se résume donc en une synthèse : toute synthèse suppose une analyse. Si superficielle et si sommaire que puisse être cette dernière, elle se fait nécessairement par l’esprit; elle est l’esprit lui-même agissant et opérant. Cette double opération porte d’abord sur un petit nombre d’objets. Elle s’étend et se complique de plus en plus; mais, dès le début, dans les moindres jugements que porte l’homme sur les couleurs, les dimensions, les distances et sur les plus simples propriétés des choses, elle est visible. Par elle, le principe spirituel se place en dehors et au dessus des sensations, à propos desquelles il construit, par sa propre vertu, des jugements et des idées.
C’est répéter exactement la même vérité sous une autre forme que de faire remarquer avec M. Chevreul le rôle de l’abstraction dans la formation de nos connaissances. Par quoi connaissons-nous les choses? Par leurs propriétés, c’est-à-dire par les actions qu’elles exercent sur les organes extérieurs de nos sens, le toucher , la vue , l’ouïe, le goût et l’odorat , sur nos organes internes et enfin sur eux-mêmes, à distance de notre corps, dans les impulsions, attractions, etc. Ne connaissant les choses que par leurs propriétés , nous ne pouvons les définir que par elles. « Mais qu’est-ce qu’une propriété relativement à un corps, à une chose, , à un objet, à un être? C’est une abstraction, puisqu’elle coexiste à d’autres propriétés dans ce corps, dans cette chose, dans cet objet, dans cet être, et que pour le bien connaître, il faut l’isoler en la considérant par un acte
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de l’esprit à l’exclusion de toutes les autres, et qu’ainsi isolée, elle est devenue une abstraction. En ce sens, on dira avec assurance que nous ne connaissons que par des abstractions ce qui est concret, comme un corps, une chose, un être. En résumé, nous ne connaissons donc la matière , les corps que par des propriétés. Ces propriétés sont des faits. Et chaque propriété étant une partie d’un ensemble de propriétés possédées par la matière ou par le corps , une propriété est un fait , et un fait précis est une abstraction précise bien définie. En un mot, les faits sont des abstractions 1 . » Le savant chimiste réfute donc très pertinemment cette opinion vulgaire qui croit que la connaissance du concret dérive immédiatement de la sensation. Non. Le concret ne nous est donné que par l’abstrait , c’est-à-dire par des propriétés que la pensée en sépare : et la part de la pensée est immense dans le premier acte de l’esprit pour connaître un objet concret quelconque.
Et maintenant, reportons-nous pour un instant* à l’animal? Est-ce que tous ces phénomènes du monde extérieur n’aboutissent pas à lui ou ne se passent pas devant lui? Est-ce que plusieurs espèces tout au moins n’ont pas les mêmes sens que nous? Matériellement, • cela peut être. Mais cela même nous prouve que la différence qui sépare l’homme de l’animal ne gît pas dans les organes. L’animal n’a pas d’abstractions à faire, parce que la nature l’intéresse à un petit nombre de choses qui agissent sur lui d’une façon spéciale et auxquelles son mécanisme physiologique est tout entier
1 Histoire des connaissances chimiques , tome !, p. 13, H, 15. — 235* * 40 .
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préadapté. Dans l’homme, l’équilibre plus parfait des sens, l’universalité de leurs aptitudes et leur indifférence
native pour telle ou telle impression prise à part, tout
cela suffirait pour nous expliquer comment est si grande, dans le premier acte de l’esprit , la part de l’analyse , du jugement et par conséquent de l’attention , c’est-àdire de la libre activité de l’intelligence.
