‹ L'instinct [Texte imprimé]Chapitre 36 sur 44 · RETOURS APPARENTS A L’INSTINCT · texte numérisé non relu

RETOURS APPARENTS A L’INSTINCT

estimera-t-on que nous voyons plus clairement l’animalité révoltée et devenue cette fois toute puissante dans le fou, dans l’homme qui délire ou qui, en proie à une idée fixe, a perdu le gouvernement sinon l'usage de sa raison L’àme humaine n’est-elle pas devenue dans le fou le jouet des modifications organiques ? Les actes du fou ne sont-ils pas assimilables à des instincts ? et si les lésions des organes produisent à eux seuls ces conceptions extravagantes, ne devient-il pas plus difficile de nier que ce sont les organes sains qui produisent les idées saines ? Enfin si l’altération accidentelle du cerveau nous fait perdre la raison, pourquoi un perfectionnement accidentel ainsi du système nerveux, n’aurait-il

pu la conférer un beau jour à notre espèce ?

Il serait déplacé d’engager épisodiquement une discussion sur un sujet aussi important que celui de la folie. Bornons-nous à rappeler que l'existence du fou n’est pas une existence instinctive, et que si, l'union de l’âme et du corps étant donnée, le trouble des organes ne peutpas ne pas amener le trouble de l'intelligence, toutefois on ne peut refuser à l’esprit lui-même un rôle actif et toujours important dans les phénomènes de la folie. C’est ce qui ressort des opinions les plus opposées qui luttent en ce moment même.

L’aliénation mentale est-elle nécessairement le produit d’une lésion organique? Voilà sur quoi l’on discute encore ; et ceux qui cherchent à établir que la folie n’est qu’une maladie du corps s’appuient surtout sur des conjectures très ingénieuses , il est vrai, mais enfin sur des conjectures. Admettons cependant que dans l’aliénation le corps soit toujours nécessairement malade et que lui seul le soit. Le système nerveux est troublé : donc

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les manifestations de l’intelligence le seront aussi. Mais y aura-t-il une correspondance parfaite entre telle lésion physique particulière et telle espèce de délire, de trouble intellectuel, de manie et de monomanie ? Cette seconde classe de faits proviendra-t-elle tout entière de la première, de même que tel instinct reconnaît pour cause déterminante tel système d’organisation ? Assurément rien n’est moins prouvé. Cette lésion productive de la folie n’est pas, dit-on, localisée nécessairement dans le cerveau. Le cerveau demeurant sain en apparence, l’état maladif de l’estomac, de l’utérus ou d'un viscère quel qu’il soit, peut retentir incessamment dans l’encéphale et y entretenir le délire. Cela est possible; mais qui prouvera que lorsqu’un fou se croit bâti de paille ou de verre, quand il voit en lui-même un grand personnage historique ou mieux encore le Père Eternel, il y ait là autant d’idées directement produites par le jeu de l’un de ces viscères malades, tout comme l’envie de fouir la terre est produite chez la taupe par la seule construction de ses organes ? Je conçois le rapport qui existe entre les griffes et le bec d'un oiseau, d’une part, et d’autre part son genre de vie, entre la nature de sa vision et ses habitudes diurnes ou nocturnes, etc. Mais fut-il démontré que tous les hommes atteints d’une paralysie générale sont en proie à la folie ambitieuse, et que la plupart des folies puerpérales sont accompagnées de kleptomanie , je me refuse à comprendre le rapport, si l’on ne me donne que les deux termes. Il faut nécessairement qu’il intervienne un certain travail de l’esprit, agissant en vertu de ses lois propres. Cette conséquence découle même tout naturellement de la théorie qui ne voit dans la folie qu’une maladie du corps. M. Alb.

