CHAPITRE VII
l’instinct et le système nerveux
Les impulsions d’où paraissent résulter les instincts des animaux supposent un mécanisme intérieur qui assure le concours de toutes les parties de l’organisme. — Ce mécanisme est le système nerveux. — Rôles des divers centres nerveux. — Rôle du cerveau. — Le cerveau ne produit pas l’instinct. — Il n’est que la pièce maîtresse du mécanisme. — De l’union de la sensibilité avec ce mécanisme résultent les instincts.
Nous avons essayé d’analyser les causes d’où résultent les actes instinctifs. Nous avons vu comment à une impulsion triple et une émanée de l’organisation, correspondent des mouvements complexes, au moyen desquels l’animal pourvoit à ses besoins. Nous pourrions à la rigueur constater ceci comme un fait, et passer outre. Mais ne peut-on trouver le secret de ce consensus de l’organisme et de cette harmonie qui règle les mouvements de l’animal ? Sans doute, il faut s’arrêter tôt ou tard devant un fait irréductible. Mais ne pouvonsnous reculer encore un peu plus loin cette limite ? Et d’ailleurs, pour compléter notre explication, n’avonsnous pas besoin de nous demander comment s’opère une pareille liaison? Les besoins éprouvés, les sensations venues du dehors, les organes appropriés, voilà bien les éléments, et chacun d’eux est comme ajusté à tous les autres, cela est vrai. Mais ne faut-il pas qu’un méca-
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nisme intérieur en facilite le jeu réciproque et en assure la constante harmonie ? Adressons-nous aux physiologistes. Par delà les organes extérieurs, par delà les os et les muscles, ils nous décrivent tout un réseau de fibres sensibles et motrices qui enveloppe et pénètre le corps entier. C’est lui, nous disent-ils, qui donne la sensibilité, c’est lui qui donne le mouvement. C’est lui, disent même quelques-uns d’entre-eux qui, chez l’homme, produit la dernière et la plus haute manifestation du mouvement et de la sensibilité, la pensée.
Il est permis de douter que le système nerveux ait toutes ces vertus, mais à tout le moins est-il peu probable qu’il soit étranger aux actes instinctifs. Voyons donc ce qu’on en sait de moins incertain, et cherchons quel rapport existe entre les fonctions qu’il accomplit et l’instinct.
Le système nerveux existe-t-il chez les animaux inférieurs, chez les zoophytes par exemple ? C’est encore un sujet de discussion parmi les savants. Dans tous les cas le mot de système est ici de trop. Quelques physiologistes prétendent seulement que la substance nerveuse est disséminée dans le corps tout entier de ces animalcules, et que mêlée à tous les autres éléments elle leur communique par sa présence la sensibilité et la motilité dont ils jouissent.
Il parait en tout cas avéré que des animaux comme les hydres n’ont jamais présenté à l’œil du micrographe aucun tissu nerveux, ce qui ne les empêche pas de posséder une grande force de contractilité ; car elles exécutent des mouvements de translation, soit en nageant soit en rampant .
1 On va même plus loin . L’hydre d’eau douce, à laquelle on a coupé la
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Le système nerveux parait n'être, selon l’expression de M. Yulpian, qu’un appareil de perfectionnement; ou, comme dit plus clairement encore M. Claude Bernard 4 , « un harmonisateur général, nécessaire seulement dans les organismes compliqués pour obtenir des effets
d’ensemble. »
Voilà donc un fait à signaler, l’instinct peut exister sans système nerveux, mais quand l’organisation ellemême peut s'en passer. En revanche, dès que nous trouvons des besoins plus étendus, exigeant desjmouvements plus compliqués, des impressions sensorielles plus nombreuses, en un mot dès que la division «du travail s’accuse dans les différentes parties de l’organisme, et que l’unité cependant n’est pas ébranlée, c’est alors que nous voulons connaître ce qui permet d’obtenir ces effets d’ensemble. C’est ici que se dessine devant nous le système nerveux proprement dit.