Un être qui n’a point décomposé en abstractions les objets qui s’offrent à lui , peut-il instituer entre ces objets une vraie comparaison? Non. Chacun de ceux qui affectent sa sensibilité le déterminent à des actes particuliers, voilà tout. Si deux choses différentes d’ailleurs présentent en commun quelque propriété réelle ou apparente capable d’affecter l’animal, l’animal sera porté à les confondre. Si tel objet, au contraire, malgré un grand nombre de ressemblances avec ceux qui habituellement l’intéressent, manque de la propriété principale qui seule pouvait affecter ses sens, il n’en a cure, et cet objet est pour lui comme s’il n’existait pas; Mais quand l’esprit tend sans cesse à analyser les objets, quand les idées qu’il s’en fait sont autant de constructions qu’il forme lui-même, il trouve aisément des différences et des ressemblances; il pèse et il compare. Les faits isolés sont pour lui comme autant de chiffres qu’il réunit dans des combinaisons indéfinies. Sans cesse, il additionne et il soustrait; enfin l’activité qu’il a déployée, dès le premier acte d’attention et d’abstraction, tendant nécessairement à persévérer, elle forme tous les jours des composés nouveaux : ce sont les idées générales, sans lesquelles ni le langage, ni la science, ni même l’expérience proprement dite ne sauraient exister.
Cette activité attentive de l’esprit, rapprochant et
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réunissant ainsi continuellement les objets de la connaissance, enfante encore cette opération si connue qu’on nomme l’association des idées , condition essentielle, cause immédiate de la mémoire. Après tout ce que nous avons dit de la loi de l’habitude et des différentes espèces de mémoire, nous n’avons plus à insister ici sur la faculté dont nous parlons. Si, dès ses premières acquisitions, l’intelligence ne se borne pas à recevoir l’impression pure et simple des objets, si elle agit, c’est-àdire si elle divise et groupe les éléments fournis par les sens, pour en former des idées, comment ces phénomènes ultérieurs ne seraient-ils pas, eux aussi, des produits de notre activité intellectuelle ? Des phénomènes instinctifs ont beau persister, s’associer, revenir avec apparence de liberté, iis restent toujours instinctifs. L’activité intelligente a beau contracter des habitudes, les opérations qu’elle enchaîne l’une à l’autre ont beau revenir avec une apparence de fatalité, l’esprit qui l’accomplit reste toujours l’auteur et le maître de son action, soit qu'il l’exécute avec une certaine lenteur, soit qu’à force de l’avoir répétée, il l’achève rapidement et sans effort.
Mais pour que deux idées s’associent et se rappellent, il ne suffit pas que l’intelligence les ait acquises l’une et l’autre. Il faut que l'esprit ait remarqué entre elles une certaine liaison, ou plutôt qu’il ait établi cette liaison lui-même en embrassant les deux idées dans un acte unique. Une école contemporaine prétend que les faits étant liés et ordonnés dans la nature, ce sont les groupes et les séries de faits qui s’imposent à notre esprit, forment en lui des groupes et des séries d’idées correspondantes. Mais, n’est-ce pas là se payer de mots ?
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Très certainement il y a un ordre dans la nature et il y a des séries de faits s’entraînant les uns les autres. Mais notre esprit les perçoit-il donc, sans y rien mettre du sien? Tant s'en faut! La découverte de cet ordre et de ces séries naturelles ne serait ni plus ni moins que le dernier mot de la science. En attendant ce dernier mot, mille et mille combinaisons possibles s’offrent à nous. Nous les essayons l’une après l’autre, nous les retravaillons incessamment, sans que notre intelligence, tout en constatant ses progrès, soit jamais pleinement satisfaite. Notre esprit cherche donc à retrouver dans les choses un ordre qu’il pressent, avant d’avoir pu le constater : il en reconnaît çà et là les marques et les traces ; c’est qu’avant toute expérience, il en porte le type en lui-même i . Quant aux séries incomplètes et provisoires, c’est nous qui les établissons, et ce n’est pas en contemplant dans la nature la suite ordinaire des phénomènes : tout dans la nature est trop mêlé et confondu, du moins au regard des sens, pour que les impressions que nous en recevons forment par elles-mêmes autre chose qu’un chaos infini. Qui ne sait quelle multitude de phénomènes nous sommes obligés d’éliminer, pour trouver une petite série où tout se tienne et se suive, sans superfétation ni lacune ? C’est cette nécessité qui nous porte à substituer de plus en plus l’expérimentation à l’observation pure et simple . En expérimentant, nous reconstruisons les phénomènes sur le modèle et le plan de nos idées, obscurcissant les images trop variées et trop éblouissantes du monde extérieur, réduisant au silence les mille voix qui bruissent
