CHAPITRE VIII
CONCLUSIONS
Dans l’étude que nous venons de terminer, nous avons essayé de nous rendre compte des deux principes d'action les plus importants que nous rencontrions dans l'univers : l’instinct et l'intelligence. Les manifestations de ces deux activités nous ont paru constituer deux règnes à part, dont nous pourrions exprimer le rapport mutuel en disant que l’un est la matière de l’autre. Nous voyons", en effet, que pour passer d’un règne à l’autre il suffit d’ajouter aux matériaux que fournit le règne inférieur faction d’une force qu’en tire, par une élaboration fort peu compliquée, tout le règne supérieur. Que faut-il pour tirer de l’instinct et de l’animalité toute la vie intelligente et morale de l’homme? L’intervention d’une force qui ait conscience d’elle-même, se distingue par conséquent du dehors , analyse et soimême et le dehors qui agit sur elle , puis cherche , en analysant tout, à tout réunir, mais ne puisse tout réunir qu’en rattachant tout à l’absolu. Alors la sensation devient la sensibilité avec conscience, l’imagination, de complètement passive qu’elle était, devient active et
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créatrice , l’appétit pur et simple est l’occasion de la passion, à l’attachement succède l’amitié, l’association des images prépare l’association des idées , les consécutions font place à la perception des rapports , au raisonnement, etc., etc. De même, que faut-il pour que du jeu mécanique des fonctions de la vie végétative, mouvement, impressionnabilité, nutrition, reproduction, rapprochement ou union des sexes, habitude , sorte l’instinct? La présence et l’action d’une force qui sente véritablement , c’est-à-dire qui jouisse et qui souffre.
Mais ces deux règnes de la nature confinent à d’autres règnes. A défaut des autres arguments que nous peut fournir l’étude de l’instinct et celle de l’intelligence, l’analogie nous conduirait invinciblement à nous dire: que faut-il pour que de tous les mouvements physico-chimiques, chaleur, électricité, affinités moléculaires, etc., sorte la vie? Evidemment la présence d’une force simple, capable de se mouvoir elle-même et d’imprimerie mouvement, et qui, sans changer la nature et les lois de ces mouvements élémentaires non spontanés, leur impose un mode de groupement , une forme , une unité déterminée. Et si nous demandons : de la vie de l’intelligence ne peut-il sortir encore une vie supérieure? Cette spiritualité dont nous avons conscience lutte pour se maintenir en possession de sa liberté. Ne peut-on pas espérer un genre de vie où cette spiritualité sera pleinement libre et jouira de sa propre perfection, sans être réduit à en contempler à travers les données des sens l’image souillée ou affaiblie ?
C’est une question à laquelle l’humanité a toujours répondu affirmativement. Les uns ont cru que la sainteté
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réalisait cette vie parmi nous. D’autres pensent que ce sera là notre destinée dans la vie future qui attend notre âme immortelle. Pour les uns et pour les autres, il y a entre notre existence actuelle et celle-là une distance infinie. « La distance infinie des corps aux esprits, dit Pascal, figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle. De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel. » Quant à ceux qui se bornent à croire l’àme immortelle, le déchirement de la mort les persuade assez de l’abîme que nous avons à franchir. Pour les uns comme pour les autres cependant, les efforts et les luttes de la vie humaine sont bien la matière dont l’action d’une puissance infinie, soit par sa grâce, disent les théologiens, soit par le concours éternellement arrêté de sa providence, disent les purs philosophes, fera sortir une vie supérieure. L’idée contraire est l’erreur des quiétistes; et cette erreur, ni la philosophie, ni la religion ne l’ont jamais partagée.
Comment s'opère le passage d’un règne à l’autre ? La science positive, malgré ses efforts, n’a pas pu encore le trouver. C’est qu’elle en cherche la cause là où elle ne peut pas être ; c’est que, suivant une profonde réflexion d’A. Comte, rappelée si heureusement dans ces derniers temps, elle cherche l’explication du supérieur dans l’inférieur. Ni les hypothèses delà génération spontanée n’ont pu expliquer l’apparition de la vie ; ni les hypothèses de Darwin, sous la forme qu'elles revêtent jusqu’à présent, ne peuvent rendre un compte satisfaisant de la
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hiérarchie graduée des espèces vivantes. Les théories qui veulent assimiler l’intelligence humaine à l’instinct de l’animal viennent de nous laisser voir leurs immenses lacunes.