Un premier point à noter, c’est que la division du travail et la complication des organes ne vont jamais sans une centralisation proportionnée des forces nerveuses qui animent ces organes et président à leur travail. Rien ne démontre mieux cette grande loi que
partie inférieure, dit M. le docteur Bouchut, ressemble à un vase sans fond. Eh bien ! quand l’animal veut se nourrir d’une mouche, il la prend avec ses tentacules et l’introduit dans son sac ; mais la mouche s’en va par l’autre bout: alors que fait l’hydre? Elle sert sa proie et la maintient de force dans son corps, pendant tout le temps de la digestion. Ici, dit M. Bouchut, l’animal raisonne sans cerveau ni cordon nerveux. ( Revue des cours scientifiques , 1 er oct. 1864).
On peut trouver que le mot de raisonnement est déplacé. Mais enfin voilà des mouvements et une sensibilité sans innervation, du moins apparente.
1 Leçons sur le système nerveux . I.eçon
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les phénomènes des métamorphoses. Dans les insectes, la larve contient le plus souvent autant de renflements ganglionnaires que de segments ; dans l’animal parfait plusieurs coalescences se sont opérées, parce que des organes nouveaux ont apparu.
Dans le papillon, au fur et à' mesure que nous voyons augmenter avec le nombre et la diversité des fonctions le nombre et la diversité des organes, nous voyons que les centres nerveux se rapprochent et acquièrent plus d’unité. Nous arriverions au même résultat , en
comparant une espèce à une autre. « Ces degrés decen-
tralisation, dit un récent historien des insectes 1 , nous donnent la mesure précise de l’état de développement, ou mieux de l’état de perfectionnement organique auquel l’espèce est parvenue. » Mais sortons de cet exemple particulier, prenons tout le règne animal, cette loi n’a pas d’exceptions. Plus on monte, plus on voit augmenter à la fois et le fractionnement de l’appareil nerveux et la concentration du système principal, auquel sont subordonnés tous les autres. « Faible chez les poissons, cette concentration augmente chez les reptiles ; elle augmente encore chez les oiseaux, pour acquérir son plus haut degré chez les mammifères et enfin chez l’homme 2 . » Nous avons donc avec le dernier progrès de la division du travail dans les differentes parties de la machine, le dernier progrès de la centralisation dans les appareils nerveux qui la dirigent.
Une seconde loi peut encore nous faire pressentir le rapport étroit qui existe entre le système nerveux et le
1 Blanchard, Revue des cours scient. 1 er j u j n 1867 .
2 Leuret, A nat. du syst, nerveux , tome I. p. 138.
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genre de vie propre à l’animal. C’est que la conformation de ce - système est en parfait accord avec la disposition des organes d’où résultent les instincts.
Chez les mollusques, dont le corps est tout en masse , le système nerveux n’a lui-mème qu’une disposition confuse. Le corps des articulés a une certaine symétrie: cette symétrie se retrouve dans leur système nerveux. Enfin chez les vertébrés, tous les membres se rangent avec un ordre plus parfait de chaque côté d’un tronc qui est la colonne vertébrale. Cette colonne, surmontée de la tète, enferme le cône médullaire central, de chaque côté duquel viennent se rendre en ordre parfaitement symétrique les nerfs qui enlacent et pénètrent tous les membres.
D’accord avec M. Longet, résumant et développant comme lui les travaux de Lafargue et de Bouvier , M. Lélut nous dit * : « Qu’on fasse le détail de tous les organes de sensation et de mouvement dont' se composent la tète et le cou, organes qui, par leur disposition, leurs rapports, leur mécanisme, constituent un si admirable ensemble auquel il semble impossible de pouvoir rien changer. On restera convaincu que le cerveau, placé au-dessus de tout cet assemblage, n’a rien dans sa forme générale qui ne soit consécutif à celle qu’impose à la tète la réunion et le jeu de toutes ses parties.
« Dans la série animale , la forme du cerveau se modifie, non pas avec la nature et le degré de l’intelligence, mais suivant l’espèce de mouvements, soit de la