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Lemoine l’a parfaitement établi. Le corps est malade, il envoie donc au cerveau des sensations fausses, l’esprit ne reconnaît plus les phénomènes auquel il est habitué. Qu’importe? Il accepte ôette donnée, et cette impossibilité où il est de la répéter peut bien être le fait constitutif de la maladie dont il souffre. Puis, de cette première donnée il tirera une conception fausse et chimérique, mais logiquement déduite : cette conception en entraînera une seconde , puis une troisième , et ainsi de suite. L’imagination aura sans doute une part considérable dans l’échafaudage de ces chimères. Mais l’imagination en comblant les lacunes de ces rêves, en disposant tout un monde illusoire, en refaisant à l’individu toute une vie de grandeurs ou de misères, l’imagination n’obéit-elle pas tant bien que mal aux lois mêmes de la raison, qui la pousse invinciblement à chercher la suite, l’ensemble, et à trouver des explications pour toute chose ? « Cet enchaînement d’erreurs, dit M. Lemoine, est l’œuvre personnelle de l’esprit bien plus que celle du mal organique qui n’a fait que provoquer dans l’àme des sensations mensongères. L’extension, l'épanouissement du délire est souvent le fait du travail de la raison elle-même 1 . » Ajoutons qu’avec l’intelligence et le raisonnement subsiste la volonté souvent opiniâtre. Rien de plus étonnant que les calculs sagaces au moyen desquels, partant il est vrai, de prémisses fausses, le fou arrive avec plus de fermeté que de logique à des conséquences préméditées.

Dans ce travail, l’esprit peut obéir au simple besoin de trouver des explications, même pour des choses qui

1 A. Lemoine, L'aliéné , p. 257.

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n’en comportent pas , comme la plupart des hallucinations. Il peut aussi être placé sous l’empire de prédispositions provenant de ses propres habitudes. C’est là ce qu’on appelle les causes morales , et on peut dire qu’elles interviennent presque toujours, à un titre ou à un autre , soit pour troubler, par l’action du moral sur le physique, tout le système nerveux, soit pour donner une forme particulière aux conceptions incohérentes qu’ont provoquées les premiers désordres du cerveau.

Ces causes morales , chacun le sait , ce sont les passions. Mais ces passions ne sont pas autant de puissances indépendantes assaillant la sensibilité humaine et la frappant inopinément de coups imprévus. Une statistique donnait ainsi , il y a dix ans, l’énumération des causes normales de la folie U Au premier rang figure la perte de la fortune. Viennent ensuite par ordre décroissant d'importance, dit-on, l’exaltation religieuse, l’amour trompé ou non partagé , les émotions violentes et soudaines, l’orgueil , la perte d’une personne chère , l’ambition déçue, la jalousie, etc.... Sans doute la diversité des circonstances où l’homme se trouve placé produit dans le jeu et dans les allures de ses passions une foule de diversités apparentes. Mais au fond, est-ce que toutes ces causes diffèrent bien les unes des autres? L’orgueil et l’ambition déçue , si je ne me trompe, se touchent d’assez près : et il ne serait pas besoin d’une analyse bien subtile pour retrouver l’un et l’autre (prenant les mots avec toute la plénitude de leur sens) dans l’exaltation religieuse et l’amour non partagé. L’amour non partagé ou trompé ne se sépare guère de •

1 Legoyt, Revue contemporaine , août 1858.

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la jalousie et réciproquement. Les émotions violentes et soudaines, signalent assez fréquemment la perte d’une personne chère, la ruine de sa fortune, la constatation de son déshonneur : enfin, ne sont-elles pas à craindre pour toute personne en proie à une passion quelconque, amour , ambition , etc. ? On comprend mieux de me semble cette proposition de plusieurs savants aliénistes (Brierre de Boismont, Renaudin) que la cause ordinaire de ces perturbations morales , qui conduisent ou à la folie ou au suicide, c'est le sentiment de la disproportion qui existe entre les forces dont on dispose et celles qu’on voudrait avoir, entre l’usage qu'on en fait et celui qu’on voudrait en faire. Cette définition étant donnée, je m’explique très bien qu’il y ait des temps, des âges critiques , des moments de transition comme ceux qui séparent l’âge mûr de la vieillesse où les personnes passionnées soient plus exposées à sentir douloureusement cette disproportion. Le jeune homme qui est rentré dans la vie mal préparé, plein de rêves et d’illusions, vide de ressources et de courage , la femme qui voit s'en aller son empire avec sa beauté, le vieillard qui veut conserver les passions et les habitudes d’un autre âge , l’homme politique qui, froissé, repoussé, battu , cherche à se cramponner au pouvoir, la maîtresse trahie qui s’obstine à poursuivre son flatteur et son esclave , le dévot qui voudrait posséder même ici bas Dieu et le paradis , voilà autant de gens qui courent ce redoutable péril. Mais ce n’est pas la violence des évènements qui fait la grandeur du danger. Ce qui nous plonge aujourd’hui dans le désespoir, demain nous le trouverons futile. Ce qui accable l’un, l’autre en vit. La cause vraie de ces chagrins qui apportent le trouble dans nos âmes ,