Ce qui semble conforme à l’expérience et à la raison le voici :
Le règne supérieur ne peut avoir été créé par le seul épanouissement du règne inférieur. Comparons l’état de la matière telle qu’elle est dans le monde inorganique à
ce qu’elle est dans les êtres vivants. Un illustre natura-
liste, Agassiz, l’exposait récemment avec une grande éloquence : tandis que le monde matériel est toujours le même, à toutes les époques, dans toutes les combinaisons et aussi loin que nous puissions retrouver en arrière les traces de son existence, au contraire, les êtres organisés transforment sans cesse ces éléments toujours les mêmes en des formes nouvelles, en de nouvelles combinaisons. La même substance inorganique figurera dans les mille variétés des os des animaux, dans le monde physique où on la retrouve; ni sa forme, ni sa composition n’ont jamais changé.
Si l’on observe les agents physiques qui, tels que l’électricité peuvent agir sur cette matière inorganique, on trouve encore qu’ils ont toujours agi de la même manière : ils faisaient aux époques géologiques les plus reculées ce qu’ils font aujourd’hui. La vie au contraire, à chaque nouvelle période, a mis en évidence des relations et des combinaisons nouvelles ; avec une matière toujours identique, elle a réalisé des types nouveaux.
Si nous faisons entre l’instinct et l’intelligencelamême comparaison, nous aboutirons aux mêmes résultats. Les
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caractères de Tun et l’autre sont tels qu’on ne saurait établir entre eux d’équivalence. Ils restent incommensurables. La sensation passive ne peut engendrer l’activité libre, ni l’immobilité le progrès.
De plus, s’il est vrai que lorsqu’un être appartenant à un règne supérieur commence à se développer, les caractères du règne inférieur semblent d’abord seuls visibles en lui, il faut le remarquer, ces caractères, empruntés au règne inférieur, sont modifiés en vue d’un mode d’existence manifestementplus élevé. Les moindres détails de la vie végétative sont disposés chez l’animal de façon à ce que la sensibilité en reçoive des impulsions précises, claires, irrésistibles. L’animalité que l’homme porte en lui est une animalité qui n’est pas faite pour la vie de l’instinct, mais simplement pour fournir des matériaux à la vie de l’intelli£rence. Enfin, la conscience crie à l’homme depuis le commencement du monde qu’il est fait pour une autre vie dont il conserve malgré tout l’espérance et dont il a le pressentiment.
Il résulte de tout ceci que si la cause efficiente des passages d’un règne à l’autre peut être inconnue ou douteuse, la cause finale en est évidente. La perfection n’est-elle pas le but et le terme de toutes nos aspirations, de tous nos désirs ? La série animale ne tend-elle pas à préparer les conditions favorables à la venue de l’homme? L’apparition des animaux n’a-t-ellepasété préparée par le développement du règne végétal ? L’univers enfin ne nous représente-t-il pas un progrès graduel et continu qui, de règne en règne, nous fait monter à des perfections toujours plus élevées ?
Or, quelle que soit la part qu’on veuille faire dans ce travail universel, soit au mécanisme des mouvements
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qui le manifestent d’une façon sensible, soit à la force qui, à des degrés inégaux de diffusion on de concentration, produit ces mouvements, toujours est-il que pour qui considère le travail dans son ensemble , l’idéal préexiste, et qu’il est la raison suffisante du premier pas qui a pu se faire en vue de s’avancer vers lui. Dès qu’il joue un tel rôle dans les évolutions de la nature, l’idéal ne peut être une simple abstraction. Si l’homme, le dernier venu dans l’univers, retrouve chez tous les êtres formés avant lui des marques évidentes de l’attraction que cet idéal exerce sur toutes choses, c’est que cet idéal est la réalité parfaite et absolue qui meut tout ce qui existe, dont tout part et où tout aspire. En un mot, le progrès étant donné, l'idée d’une perfection éternelle, principe et fin de toutes choses, peut seul remplacer l’inintelligible idée de hasard.
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
DÉFINITION DE L’iNSTINCT PAR LE DICTIONNAIRE DE L’ACADÉMIE
Instinct, sentiment , mouvement intérieur qui est naturel aux animaux et qui les fait agir sans le secours de la réflexion. La nature a donné à tous les animaux l’instinct de leur propre conservation. Chaque animal a son instinct particulier. Les bêtes se conduisent par pur instinct. Le chien a beaucoup d’instinct. L’instinct belliqueux du cheval. Son instinct l’avertit que...
Il se dit, en parlant de l’homme, du mouvement involontaire auquel on attribue les actes non réfléchis, les sentiments indélibérés, et quelquefois d’une très grande aptitude, d’une propension irrésistible à quelque chose. Il a fait cela plutôt par instinct que par raison. Un secret instinct m'a poussé. Avoir l’instinct du crime. L’art de la guerre semble chez lui un instinct.