1 Longet. Traité de physiologie, n. Lélut. Physiologie de la pensée. T. il.
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face, soit du reste du corps qu’imposent à l’animal son genre d’alimentation et de progression, son genre de vie, en un mot. Le cerveau et le crâne étroits et pointus en avant, quand par exemple l’animal, étant fouisseur, doit se servir de son front et de son museau pour creuser la terre ; larges au contraire, quand il lui faut pour se nourrir, pour voir et pour entendre, une large bouche, de vastes veux , de vastes oreilles, entraînant le reste du crâne dans un sens bilatéral; développés en arrière, hérissés de crêtes osseuses , lorsque les exigences de l’équilibre ou celles du mouvement nécessitent elles-mêmes une telle forme . »
Si nous demandons maintenant à la physiologie comment fonctionnent ces appareils, voici ce qu'elle nous dira. Tous les centres nerveux président chacun de leur coté à quelques fonctions particulières ; tel centre met en jeu le mécanisme de la voix , tel autre celui de la marche et de la station, tel autre rend possible un certain nombre de mouvements physiologiques, qui paraissent contribuer pour leur part à produire la sensation. Ces centres, on le sait, sont les masses nerveuses qui servent d’intermédiaires entre les nerfs de la sensation et les nerfs du mouvement , car elles sont le point d’arrivée des unes et le point de départ des autres. Or , ces centres, sont dans une certaine mesure autonomes, et se suffisent à eux-mêmes ; chacun d’eux peut souvent, réduit à lui seul, rester le théâtre de mouvements réflexes importants et faire exécuter aux organes auxquels il préside les mouvements qui leur sont propres. Prenez une poule, un rat, une carpe, privés de leur cerveau; jetez l’un en l’air, imitez aux oreilles de l’autre le souffle du chat en
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colère, jetez le troisième dans l’eau. Ces excitations extérieures mettront en jeu un mécanisme tout prêt à fonctionner, la poule volera, la carpe nagera, le rat fera un brusque soubresaut. Si vous attaquez avec une pince tel ou tel membre d’un animal décapité, chaque point lésé réagira comme un ressort et fera mouvoir un mécanisme qui changera suivant le point attaqué. Chacun deces centres a des usages spéciaux; et chacun d’eux contribue à préparer au principe, quel qu’il soit , qui gouverne la machine, des mouvements tout montés, pour ainsi dire par avance , et tout prêts à se dérouler d’eux-mêmes.
Ajoutons que dans les organismes compliqués, dont la moelle épinière surmontée d’un encéphale assure l’unité, les centres nerveux entrent en rapport les uns avec les autres, toutes les parties deviennent solidaires. Ainsi une odeur particulière produira certains mouvements dans les organes reproducteurs. Ces mouvements détermineront à leur tour des sensations nouvelles : delà une deuxième série d’actions réflexes, de mieux en mieux adaptées au but que semble poursuivre l’organisme.
Tous ces centres nerveux sont donc autant de « cerveaux inférieurs dont la complexité correspond à celles de la fonction elle-même. » Au-dessus d’eux tous est le cerveau proprement dit. L’animal dont nous avons enlevé les lobes cérébraux n’agit qu’en vertu de réactions automatiques i. C’est seulement lorsqu'il a conservé ces lobes dans leur intégrité , qu’il , exécute des mouvements vraiment spontanés et qu’il met lui—
1 Voir la note F à la fin du volume.
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même en jeu les divers mécanismes de ses organes. Aussi est-il de mode d’attribuer aux hémisphères ou lobes cérébraux la direction supérieure du corps tout entier. C’est là l’explication matérialiste.
Mais quoi ? est-ce le cerveau lui même qui gouverne le le reste du système ? Est-ce lui qui sent, lui qui imprime le premier branle au mécanisme, lui enfin quj exécute des mouvements véritablement spontanés ? Par quelle faveur échapperait-il donc à cet arrêt porté par la physiologie contemporaine « que la spontanéité des corps vivants n’est qu’apparente 1 ? » Quand les parties qui l’avoisinent, et qui sont composées de la même substance que lui, ne nous montrent qu’un enchaînement mécanique de phénomènes, comment irait-on loger dans ces deux lobes je ne sais quelle force supérieure à l’organisme tout entier ? Le cerveau n’est qu’une portion de matière comme le corps dont il fait partie ; comme le reste du corps, il est soumis à un déterminisme absolu, et rien de plus légitime que le langage des physiologistes tel que M. Vulpian, qui vous disent : voici le cerveau détaché du système nerveux qui le contient ; quels phénomènes engendre-t-il ? Vous me parlez de volontés, de sensations, d’idées ? mais qu’entendez-vous par ces mots ? Je n’aperçois pas , quant à moi , un seul mouvement qui ne se rattache à un mouvement antérieur; et dans ces fibres, je ne puis constater qu’une chose: des vibrations qui cheminent jusqu’à des cellules d’où elles sont irradiées dans l’organisme et font mouvoir les muscles. Sans doute les conditions des fonctions cérébrales nous sont
1 Cl. Bernard, Revue des Deux-Mondes , 1 er août 1865.
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encore imparfaitement connues, mais ce serait violer toutes les règles de l’induction que d’attribuer à cette masse plus ou moins compliquée de molécules une spontanéité qui n’appartient à aucune matière, ni à la matière brute, ni même à la matière organisée.