1 Idée souvent exprimée parM. Caro, dans ses cours et dans ses livres. Voir la Philosophie de Goethe.
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à nos oreilles et nous empêcheraient à tout jamais de recueillir de la bouche même de la nature l’expression intelligible de ses lois. Aussi remarquons-nous dans l’histoire de la science un fait en apparence bien bizarre. Ce n’est pas dans le vaste déploiement des forces naturelles au sein de l’étendue que nous" apprenons à connaître ces forces ; c’est dans les petites réactions artificielles que nous préparons nous-mêmes. Depuis le commencement du monde, le son, la chaleur, la lumière affectent les sens de l’homme et rayonnent dans l’immensité. Or qu’est-çe que l’homme put en connaître, jusqu’au jour où il les reproduisit à son gré, partie par partie, pour vérifier ses hypothèses, dans quelques fragiles machines de laboratoire ?
En parlant ainsi des découvertes scientifiques, nous éloignons-nous de la question de ^association des idées telles qu’elles remplissent notre esprit dans son état ordinaire ? Nullement. L’école empirique nous dit : la science humaine n’est que le résultat des associations multipliées qui s’imposent peu à peu à notre intelligence. A cela nous répondrons : oui, ces associations sont en effet les éléments de la science ; mais c’est que déjà elles imposent à notre esprit un certain effort, pour établir entre les idées des liaisons qui le satisfassent. Étendues, complétées et réunies à d’autres, ces liaisons contribueront à former cette suite de conceptions ordonnées qui est la science. Choisissons le plus vulgaire et le plus banal des exemples. L’idée d’une personne, nous dit-on, rappelle l’idée des paroles qu’elle a prononcées, des circonstances dans lesquelles nous l’avons vue et entendue, etc. Mais parmi ces circonstances, parmi ces paroles, l’esprit n’a-t-il pas fait un choix ? La mémoire
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n’a-t-elle pas eu quelque partialité? Si nous avons retenu certains details, n’est-ce pas nécessairement à l’exclusion d’un grand nombre d’autres? Et ceux-là ne reviennent-ils pas d’autant plus sûrement à notre pensée qu’ils contribuent à former une physionomie, une scène, un tableau, un caractère, une petite comédie ou un petit drame, dont notre fantaisie personnelle ou notre attention réfléchie ont dégagé l’unité ?
« Deux perceptions, dit M. Ravaisson, ne se rappellent pas l’une l’autre dans le cas uniquement où de fait elles se sont trouvées ensemble, ce qui est le cas auquel le positivisme réduit tous leurs rapports, mais aussi, mais surtout lorsqu’elles entrent de droit, pour ainsi dire, dans une même conscience, lorsqu’elles forment comme des parties d’une même idée., et que par l'une l’esprit complète l’autre. Comme l’œil, à l’aspect d’une couleur, voit aussitôt tout autour la couleur qui en est le complément, comme l’oreille, en entendant un son, entend aussitôt des sons différents avec lesquels il forme des accords : de même et plus encore l’intelligence, une notion se présentant à elle, conçoit immédiatement ce qui, d’une manière ou d’une autre, la complète, nonseulement donc les circonstances extérieures et accidentelles par lesquelles elle la conçut autrefois, mais davantage encore ce qui lui est semblable ou contraire, ce qui dépend d’elle ou dont elle dépend. En d’autres termes, le principe de l’association et de la mémoire n’est autre que la raison . 1 »
La raison, voilà donc ce summum principium remotissimum a sensibus qui élabore les données de
1 Rapport sur la philosophie au XIX e siècle.
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nos sens. C’est cette faculté en effet qui nous fait trouver les rapports nécessaires des choses ; et ce sont ces rapports qui, soit analysés et classés méthodiquement, soit reproduits dans les œuvres vivantes et passionnées de l’imagination poétique, constituent la science et les arts.