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
Les classifications font foi de cette supposition des organes
d’actions dans la vie de l’animal : « Un caractère en zoologie , dit M. Roulin, ne conserve sa valeur, qu’ autant que l’organe dont il est tiré conservé lui-même de l’importance pour la vie de l’animal. C’est une vérité que Cuvier ne perd pas de vue... S’agit-il de la distribution des oiseaux pour lesquels la forme du bec est ce qu’est pour les mammifères la disposition du système dentaire, ilétablira dans le grand ordre des passereaux, la famille des dentirostres, caractérisée par une échancrure du bec. Cette échancrure rappelle le crochet en forme de dents, si remarquable ♦
dans le bec des faucons, qu’elle rend propre à diviser les chairs et à briser des os. Le crochet est encore assez marqué chez certains genres de passereaux, où il est de même l’indice de mœurs querelleuses et d’appétits sanguinaires. » (Roulin. Mélanges d'histoire naturelle , p. 218).
Si la longueur ou la brièveté des ailes annonce déjà des différences notables dans les instincts de deux oiseaux, on
doit faire la même observation pour les pattes, qui indiquent le séjour et le lieu d'habitation : tantôt elles sont grêles et longues comme chez les échassiers qui vivent sur le bord des eaux, marchent à gué dans les ruisseaux et les marais pour y chercher leur nourriture, tantôt elles sont palmées, c’est-à-dire transformées en nageoires, comme chez les oiseaux aquatiques. Chez les grimpeurs, elles se composent de quatre doigts, deux portés en avant , deux en arrière, ce qui ne leur permet guère de marcher sur un terrain uni, mais leur donne la plus grande facilité pour s’accrocher aux branches d’arbres. Enfin, nous trouvons ces organes robustes èt courts, armés de grands ongles crochus et aigus, devenus, en un mot, des armes terribles chez les rapaces.
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
Plus que tous les autres organes encore, le bec offre des différences considérables qui toutes s’accordent avec la conformation des autres membres et qui déterminent aussi les habitudes de l’oiseau. S’il a le bec long, grêle et faible , il ne pourra que fouiller la vase pour y chercher des vers et des insectes; s’il l’a plus long que la tête et des jambes situées très en arrière du corps ce sera le plongeur ; mais souvent ce bec aura la forme d’une cuiller, il lui permettra de prendre une certaine quantité de vase, puis de la tamiser en retenant la proie qui s’y trouvait; s’il l’a court, épais, droit, courbé en dessus et conique, il sera granivore; s’il l’a vigoureux et crochu et terminé par une pointe aiguë, il déchirera la chair des autres animaux ; ou si enfin ce bec s’allonge et devient par conséquent moins puissant et ressemble à une pince à longues branches, il se contentera de poissons ou de reptiles assez petits pour être saisis avec facilité. S’il doit creuser les arbres comme les pics, tout encore s’accordera dans ses organes extérieurs pour le contraindre à ce genre d’exercice : un bec fort et pointu pour percer le bois, des pieds et une queue admirablement disposés pour retenir l’oiseau fortement attaché au tronc qu’il attaque , un sternum concave qui lui permet d’appuyer le corps contre l’écorce et diminue d’autant la difficulté de grimper , tels sont les traits caractéristiques du pic. (Milne-Edwards).
Voici, d’après M. Duméril ( Mémoires de V Académie des Sciences , t. XXXI), la description de la patte des insectes:
« 1° La hanche : elle est très variée, et les formes qu’elle présente sont liées à la nature des mouvements et aux habitudes de certains genres. C’est surtout chez les coléo-
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ptères qu'elles sont très harmoniquement enchâssées dans leurs cavités ; elle présente une forme spéciale dans les insectes nageurs.
2° Le trochanter : c’est surtout chez les coléoptères car nassiers et qui courent très vite que cette portion du membre se manifeste par son plus grand développement.
3° La cuisse ou le fémur très variable aussi. On observe surtout quelques particularités, comme des séries d’épines, des rainures, des plaques polies, des entailles, des arêtes qui ne sont pas sans une certaine utilité et sans un certain but suivant les mœurs et les habitudes des espèces.
4° La jambe ou le tibia varie selon certaines facultés accordées à quelques genres. Ainsi le bord extérieur est dentelé ou crénelé, et sa surface aplatie dans les insectes fouisseurs. Le tibia, très large ou comprimé, est garni de poils raides dans les insectes qui nagent, muni de brosses ou de cordes formées par des poils longs et raides dans quelques abeilles, armé d’épines mobiles dans beaucoup de lépidoptères. Les jambes de la courtillière sont comme palmées, et donnent à ces insectes la faculté de couper les racines qui obstruent quelquefois leurs galeries souterraines.