Assurément la physiologie n’a rien de mieux à apprendre du microscope et du scalpel, et la philosophie n’a rien de mieux à faire que de recueillir ces déclarations. « Les mécanismes vitaux, dit M. Cl. Bernard 1 , sont passifs comme les mécanismes non vitaux... La matière organisée pas plus que l’autre ne peut avoir conscience des phénomènes qu’elle manifeste par la réunion de certaines conditions, mais qu’elle ne produit pas... La matière ne peut avoir par elle-même ni la faculté de penser ni celle de sentir. » Si donc l’animal nous présente incontestablement des sensations et des mouvements spontanés, il faut bien reconnaître en lui autre chose que le cerveau lui-même. Le cerveau peut être une pièce très importante du mécanisme indispensable à la manifestation de ces phénomènes ; ce serait parler un langage anti-scientifique que de voir en lui le mécanicien .
« Il est physiologiquement avéré, dit M. Littré, que le cerveau ne crée rien, qu’il reçoit tout. » Il reçoit toutes les impressions qui partent de tous les points du corps pour arriver jusqu’à lui. Organes des sens , organes de la génération, organes de la nutrition, tout cela envoie dans le cerveau des vibrations qui se continuent et qui se transforment ailleurs. A moins donc qu’un principe étranger ne vienne ajouter son action
1 Revue des Deux-Mondes , 15 décembre 1867.
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soumise à d’autres lois, « le cerveau proprement dit est un centre de réactions automatiques. 1 2 » L’acte dans lequel nous surprenons son travail « tout spontané qu’il paraisse, n’en est pas moins un phénomène secondaire, consécutif. 2 » Telles sont les expressions que nous trouvons dans l’un des ouvrages les plus considérables et les plus autorisés qu’on ait publiés dans ces dernières années sur cette matière. Nous n’en concevons que mieux encore la profonde inanité des tentatives qui ont été faites jusqu’ici pour trouver dans le cerveau tout seul ou dans l’encéphale entier la cause génératrice de l’instinct.
La liste de ces essais infructueux serait longue à énumérer. Donnons seulement quelques exemples. Le nombre et la nature des instincts dépendent-ils de la masse du cerveau ? A cela Gall répondait d’une manière assez piquante : si tout est dans la masse, la carpe construira comme le* castor, la grenouille chantera comme le rossignol ; les dauphins et les marsouins feront de la philosophie, d’autant meilleure que celle de MM. Jourdan et Bérard que la masse centralisée du cerveau de ces messieurs est surpassée par celle des métaphysiciens de l’Océan. Mais Gall, qui se moquait si spirituellement de ces théories, n’a pas échappé on le sait du reste, aux railleries et, qui pis est, aux réfutations péremptoires de ses propres adversaires. La question des localisations, telle qu’il les entendait, peut être considérée comme jugée. Les fonctions du cerveau sont abolies toutes ensemble et reparaissent toutes
1 Luys, p. 355.
2 Ibid. p. 380.
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ensemble, voilà ce que nous dit M. Flourens. Les différentes parties du cerveau ont les mêmes modes variés d’activité. Elles peuvent se suppléer réciproquement ; une partie relativement minime peut remplir les fonctions du tout, voilà ce que nous dit M. Vulpian.
La forme aura-t-elle en elle-même une importance plus décisive ? Mais, dit M. Leuret, la forme du cerveau est sensiblement la même chez les animaux dont les instincts sont différents... on trouve des cerveaux très différents pour la forme chez des animaux semblables pour les mœurs.