Le mot de raison est, dit-on, un terme obscur et une insaisissable conception. Voyons si dans la langue et dans l'usage sa signification est aussi flottante et aussi incertaine qu’on le prétend. Quand, blâmant la conduite d'un homme, nous disons avec une exagération voulue, qu'il a manqué de raison, qu'entendons nous par là? Nous entendons, ou bien qu’il a agi au jour le jour, livrant tout au hasard, faisant le lendemain le contraire de ce qu’il avait fait la veille ; ou bien qu’il n'a rien fait en vue du but où il devait tendre, que ses efforts n'étaient pas proportionnés au résultat poursuivi , etc. Une conduite qui nous semble raisonnable est une conduite où d’abord tout se tient, et où d’autre part tout concourt à obtenir un résultat possible, conforme à la nature et aux besoins de l’individu. Un discours déraisonnable est un discours incohérent, confus, sans suite et sans lien ; c’est aussi un discours où l’orateur , je suppose, fait condamner par sa faute son propre client, compromet la cause qu’il sert, pousse à la révolte ou au doute l’auditeur qu’il avait mission de convertir.
Ces deux sens du mot raison, remarquons-le, s'accordent l’un avec l’autre. En effet comment différentes parties d’un ensemble peuvent-elles s'entresuivre et se compléter mutuellement, si elles ne concourent pas toutes, appuyés l’une sur l’autre, à produire quelque chose d'un, dont la réalisation soit, comme on dit si justement, la raison d’être de cet ensemble tout entier ?
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Cette double loi de la raison, nous l’appliquons aussi dans les beaux-arts. La musique est une suite de sons qui s’appellent. Mais pour faire une œuvre musicale, ce n’est pas assez que chaque son soit d’accord avec le son précédent. Le compositeur prend pour en faire la base de son morceau tel ou tel degré de l’échelle musicale : c’est ce qu’on appelle scientifiquement la tonique, point de départ et point d’arrivée de la composition, terme final sur lequel doit se reposer l’oreille de l’auditeur. Or la masse tout entière des sons et des transitions harmoniques doit présenter une affinité étroite et nettement appréciable avec la tonique 4 . Ainsi l’oreille prend comme un point d’audition, auquel elle assujettit l’air tout entier et hors duquel l’air deviendrait désagréable pour elle. De même qu’il y a point d’audition dans la musique, de même en peinture « toute perspective est relative à un point, à un seul point, hors duquel tout est disproportion et discordance » c’est-à-dire déraison. On peut dire encore que tout édifice d’architecture ne satisfait la raison que s’il exprime une certaine idée et qu’il l’exprime dans ses moindres parties et jusque dans les plus petits détails d’ornementation. Chaque style, chaque école a son principe fondamental, auquel tout est subordonné dans l’exécution de l’œuvre d’art, et l’on ne comprend les règles techniques particulières à chaque genre qu’en remontant au principe général qui régit l’ensemble. En cela, l’art ne fait que se soumettre aux conditions qui dans la nature sont les conditions mêmes de la vie. Ne l’avons-nous pas en effet assez constaté ? . Dans l’être vivant tout concourt et tout conspire, mais
1 Helmholtz, ouvrage cité.
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tout concourt et conspire à un but fixe et précis, la conservation du type que l’être réalise et perpétue. Enfin, s’il y a dans les théories transformistes quelque chose de profond et à première vue de séduisant, c’est bien cette idée que la nature variant elle-même ses styles et ses genres, modifie d’abord 'telle ou telle partie de l’animal, en vue d’une amélioration et d’un progrès, mais presque aussitôt modifie en proportion le corps tout entier, grâce aux corrélations de croissance et de structure.
C’est donc une métaphore pleine de sens que celle qui parle des œuvres vivantes qu’enfante le génie. Et quand Boileau recommande avant tout d’aimer la raison, son précepte est plus scientifique et plus complet qu’il ne semble. Car les lois que la raison s’impose à elle-même, pour produire des œuvres fécondes, sont exactement celles que suit la nature pour maintenir et propager la vie.... Ajoutons seulement que la raison humaine avait déjà tiré de son fonds la connaissance de ces lois, bien avant d’en avoir surpris l’application dans l’univers. C’est de la conception philosophique et rationnelle des lois de l’intelligence que la science est visiblement partie pour supposer, chercher, découvrir l’ordre et la liaison des phénomènes de la vie.