5° Le tarse ou doigt , composé lui-même d’articles dont le nombre varie de un à dix ou douze selon les ordres, les deux derniers varient beaucoup pour la conformation et pour les usages. Tantôt ils se dilatent pour faire adhérer fortement le mâle à la femelle. Tantôt ils sont arrangés en brosse pour recueillir le pollen. Quelquefois tous ces articles sont velus et veloutés pour s’appliquer exactement sur les corps les plus polis; ils sont garnis de pelottes élastiques, de houppes, de ventouses, etc.
G° Enfin les crochets ou ongles reçoivent diverses configurations pour faire l’office de pinces, de tenailles, de griffes, de serres, de tire-bourre, suivant les mœurs et les habitudes de l’insecte. »
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
Go qu’on raconte des oiseaux de proie paraît à peine croyable et cependant les témoignages que nous avons ne nous permettent pas d’en douter. Ce ne sont pas seulement les historiens anciens qui nous citent de ces faits extraordinaires. Après la bataille de Pharsale, trouvons-nous dans leurs récits, les émanations putrides des morts entassés sur le sol attirèrent des vautours de l’Asie et de l’Afrique, qui, vinrent y faire leur curée. Dans les déserts de l’Afrique, là où pas un brin d’herbe ne pousse, où pas un être vivant ne réside, si une caravane perd une de ses bêtes de transport qu'elle abandonne dans les sables, une demi-heure après, dij. le docteur J. Franklin, on voit apparaître dans l’espace des points noirs ; ces points se grossissent et se dessinent peu à peu ; ce sont des vautours qui fondent sur le cadavre. M. de Humboldt enfin nous l’affirme : « Si au milieu des gorges les plus solitaires des Gordillières, là où l’on ne supposerait même pas qu’il existât des condors, si l’on tue un cheval ou une vache, bientôt après plusieurs de ces rapaces, avertis par l’odorat, arrivent pour se gorger des chairs putréfiées. »
« Tout ce que nous voyons, dit M. Vulpian, de la physiologie des diverses parties de l’encéphale , autres que les hémisphères cérébraux, tend à restreindre le rôle de ces hémisphères et en même temps à relever ce rôle et à montrer sa véritable dignité. Lorsqu’on dépouille le cerveau proprement dit des attributs que l’on trouve dans la généralité des animaux, pour lui laisser uniquement les fono-
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tions qui ne s’observent d’une façon nette que chez les animaux supérieurs, on est assurément dans la bonne voie ; car c’est ainsi seulement qu’on peut s’expliquer la progression de son développement, au fur et à mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale. »
Le cerveau cependant doit avoir un rôle précis dans le mécanisme. Quel est ce rôle? Pour nous l’apprendre, l’éminent physiologiste que nous suivons ici pas à pas met devant nos yeux deux animaux de la même espèce ; à l’un il laisse le cerveau, à l’autre il l’enlève. Or , le second exécutera ses mouvements habituels, mais à une condition, c’est que l’excitation instinctive ou volontaire , comme on voudra l’appeler, soit remplacée par une autre excitation artificielle. Si cette dernière ne se produisait pas, l’animal resterait indéfiniment immobile; elle intervenant, le mécanisme fonctionne et de manière à produire une étonnante illusion.
Ainsi, une poule sans cerveau non-seulement respire et digère, mais jetée en l’air, elle vole. De plus, elle secoue la tête, lisse ses plumes, met sa tête sous son aile, etc. Les physiologistes nous affirment que chacun de ces mouvements est machinal, et voici ce qu’ils disent pour le prouver : ces mouvements sont dus à des excitations soit extérieures comme la douleur de la plaie, des démangeaisons dans un point quelconque du corps, ur pincement ou une chiquenaude, soit intérieures comme la gène ou la fatigue. D’autres fois encore elles sont dues à une association préétablie. « Ainsi le mouvement physique par lequel un oiseau cache sa tête sous son aile est un mouvement associé d’une façon machinale à ceux que suscite le sommeil. »
Voici plus encore. Le contact de l’eau détermine à lui seul chez un batracien ou un poisson la mise en jeu du mécanisme de la nage. Prenez une grenouille privée de son cerveau, jetez-la à l'eau; elle nage parfaitement et gagne le bord, mais là elle reste immobile; si vous la rejetez, elle recommence à nager et ainsi de suite. Une carpe dans le
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même état, placée au milieu d’un bassin nage si bien, que ces allures paraissent n’avoir subi aucun changement. En examinant bien, on voit seulement que le poisson mutilé se meut en ligne droite , ne tournant que lorsqu’il se heurte à un obstacle et ne s’arrêtant que sous l’influence de la fatigue. Enfin des mammifères semblablement opérés se comportent de même sous l’action des mêmes excitations.