Est-ce à dire que les dimensions et les formes du cerveau, la prédominance de l’une ou de l’autre de ses parties n’aient pas une grande importance ? Nullement. On peut conjecturer que le cerveau, selon sa disposition, réagit plus particulièrement sur telle ou telle pièce du mécanisme nerveux, qu’il donne par exemple une certaine prépondérance ou aux fonctions auditives ou aux fonctions olfactives, qu’il rende les unes ou les autres plus parfaites ; mais aucune de ces hypothèses, il est facile de le voir, ne prouverait rien en faveur d’un prétendu dynamisme cérébral.
D’autre part, quel que soit le travail du cerveau, ce travail existe, on ne saurait en donter. Quand on dit ; les cellules du cerveau transforment les impressions sensorielles en idées par une élaboration qui leur est propre, assurément on ne peut se vanter d’être bien clair ; et quand on veut réduire, je ne dis pas seulement tout le travail de la pensée humaine, mais la plus simple sensation de plaisir ou de douleur à cette élaboration mystérieuse, on n’est plus intelligible. Malgré tout, il est évident que le cerveau, pour sa part, sert à
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rendre les sensations plus distinctes, à en permettre l’association et le retour. Si nous prenons ceci comme accordé, il est évident qu’à telles proportions du cerveau correspondra tel mode d’activité rendant ' ce dernier travail plus soutenu et plus facile. Ce mode d’activité, soumis lui-même à un certain automatisme, ne déterminera pas à lui seul mais contribuera à déterminer et par conséquent annoncera plus de variété, plus d’abondance dans les sensations et les mouvements : nous approcherons des conditions qu’exige le développement de l’intelligence.
Telle me semble être, dans l’état actuel de la science, la seule manière possible de comprendre les fonctions du cerveau.
Mais ici, dit-on, ne convient-il pas de distinguer deux choses : l’impulsion proprement dite et le mouvement qui la suit ? on pourrait presque dire l’instinct et le mouvement instinctif, si le mot d’instinct n’était pris trop souvent dans les deux sens. Or, ajoute-t-on , étant donné un acte instinctif quelconque, il est clair que c’est de l’ensemble de l’organisation qu’émane l’impulsion, et c’est ce qu’on exprime en disant que le siège ou le point de départ de l’instinct est dans la périphérie du corps plutôt que dans le centre cérébral.
Il est certain, dit Gratiolet, que le principe des instincts n’est pas dans le cerveau, mais dans les organes du corps et dans les dispositions innées de l’automate. Ainsi la tendance à respirer n'est pas perdue tant que le bulbe .est intact, la tendance à nager n’est pas perdue dans la carpe ou la grenouille à qui on a enlevé les hémisphères cérébraux. Or cette tendance de la machine est sentie par le cerveau qui la subit et y cède, et
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qui sert dès lors le principe et la cause du mouvement instinctif.
Certainement cette explication contient une très
grande part de vérité. Je ne crois pas cependant qu'il faille prendre au pied de la lettre la division un peu artificielle qu’elle établit. Dans les animaux qui ont un cerveau, il n’est pas très exact de dire que le cerveau supprimé , l’automate conserve une tendance soit à voler, soit à nager, s’il ne vole et ne nage, comme le prétend M. Vulpian, que par une suite de mouvements purement mécaniques. Une machine, si bien montée qu’elle soit, n’éprouve par elle-même aucune tendance à fonctionner. Or, le corps d’un animal qu’on a décapité nous est donné, on l’a vu, comme une machine privée du dernier ressort qui la ferait, ainsi qu’on dit vulgairement, marcher toute seule, mais qu’on peut faire aller, dans une certaine mesure, avec la main.
D’autre part, la carpe et la grenouille décapitées conservent-elles réellement une certaine tendance à nager? sentent-elles cette action du milieu liquide qui, dit-on, met en jeu le mécanisme de la nage ? J’avoue qu’il est assez difficile de le nier : et dans ce cas, voilà la tendance qui est sentie, subie, et, si l’on peut dire, suivie, même sans cerveau.