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c’est la disposition où nous nous sommes placés peu à peu nous-mêmes , pour apprécier relativement à nous le prix et la valeur des choses. Pour la nommer d'un seul mot, c’est l’orgueil. L’orgueil, n’est-ce pas en effet l’amour exclusif, désordonné de cette partie de notre être qui, empruntant toutes ses déterminations au monde phénoménal et sensible , est exposée à tous les hasards, en butte à toutes les contradictions, condamnée à la lutte, soumise au changement, à l’inégalité, au déclin et à la mort. C’est cet orgueil qui cherche dans le pouvoir les mensonges d’une popularité factice > l’obéissance passive de la foule , dans la vie religieuse les jouissances sensibles de la dévotion, les perfections apparentes, les marques ostensibles et même les témoignages miraculeux de l’assistance divine Mais quand

l'homme s’est ainsi jeté dans une vie tout en dehors, cessant de demander à la conscience la paix avec l’unité, il ne sait plus sur quoi régler ses efforis et mesurer ses espérances. Il ne se déterminera bientôt plus qu’en vue d’un but actuel et immédiat : la satisfaction d’un désir •excité par une suite, d'actions antérieures dont le plus souvent il ne saurait trouver lui-même le lien et la raison. Tous les jours il portera plus lourdement le poids de cette fatalité qui est son œuvre. Il sera à la merci de la première émotion que les hasards de la vie et les désenchantements inévitables de son orgueil soulèveront en lui tout à coup ; ou bien s’acharnant à la poursuite d’une chimère que l’imagination lui retracera sans cesse, il ne verra rien, n’entendra rien, ne se rappellera rien qui ne lui semble contredire ou favoriser sa passion. Il ne s’arrêtera donc qu’à une seule idée , idée fixe qui exercera uue sorte d’attraction sur toutes les autres et

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troublera leurs rapports naturels. Le voilà qui touche à l’hallucination. Pour peu que son organisation ait perdu l’équilibre de la santé, et que sa sensibilité capricieuse soit affectée d’une perturbation durable, il va droit à la folie. Peut-être même y arrivera-t-il par le seul fait de ce désordre des facultés intellectuelles et affectives qui attaque nécessairement la volonté , et qui se tourne en habitude. C’est là, comme on sait, une question en litige, et ce n’est pas ici le lieu de la traiter.

Quoi qu’il en soit, les causes morales, dont la constante intervention est reconnue par ceux-mèmes qui voient dans la folie une maladie du corps, les causes morales supposent toutes une rupture volontaire avec la conscience, une incurie de soi-même dont l’homme ne saurait complètement rejeter la responsabilité. Dans tous les cas , l’âme n’est pas retombée à l’état de l’animalité et de l’instinct, même quand la vie animale dont elle a besoin se trouve lésée : et l'intelligence numaine agit toujours dans ce conflit avec des conditions anormales, à la réunion desquelles sont rarement étrangers ses propres excès.