Et maintenant, la philosophie n’est-elle pas en parfait accord avec le sens commun, lorsqu’à la suite de Leibnitz elle reconnaît dans la raison deux grandes lois, qu’elle formule dans ces deux principes connus sous les noms de principe de contradiction ou d’identité et principe de raison suffisante ?
Nous percevons en dehors de nous des faits; nous les décomposons en un certain nombre d’abstractions ,
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et avec ces abstractions nous construisons des idées dont nous pouvons ensuite démêler la complexité et retrouver un à un les multiples éléments L’esprit humain, ne voulant pas être en contradiction avec luimême, analyse donc ses propres idées, pour savoir ce qu’elles contiennent. Puis, posant ou plutôt appliquant ce principe « que ce qui contient une chose contient aussi ce que cette chose contient » il affirme de chaque idée tout ce que cette idée implique, c’est-à-dire tout ce qui lui est donné comme identique à ce qu’il avait affirmé tout d’abord. C’est là le procédé qui fait les mathématiques et toutes les sciences où nous raisonnons sur des idées, en les résolvant les unes dans les autres, en les faisant entrer les unes dans les autres, au moyen d’idées d’intermédiaires. Par là, nos conceptions forment une chaîne serrée et continue où toutes nos idées se suivent et s’appellent comme les notes d’une symphonie bien composée.
Mais ces réalités que l’expérience nous fait connaître en détail et que la raison rapproche les unes des autres, s’expliquent-elles par elles-mêmes? La raison ne le croit pas; car ces réalités lui apparaissent toutes dans le temps et dans l’espace, elle les estime bornées et limitées, elle juge qu’elles ont commencé; elle veut savoir d’où elles viennent et où elles retournent, en un mot elle veut trouver une cause. Puis de cause en cause, de puissance en puissance , elle remonte enfin jusqu’à une dernière puissance qui se suffise à elle seule, c’està-dire une cause première.
En possession de cette idée , la raison ne la laisse pas stérile. Il y a une cause, mais qu’est-ce qu’une cause? C’est une force maîtresse de l’effet qu’elle produit,
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par conséquent libre, par conséquent intelligente, qui n’agit pas au hasard et enfin qui n’agit pas sans but. Si tels sont les caractères d’une cause même imparfaite et bornée , quand elle se croit véritablement l’auteur de son action, à plus forte raison doivent-ils appartenir à la cause dont relèvent nécessairement toutes les autres et qui elle même ne relève d’aucune autre. Si son action était commandée , contrariée ou traversée par l’action d’une force étrangère, tout resterait inexplicable ; et la raison chercherait encore cette cause première, sans laquelle l’ordre du monde serait une énigme. Or elle ne peut s’arrêter et se reposer que lorsqu’elle l’a enfin trouvée.
Dégagée de tout lien de subordination ou de dépendance, cette cause première est par cela même donnée
comme absolue , éternelle, nécessaire et pour employer les mots familiers à tous, parfaite et infinie, Toutes ces idées, on peut dire que la raison les fait sortir l’une de l’autre , en analysant l’idée de cause première et en l’opposant à l’idée des choses bornées et imparfaites qui nous entourent. De là , la certitude attachée aux idées et aux principes que la raison fait sortir de cette conception fondamentale.
Tout dans l’univers, croyons-nous, est suspendu à une cause première. Tout est donc l’ouvrage de cette cause, tout doit donc porter son empreinte : tout doit donc être fait avec ordre et avec suite. : tout doit donc est fait en vue d’un but. En un mot, du principe de causalité découlent le principe d’induction et le principe des causes finales.