M. Vulpian lui-même, après avoir dit que, selon toute probabilité, les instincts sont abolis par l’ablation des hémisphères, ajoute que néanmoins il conserve quelques doutes. Ainsi, dit-il, dans les premiers jours de la naissance, le cerveau est impuissant, et cependant nous voyons se manifester des instincts. D’autres physiologistes ont cité des faits plus précis encore. Sans doute au bout de peu de jours, le cerveau a contracté
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avec l’organisme des rapports si étroits, le développement de la vie exige tellement son concours qu’il ne peut être lésé profondément sans donner la mort. Mais on a vu des fœtus anencéphales qui, pendant quelques heures ou même quelques jours, vivaient; ils poussaient des cris, ils exécutaient des mouvements de succion quand ils sentaient quelque chose entre leurs lèvres , et lorsqu’on plaçait un corps étranger dans leur main , ils fléchissaient les doigts pour le saisir. Restons dans le règne animal. Qui peut nier que dans un très grand nombre d’animaux, l’instinct existe sans cerveau, chez quelques-uns même sans système nerveux ?
Maintenant, que concluons-nous de cette analyse ? Les causes prochaines de l’instinct, disions-nous, paraissent être les organes de préhension et de locomotion, les organes des sens, les organes de la vie végétative, en un mot, l’organisation générale dont l’action est en harmonie avec celle du milieu constant où vit l’espèce. Tout cela s’accorde, tout cela concourt et conspire; toutes ces parties réagissent les unes sur les autres. Aussi peut-on dire sans métaphore que l’animal contient en lui une admirable machine. Seulement, dans les espèces inférieures, cette machine n’a qu’un faible travail à donner : toutes les parties de l’organisation sont réunies et confondues, réduites à leur dernière simplicité ; elles n’ont donc pas besoin d’un appareil qui les relie et leur impose l’unité d’action. Mais peu à peu, la division du travail s’établit dans le corps de l’animal : la machine se complique, et néanmoins l’unité se resserre encore davantage. C’est le système nerveux qui permet cette unité toujours croissante, et quand on arrive au sommet de l’échelle animale, il semble que la
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machine tout entière soit composée d’une multitude de ressorts, tous placés sous la dépendance d’un ressort principal qui, dans le sens mécanique du mot, peut être considéré comme l’àme de la machine.
Ainsi que l’organisation ait ou n’ait pas besoin d’un système nerveux et d’un système nerveux plus ou moins centralisé, c’est dans l’organisation tout entière agissant sur la sensibilité qu’il faut chercher les causes immédiates ou prochaines des phénomènes instinctifs. N’ayons donc tout d’abord recours, pour expliquer les industries des animaux, ni à l’art aveugle de Tàme stahlienne, ni au principe vital, ni à une force quelconque indépendante de l’organisme. Franchir ainsi la série des causes intermédiaires n’est pas scientifique. Mais ne disons pas non plus que la machine organisée s’explique par elle seule, qu’elle se meut elle-même et qu’elle a conscience d’elle-même. Il ne faut ni faire intervenir hors de propos l’action d’une cause première ou tout au moins plus lointaine pour se dispenser de chercher la cause prochaine, ni s’arrêter à celle-ci de parti pris, en s’interdisant de rechercher si elle n’en suppose pas d’autres, soit de la même nature, soit d’une nature opposée.
Résumons donc ce qui nous semble acquis. Sous l’empire d’une cause quelconque, dont nous n’avons pas eu à nous occuper jusqu’ici, l’organisation se développe d’abord d’après un plan déterminé. Au furet à mesure que les différents organes s’ébauchent et s’achèvent, l’action générale de la vie tend à les mettre en mouvement. Ce mouvement s’accuse et se précise de plus en plus. A époques fixées, de nouveaux foj*ers s’allument et de nouveaux ressorts sont mis en jeu. Enfin, la machine tout entière est prête à fonctionner. Que dis-je ?
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Elle se meut déjà, poussée par des excitations internes ou externes. Bientôt nous ne pouvons plus douter de l’existence de quelque chose qui, lié à la machine, ne peut toutefois se confondre avec elle , et dont le mode d’apparition n’est ni plus ni moins mystérieux que celui de la vie même. Ce quelque chose se révèle enfin clairement à nous par le plaisir et la douleur, phénomènes d’un ordre nouveau et qui se déroulent parallèlement avec les phénomènes de la vie.