C’est une vérité qui semble acquise à la science depuis les travaux de psychologues et d'aliénistes distingués, que l’état de l’esprit dans le sommeil est à beaucoup d’égards le même que dans la folie. Les conditions physiologiques ne sont pas identiques ; mais l’intelligence se comporte à peu près de la même façon dans le rêve et dans le délire. « Il n’est pas, ditM. Janet résumant l’opinion de M. Moreau, il n’est pas un seul caractère du rêve qui ne se retrouve dans la folie, et réciproquement : même incohérence dans les idées, mêmes associations fausses, mêmes raisonnements justes sur

, . l’homme endormi. 417

les principes faux, rapidité extrême des sensations et des idées, exagération des sensations, transformation d’une sensation interne en objet externe, etc. Dans le rêve somnambulique, les analogies se multiplient encore, le dormeur agit suivant ses conceptions erronnées •. » Mais ces expressions elles-mêmes n^indiquent-elles pas un travail de l’esprit qui, les conditions étant modifiées, n’en agit pas moins suivant ses lois ? Sans doute, l’état des organes est pour beaucoup dans la production des images qui s’imposent à l’esprit du dormeur.. Mais ces images ne prennent une forme quelconque que par le travail de la mémoire ; celle-ci à la moindre sollicitation , ramène tout un flot d’idées qui s’associent tant bien que mal au sentiment de letat actuel de l’organisme. C’est ainsi qu’une contrainte physique dans une opération chirurgicale excite dans l’esprit du patient chloroformisé l’idée d’une contrainte morale. « Non, non, s’écrie-t-il tout endormi vous n’obtiendrez rien de moi ; cessez de m’obséder. Tous mes enfants sont égaux dans ma tendresse, etc., etc. » Les exemples de pareils faits sont innombrables. Mais est-ce même assez dire que de dire que la mémoire retrouve en songe des connaissances acquises, des faits sur lesquels nous avons réfléchi dans l'état de veille, des analogies que l’exercice continu de notre raison a su créer autrefois ? N’est-il pas certain que nous raisonnons dans nos rêves? et si l’action automatique de nos sens, en construisant des images incohérentes, brise à chaque instant le fil de nos idées, si ces images sont difficiles à réunir dans un ensemble raisonnable, la bizarrerie même de nos rêves n’atteste-

i P. Janet, Le cerveau et la pensée y p. 74

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t-elle pas l’effort de notre intelligence pour se retrouver dans ce dédale ? En un mot si la matière de nos conceptions est rebelle à la forme que voudrait lui imposer notre raison, notre raison ne lutte-t-elle pas pour maintenir son action et conserver plus ou moins intact le gouvernement de notre pensée.

Nous venons de passer en revue les états durables ou transitoires dans lesquels la personne humaine lutte péniblement pour élaborer les matériaux défectueux que lui apportent les sens : nous y avons vu le dernier degré où peut tomber l’homme, quand il n’a plus de sa libre activité une conscience assez distincte et assez claire. Dans la folie surtout, on a pu croire que réduit à une espèce d’automatisme, il cesse d’être une personne, et que la vie propre à la bête est seule à se développer en lui. Cette dernière opinion serait cependant une erreur : dans le fou lui-même, nous ne saurions ressaisir l’instinct tel que l’animalité nous le fit connaitre. La nature humaine peut être affaiblie, dégradée, troublée, mutilée ; elle ne subit aucune métamorphose. La partie animale qui est en nous et qui nous met en conflit avec la nature physique, peut imposer à notre intelligence de difficiles conditions d’activité : elle peut la condamner à l’impuissance ou à une stérile agitation. Mais jamais elle ne nous laisse voir à nu un instinct auquel en temps ordinaire serait simplement juxtaposée l’intelligence. Jamais elle ne se substitue à cette dernière et ne la supplée. Jamais elle ne nous donne à croire qu’elle ait pu, à une époque quelconque, en tenir provisoirement la place et en préparer à elle seule le lointain avènement. La raison d’ailleurs en est simple. C’est de l’organisation que dépend l’instinct, et quant à