Mais cette cause première, la raison nous oblige-t-elle à la concevoir comme intervenant sans cesse pour établir
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par autant d’actes spéciaux les relations de conditions et de finalité que nous croyons exister entre les choses? Tout au contraire , plus la raison se rend compte à elle-même de ses principes , plus elle croit que cette cause, indépendante du temps et de l’espace, n’agit que par des actes éternels. Donc, elle a dû établir une fois pour toutes entre les phénomènes deux espèces de relations. Les uns sont les conditions nécessaires des autres : les uns étant donnés, les autres suivent. Mais en même temps, tel phénomène supérieur est le but en vue duquel sont préparés les inférieurs, bien que ceuxci soient les conditions des premiers. Ainsi, la constitution des organes des sens, des organes de locomotions et de préhension , sont chez un animal les conditions de son instinct et de son genre de vie particulier. En même temps, ce genre de vie est le but où convergent évidemment toutes les parties de l’organisme. La raison peut affirmer plus encore. Si elle se propose de s’expliquer à elle-même, non plus telle ou telle partie de l’univers, mais l’ensemble tout entier des choses , elle conçoit inévitablement que la cause première, qui est la perfection absolue , n’a pu agir qu’en vue de la perfection , c’est-à-dire en vue d’elle-même : non point qu’elle ait pu réaliser en dehors d’elle une perfection égale à la sienne (ceci impliquerait contradiction), mais elle a voulu que de règne en règne, du règne de la matière brute à celui de la matière organisée , du règne de la sensibilité à celui de la pensée , la création s’élevât degré par degré vers un idéal qui ne peut être évidemment qu’une participation de plus en plus grande à la perfection de la cause première elle-même. Dans cette marche ascendante , dans ce progrès indéfini vers un
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idéal préexistant , chaque chose est obligé de s’appuyer sur un certain nombre de conditions. De là le mélange de mécanisme et de finalité qui trouble souvent les esprits, quand ils ne considèrent qu’un seul côté de la réalité. De là aussi les désordres apparents qui viennent de ce que ces parcelles d’énergie éparses dans les êtres luttent avec des chances inégales pour s’élever à un degré supérieur. Mais en définitive nous trouvons toujours que ces deux lois , enchaînement et liaison suivie des phénomènes, puis adaptation de ces phénomènes à un but qui ne peut être qu’une perfection, nous trouvons, dis-je, que ces deux lois gouvernent tout : la création des mondes , les révolutions du globe terrestre, les transformations succcessives des espèces, ou tout au moins leur hiérarchie graduée, les œuvres de l’homme, sciences, institutions, beaux-arts, religions, et enfin jusqu’aux moindres actions et aux moindres discours de chaque individu raisonnable tendant toujours invinciblement à appliquer ces immuables lois dans sa conduite et ses paroles.
Pour revenir à notre point de départ, l’homme , on l’a vu, raisonne même pour acquérir les perceptions les plus élémentaires. Or quand nous raisonnons, c’est-àdire quand nous déduisons les idées les unes des autres, comparant, pesant et mesurant, ou quand à la vue d’un fait, nous cherchons à le faire rentrer dans cette chaîne ininterrompue des fins et des causes qui ne se termine qu’à l’être absolu, nous appliquons l’un ou l’autre des deux principes delà raison. En somme , il n’est pas une seule de nos facultés où nous ne retrouvions l’action continue de notre raison.
Mais à leur tour, toutes ces opérations de l’intelli-
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gence supposent autre chose. S'il n’y a aucune idée sans distinction, il est évident que la première et la plus nécessaire de toutes les distinctions est celle que nous établissons entre nous et ce qui n’est pas nous ; sans elle, aucune autre ne serait possible. En un mot , l’intelligence humaine ne se comprend pas sans la conscience.
Or, qu’est-ce que la conscience ? Ce n’est pas plus une connaissance contemplative que la perception extérieure et la raison : car ce n’est autre chose que la connaissance que nous prenons de notre activité personnelle. « Aliénés d’avec nous-mêmes, » soit par la vivacité des impressions subies, soit par l’automatisme des mouvements et des images, dans les premiers jours de la vie, dans le sommeil profond , dans certains états de la passion violente et de la folie, enfin dans quelques actes d’habitude, nous n’avons de nous qu’une conscience obscure et fugitive. A plus forte raison , notre activité ne peut-elle se retrouver que plus obscurément encore au milieu de l’enchaînement mécanique des phénomènes de la vie, auxquels elle a pu communiquer le premier branle, mais qui se déterminent fatalement les uns les autres. Au contraire, plus notre activité, maîtresse d’elle-même et dégagée de la passion, peut employer et diriger à son gré ses puissances , plus sont claires et durables les notions que nous acquérons sur notre nature intime.