En résumé, quand le cerveau subsiste, on remarque en plus ce qu’on appelle la spontanéité des mouvements, mais les mouvements une fois commencés s’accomplissent sans lui demander aucun travail, ce sont d’autres rouages du mécanisme qui fonctionnent.
Il n’est pas difficile, dit I)ugès, de donner le change à l’instinct, malgré ce qu’on a dit de laperspicacitéetde l’espèce de de divination qui l’accompagne. L’agneau, l’enfant nouveauné sucent le doigt porté dans leur bouche. Un œuf de craie suffit pour décider une poule à couver. On trompe non moins lourdement une de ces araignées qui portent leurs œufs avec elles dans une coque de soie. Une boule de coton * substituée à celle-ci devient l’objet de soins affectueux. Une chenille dont le corps vient d'être déchiré par des larves d’ichneumon, s’éprend pour elles d’une affection toute maternelle, et vient tendrement revêtir de ses fils les cocons dans lesquels se sont abrités les parasites près desquels elle meurt épuisée.
Qu’on altère ou qu’on mutile certains organes sensoriels, immédiatement l’instinct disparaît. Dugès prit un jour dans la campagne deux mâles du bombyx pavoina minor qui vinrent voltiger autour d’une femelle. Il leur coupa les antennes et les laissa libre, dans son cabinet, où il tenait aussi la femelle enfermée dans un cornet de papier impar-
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faitement clos. Ni F un ni l’autre, durant les trois jours qu’il les conserva, ne vinrent à sa recherche. Une autre fois, il coupa les antennes à un assez grand nombre de mouches bleues qu’avait attirées l’odeur d’une viande en voie de putréfaction. Dès lors, aucune ne s’approcha de ce qui les avait attirées peut-être de fort loin. Enfin une grosse mouche vivipare , mise sous un verre avec un linge rempli de viande, y jette une douzaine de vers. Après la section des antennes, elle n’en jette plus aucun, bien qu’elle en renferme encore un certain nombre prêts à naître.
Tous les auteurs qui se sont occupés de ces questions citent Knight qui, par toute une vie d’études, a scientifiquement justifiéjusque dans les moindres détails le proverbe si connu : bon chien chasse de race. Il prenait ses précautions pour que les jeunes chiens menés pour la première fois à la chasse ne pùssent être en rien dirigés ou entraînés par leurs aînés. Cependant, dès le premier jour , de ces débutants que nul n’avait pu instruire, l’un demeurait tremblant d’anxiété, les yeux fixes, les muscles tendus, devant les perdrix que ses pères avaient été élevés à arrêter; un autre, conduit à la recherche des bécasses, ne se mettait en quête que sur des terrains non gelés , comme eût pu le faire le vieux chien le plus habitué à cette chasse spéciale ; un troisième, dont les ancêtres avaient été dressés à faire la chasse aux putois, donnait les signes d’une violente colère à la seule odeur de cet animal, qu’il ne voyait même pas, tandis que ses compagnons , de races différentes , ne manifestaient aucune émotion 1.
1 Darwin — Lucas — De Quatrefajcs, Rapport. — Cf. Roulin, Mémoire ,
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«Un charpentier, dit Arétée, était un habile ouvrier tant qu’il était chez lui ; il mesurait très bien son bois, le taillait, l’aplanissait, l’assemblait parfaitement, traitait fort raisonnablement de ses ouvrages et de leur prix avec les architectes, enfin avait toute son intelligence tant qu’il restait sur le lieu et dans le cercle de ses occupations. Mais s’il allait sur la place publique ou au bain, ou en quelque autre lieu, il soupirait d’abord profondément, en déposant les instruments de son état, puis en sortant, rapprochait les épaules avec une sorte de frissonnement et enfin commençait à déraisonner et même à éprouver les transports d’une agitation plus ou moins vive, lorsqu’il avait perdu de vue son atelier et ses ouvriers. S’il y retournait vivement, il revenait à lui avec la môme promptitude, tant il y avait de connexion et de parenté entre l’esprit de cet homme et le lieu dans lequel il s’exerçait d’une certaine manière.» (Cité par Leuret, Fragments psychologiques sur la folie).