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l’organisation humaine, tout a servi à nous le démontrer, elle est accommodée, elle tend, dès le principe, à s’accommoder aux fins de l’intelligence. L’étude que nous venons de faire de l’homme dans son état régulier, dans les différentes phases de son développement, dans ses chutes, confirme donc, ce semble, pleinement les hypothèses que nous avait suggérées l’étude de l’instinct. Il peut y avoir entre l’animal et l’homme, entre l’instinct et l'intelligence certaines analogies ; car il peut y avoir une analogie ou ressemblance éloignée entre deux choses d’espèce différente ; des causes distinctes peuvent produire des effets qui se ressemblent, surtout si l’on prend le maximum d’action de l’une, le minimum d’action de l’autre; mais il n’y a pas de gradation, car il n’y a gradation que dans les objets d’une même espèce et d’une même essence, ayant à des degrés différents les mêmes caractères.

Toutefois, ces réserves faites, nous pouvons tirer de ces tendances de la nature humaine à retomber à un état inférieur de précieux enseignements. Lorsque les sens paraissent l’emporter sur la raison, lorsque l’homme cesse de réfléchir et de consulter attentivement sa conscience, lorsqu’il se répand au dehors et vit de cette vie superficielle, mobile, capricieuse, dont les déterminations sont surtout empruntées à la sensation, à l’imagination, à la mémoire, lorsqu’il fait graviter mécaniquement toutes ses idées autour d’une idée fixe, sans généralité, lorsqu’il laisse grandir en lui un besoin qui absorbe tous les autres, au point de ne plus laisser intacte la liberté de son esprit, c’est alors que pour marquer le sens et la direction de cette décadence, nous lui assignons comme terme idéal et comme limite la bestialité.

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Il est donc un phénomène au développement duquel nous devons particulièrement veiller avec soin : c’est le phénomène de l’habitude. Nous Favons décrit plusieurs fois : nous n’avons pas à y revenir, si ce n’est pour rappeler qu’il peut revêtir dans notre existence divers caractères. L’habitude est utile pour nous dispenser de recommencer toujours le même travail ; elle recueille et assure les résultats du progrès, elle est donc la condition d’un développement continu : elle est utile encore pour servir de contrepoids au besoin de changement qui nous porterait incessamment dans des directions toujours nouvelles : elle empêche nos forces de se dissiper et de se perdre dans une variété indéfinie. Bien souvent l’habitude n’est que le repos de l’âme victorieuse des obstacles où elle s’était heurtée tout d’abord, et maitresse désormais de faire avec facilité ce qui lui était douloureux jadis. Alors l’habitude peut être considérée comme inséparable de la liberté dont elle devient le plus puissant auxiliaire. Avoir contracté une habitude vertueuse peut légèrement passer pour le dernier triomphe de la personnalité, de la conscience et de la liberté. Mais trop souvent c’est par une suite de surprises de nos sens, c’est par des concessions de notre faiblesse que les habitudes croissent et agrandissent en nous. Nous parlons, nous agissons sans nous rendre raison de nos paroles et de nos actions, D’autres fois enfin une habitude qui a eu son prix se change en une routine immobile : nous cessons de nous occuper de tout ce qui pourrait agrandir, compléter, rectifier notre manière de penser, de parler et d’agir. Un \ areil état n’est pas digne d’un homme, et c’est le flétrir justement que de le comparer à l’état de l'animal : on ne saurait nier l’analogie.

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Mais on ne saurait nier non plus la différence. L’instinct n’a pas de degrés, l’habitude en a de nombreux 1 . L’instinct est fixé à tout jamais : l’habitude peut être modifiée, combattue, remplacée. L’instinct n’implique ni liberté ni conscience : l’habitude, quoique se mouvant dans un cercle très restreint, quoiqu’atteignant presque immédiatement son but, n’en implique pas moins la conscience et par conséquent le libre arbitre. « Il est donc impossible de la regarder comme une sorte de retour à l’instinct, comme un mouvement rétrograde vers l’invariable et aveugle spontanéité de la nature 2 .»

En nous plaçant à ce double point de vue, nous craindrons cette décadence possible de notre être ; mais nous saurons aussi que restant toujours quand même dans l’humanité, rien ne peut affaiblir la certitude que nous avons de notre divine destinée. Nos devoirs nous paraîtront plus rigoureux et en même temps plus praticables.