Le propre de la conscience n’est donc pas la connaissance du phénomène, puisque les phénomènes, quand ils se multiplient le plus rapidement en nous et arrivent à leur plus haut point d’intensité , sous l’empire de causes extérieures, affaiblissent plutôt qu’ils ne fortifient la connaissance. D’ailleurs, qu’est-ce que le phénomène
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représente dans la vie de l' homme , sinon l’élément variable, changeant, contradictoire, éphémère, le perpétuel devenir et le morcellement indéfini? Si cependant je sais de science certaine et positive que je suis une force agissante, un être un, complet , permanent, identique , enfin une cause et une substance , ce n’est pas assurément de la connaissance du phénomène que j’ai pu le conclure. Je l'ai saisi directement et immédiatement dans l’effort de la réflexion , c’est-à-dire dans l’effort de ma propre activité se recueillant et cherchant à se posséder elle-même, pour maîtriser et diriger ce tourbillon des phénomènes, au lieu de se laisser emporter par lui. En résumé, ce n’est pas la notion des phénomènes produits par l’action des choses extérieures sur moi qui me donne, par une conclusion détournée, la notion de moi-même. C’est la conscience immédiate de moi-même qui me permet d’établir entre ces phénomènes des distinctions, puis des liaisons et des rapports, en me référant toujours à l’unité vivante que la conscience me révèle 1 .
Ce que la conscience me fait saisir directement, c’est ma propre activité, et la part de cette activité dans les états divers que je traverse. Mais elle me fait aussi indirectement connaître tout ce qui , se distinguant de moi-même , agit sur moi , me résiste ou me limite. Pour mon intelligence, qu’est-ce qu’un fait ? C’est tout ce que mon activité rencontre en dehors d’elle , soit qu’elle s’y appuie, soit qu’elle s’y heurte. De plus, dans ces faits extérieurs, je ne mesure l’étendue et la durée
1 Voyez dans la Revue des Beux-Mondes , 15 mai 1868 , un article de M. P. Janet, le Spiritualisme contemporain.
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que par les rapports que j’établis entre les efforts d’attention successifs exigés de moi par les phénomènes et d’autre part l’unité persistante de mon être personnel. Tout être qui n’a pas conscience de son unité, et qui par conséquent n’est point une personne, ne peut avoir de lui qu’un sentiment confus : les impressions provocantes l’attirent sans cesse hors de lui, et la réflexion lui est impossible. En même temps, il ne peut se placer en dehors et au dessus de l’impression sensible actuelle , il ne peut en analyser l’objet : voilà déjà un mode de raisonnement qui lui est interdit, toute une partie de la raison qui lui est pleinement inconnue.
Mais si la conscience donne, comme on dit, l’antécédent psychologique du principe d’identité, en elle aussi est l’antécédent psychologique du principe de raison suffisante. Dans la réflexion seule , l’esprit humain trouve l’idée de cause, qu’il transporte ensuite hors de lui. C’est encore par la réflexion seule qu’il voit à quel point la force dont il dispose est incapable de se suffire à elle-même et de s'expliquer par elle-même. Il voit que le fonds de son être est emprunté ; puis, au milieu des imperfections, des défaillances et des lacunes qu’il remarque en lui, il démêle des aspirations vers un idéal qui, possédé, « comblerait de sa plénitude notre insuffisance i . » Ce n’est pas dans les catégories et les formules logiques du raisonnement, c’est dans cette expérience intérieure et continue de la vie morale que nous connaissons l’être divin : c’est là que nous pouvons nous rendre compte de cette attraction puissante que nous subissons et dont le foyer ne peut être qu’une absolue
1 M. Ravaisson.