En efièt, avec le sentiment de la vie apparaît le besoin de la développer. De là les mouvements spontanés que sollicitent et dirigent tout à la fois le sentiment de la vitalité des organes et le besoin de mettre en jeu la force acquise. De là une individualité d’autant plus accusée que les phénomènes qui mettent l’animal en relation avec le monde sont plus variés, et que tous néanmoins se fondent mieux dans une harmonie dominante, par suite du concert que l’unité de l’organisme établit dans toutes les fonctions. De là la douleur, quand une influence étrangère, troublant les ressorts de la machine, en compromet l’unité ; le plaisir quand, au milieu de la variété des impressions, se fait sentir l’harmonie des forces vitales, puis les actions qui tendent à fuir la douleur et à chercher le plaisir, à placer l’être dans des circonstances favorables à la satisfaction de ses besoins.
Donc tout être qui vit et se sent vivre, tend à vivre. •Voilà le premier postulaturre de toute psychologie.
Mais à part les modes fondamentaux de la vie, chaque espèce a sa vie propre ; et, comme le dit Gratiolet, on peut considérer tous les animaux comme autant d’harmonies dont les tons diffèrent. Par conséquent, la tendance de chaque espèce varie. Voilà le premier point
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de départ des instincts. Cette tendance doit aboutir à des actes spéciaux qui s’accomplissent dans une sorte de conflit avec le monde extérieur. C’est ici que les accommodations des organes sensoriels et des organes locomoteurs et préhenseurs achèvent de déterminer la tendance et de conduire l’être à ses fins. Que l’animal sente,, sans se les expliquer ni les juger, ces impulsions concourant toutes ensemble à le pousser vers un même but : il cède et il atteint le but marqué. Voilà les actes instinctifs.
Prenons comme exemple une fonction particulière, la fonction de reproduction. Tel être se reproduit par une sorte de segmentation ou par la formation d’une excroissance comparable aux bourgeons des végétaux ; cette excroissance se détache de son corps, elle se développe ensuite hors de lui et forme un nouvel être. Quelque chose d’analogue se retrouve au début des générations plus compliquées; ici nous n’avons rien autre chose ; par conséquent , nous n’avons encore aucun instinct. La fonction s’accomplit toute seule, d’une manière purement mécanique. Montez un peu plus haut : voici les femelles qui, à un moment donné, se débarrassent de leurs œufs. Ici nous sommes au plus bas degré de l'instinct; on peut même douter qu’il y en ait un, parce qu’on peut douter que l’animal sente ce qui se passe en lui et y concoure. Dans tous les cas cet instinct est réduit à la plus extrême simplicité, parce que la fonction elle-même est des plus simples, et que l’instinct n’est là qu’une extension de la fonction. Mais telle femelle doit déposer ses œufs dans un endroit choisi, seul propre à les faire éclore : une sensa- * tion, soit olfactive soit autre, l’y attire, et la fonction s’y accomplit. Là commence de s’exercer un certain
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attrait; l'instinct est visible. Mais si les fonctions se compliquent, si elles mettent en mouvement des organes plus nombreux et plus distincts, entrant en exercice l’un après l'autre et produisant par contrecoup une série de sensations dont tous les phénomènes concomitants, au dedans comme au dehors, assurent l’unité, augmentent la vivacité ; si ces fonctions réclament le concours de deux animaux à la fois semblables et divers, attirés l’un vers l’autre à point nommé, trouvant l'un dans l’autre la satisfaction de besoins ;qui s'éveillent simultanément, avec une énergie proportionnée, comment la complication des instincts ne suivrait-elle pas la complication des fonctions ? Le mouvement organique commence ; la fonction entre en jeu comme d’ellemème. Mais à peine l'animal sent-il ces mouvements qu’il les accompagne, pour ainsi dire, et que bientôt il les achève, marchant aveuglément dans le sens qui lui a été marqué, trouvant à chaque instant sur sa route des attraits nouveaux, des sensations nouvelles, qui le maintiennent dans une direction toujours la même et le poussent en avant.
En un mot, l’animal n’est pas une pure machine, car l’animal jouit et souffre ; mais son corps est une machine admirablement adaptée dans ses moindres détails à un but précis. La vie commence à faire mouvoir cette machine, les sensations qui en résultent accélèrent encore et fortifient ces premiers mouvements ; puis l’animal, excité par le plaisir et la douleur, en provoque incessamment de nouveaux qui lui font chercher le plaisir et fuir la douleur. Gomment ce mécanisme est-il senti par l’animal ? Il se peut que ce soit un mystère, mais c’est de la liaison certaine de ces deux faits que découlent tous les actes instinctifs.