Développons donc dans l’esprit de la femme une instruction qui se proportionne à sa nature et convienne à sa mission : que cette instruction ne sacrifie rien à Tagrément, qu'elle ne fasse point trop vite appel à une imagination toujours assez prompte à parer, c’est-à-dire à déguiser la vérité ; mais qu’elle soit assez solide pour faire équilibre aux impressions qu’impose à la femme

1 Je parle ici de l’habitude contractée par l’homme, non des habitudes de ranimai. Chez l’animal, l'habitude prolonge etcontinue l’instinct, puisque chez lui l’instinct est le principe d’action primitif. Dans l’homme, l’habitude continue la volonté intelligente. Il est donc tout naturel que dans l’un elle conserve tous les caractères de l’instinct, et que chez l’autre elle ne perde pas tous ceux de l’intelligence.

2 Dict. des Sciences phil ., Habitude, art. de M. Franck.

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sa sensibilité si délicate et si mobile. Ne laissons pas grandir dans la sensibilité de l’enfant des exigences qui plus tard troubleraient son intelligence et diminueraient sa liberté. Reconnaissons dans les peuples dits sauvages des hommes qui, se pliant aux nécessités du milieu, sont plus esclaves que maîtres de la nature : voyons dans leur ignorance, dans leur isolement, dans les sentiments hostiles que nous éveillons trop souvent chez eux , les vrais obstacles qui les empêchent de développer plus explicitement en eux-mêmes les caractères et les vertus de l’humanité. En face d’un être mutilé comme l’idiot et l’imbécile, en face de tous les faibles d’esprit qui de près ou de loin leur ressemblent, disons-nous que l’attention est le nerf de l'intelligence humaine; rappelons-nous que chez ceux que nous instruisons, ce qu’il faut fortifier avant tout, c'est la volonté de réfléchir. Evitons les habitudes exclusives et routinières; n’absorbons pas notre personnalité dans des

occupations trop spéciales ou dans une passion prédo- . minante. Gardons-nous des idées fixes; connaissons*-

nous nous-mêmes pour mesurer nos efforts à ce qui est possible et pour ne pas rompre en nous cet équilibre des facultés physiques et morales dont la fin serait le com- . mencement de la folie.

Mais pour échapper à toutes ces misères qui établiraient entre l’état instinctif de l’animal et le nôtre une triste analogie, que faut-il ? Vouloir. Eu effet, vouloir 'pleinement, vouloir parfaitement, c’est recueillir sa force, c’est se replier sur soi-mème pour se posséder; ; c’est prendre conscience, par la réflexion, de sa spiritualité. Par conséquent, c’est toucher au fond de son être; et là, malgré les limitations et les contradictions

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qui constituent, pour ainsi dire, la partie grossière et éphémère de notre personnalité, nous sommes en contact avec la raison et l’amour infinis, avec l’essence divine à laquelle nous participons, et à laquelle tous les autres hommes participent comme nous, au même titre que nous. Oui, l'homme qui veut véritablement, cherche avant tout, pour être libre et fort, à mettre l’unité dans sa nature; mais cette unité il travaille aussi à la mettre dans le milieu où son existence actuelle est obligée de se développer. En d’autres termes, il ne cherche pas seulement pour lui seul* la vérité, l’amour, la liberté, il les cherche aussi pour ses semblables : car il croit que la nature humaine sera divisée en chacun de nous, il croit que le cœur de tout homme sera le théâtre d’une lutte à jamais renaissante, tant que la mutuelle charité n’aura pas enlevé tous les obstacles qui nous empêchent de trouver ensemble le vrai et de briser les tyrannies de toute nature qui entravent les destinées du genre humain. Oui, encore une fois, tout cela est contenu implicitement dans le ljbre vouloir, et quelle est la condition du libre vouloir qui achève et parfait en nous les caractères de l’humanité ? C’est la

conscience.

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