Faivre, p
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sation s’adapte au milieu, il est au moins aussi juste de dire que le milieu n’est souvent pour l’animal que ce que le fait l’organisme même. Le monde extérieur, en effet, ce n’est pour lui que l’ensemble des impressions qu’il reçoit des choses environnantes, avec lesquelles il est en contact et en conflit sans les connaître. Or, ces impressions dépendent en majeure partie des dispositions et des aptitudes innées des organes.
L’oiseau en général est fait pour vivre dans l’air, le poisson dans l’eau ; mais les phénomènes innombrables qui se passent dans ces milieux affectent diversement chaque espèce en vertu de ses aptitudes. C’est donc à celles-ci qu’il faut en dernière analyse rapporter l’instinct de l’animal ; seulement les phénomènes environnants les provoquent ou les excitent, et ici encore nous apparaît une nouvelle harmonie.
A intervalles périodiques, au retour des saisons par exemple, certains phénomènes atmosphériques produisent sur nous des impressions dont nous avons à peine conscience. Les organisations les plus délicates, celle de l’enfant, celle de la femme, celles des gens nerveux ou malades, en reçoivent comme des secousses qui les troublent, qui les exaltent, et qui apportent dans leur activité une sorte de langueur ou un accroissement momentané d’énergie. Mais ces sensations, qui sont le contre-coup des changements de température ou de la marche des saisons, n’ont rien que de très vague, et si elles augmentent ou diminuent notre activité en en changeant les conditions, elles ne la dirigent point vers un but précis.
Au contraire, si ces actions n’influent en nous que sur les phénomènes de la vie végétative , il est clair
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qu’elles doivent régler et diriger toute la vie des plantes.
Mais entre la vie des plantes et la nôtre se place la vie des animaux; et le propre de leur instinct est précisément de sentir à travers l’organisation cette influence du dehors et d’y céder. Telle époque venue, nous sentons comme un vague malaise provenant d’une surabondance de vie qui demande à s’épancher au dehors; mais cette surabondance de vie, c’est librement que nous la faisons servir à un usage plus ou moins noble et dans la mesure où nous le voulons. Chez la plante, cette exaltation de la vie n’a besoin d’être suivie d’aucun mouvement ; elle suffit à elle seule, à elle seule elle produit le résultat voulu par la nature.
Si donc, dans un être intermédiaire, nous trouvons une sensibilité qui soit plus que la vie végétative de l’organisme et moins que l'intelligence , nous comprenons que de semblables phénomènes communiquent à un moment donné une impulsion vigoureuse et précise d’où résultent des instincts.
Les naturalistes modernes ne démentent point les poétiques peintures de Lucrèce et de Virgile ; ils nous décrivent aussi pour leur propre compte les effets étonnants de cette énergie qui s’allume tout à coup dans l’un des foyers de la vie, et qui détermine dans l’animal des mouvements violents vers un but spécial et marqué.
A l’époque de la reproduction, des mouvements insolites se manifestent dans la plante. Les organes floraux s’agitent; les fleurs femelles, les fleurs mâles se dressent en s’inclinant pour se rapprocher les unes des autres. Souvent les anthères s’ouvrent avec une sorte d’explosion du côté du pistil pour lancer sur lui la poussière fécondante. Le parfum, l’éclat des couleurs, enfin Télé-
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vation souvent extraordinaire de la température de la plante, tout annonce un travail qui a doublé l’intensité de la vie. Or, qui ne sait qu’un pareil travail s’opère aussi à époque fixe dans l’organisation de l’animal *. Cette périodicité des influences extérieures coïncidant avec la périodicité des besoins se manifeste chez lui par l’un des faits les plus admirables de la nature, je veux parler des migrations.
On sait comment toutes les parties du globe sont en communication l’une avec l’autre, et comment des* courants atmosphériques , les uns accidentels et fortuits, les autres périodiques, d’autres enfin permanents et constants , entretiennent une sorte d’échange et réalisent un équilibre nécessaire entre les différentes températures qui régnent sur les divers points de notre planète. Chacun connaît l’expérience de Franklin. Mettez en communication deux chambres inégalement chaudes; deux courants s’établiront: un courant inférieur, allant de la chambre froide à la chambre chaude, un courant supérieur allant de la chambre chaude à la chambre froide. La loi des courants aériens n’est pas autre chose. Prenons en effet la terre entière pour le théâtre du phénomène ; comme elle est constamment Réchauffée sous les tropiques et refroidie aux pôles , il en résulte deux grands courants atmosphériques permanents, l’un d’air chaud, dirigé de l’équateur vers le pôle et occupant les hautes régions de l’atmosphère , l’autre d’air froid et occupant les régions inférieures , à cause de sa plus
1 Chez un grand nombre d’animaux (oiseaux, batraciens ), les tes-
ticules s’atrophient pendant la saison froide, puis au printemps se développent de nouveau , comme les bourgeons et les feuilles des arbres. — V. la note E à la fin du volume.
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grande densité. Toutefois , ces deux courants ne vont pas du nord au sud et du sud au nord en droite ligne. En vertu du mouvement de rotation que la terre exécute d’occident en orient, le premier incline de plus en plus à l’est; le second, au contraire, s’infléchit d’autant plus vers l’ouest qu’il se rapproche davantage de l’équateur. Par une conséquence de cette loi fondamentale, si le sol s'échauffe sur un point donné, l’air qui est en contact avec lui se dilate et s’élève, puis s’écoule vers les régions plus froides. Enfin, de semblables différences de température et par conséquent de densité se produisant dans les eaux de la mer, il en résulte ainsi des courants marins, obéissant à la même loi.
Ces phénomènes peuvent-ils n’être pour rien dans les migrations des animaux ? Cherchons-le. On sait que ces migrations sont de plusieurs espèces et que pour ces actes admirables, comme pour toutes les fonctions physiologiques, la nature nous offre une série d’insensibles gradations. Bien des fois on a remarqué dans les hauteurs de l’air ou dans les profondeurs de l’Océan des milliers soit d’infusoires, soit de papillons, soit d’autres animalcules, que les courants promènent çà et là et qui s’en vont porter avec eux la vie dans cent régions différentes 1 . Ici, c’est le seul mécanisme physique qui continue son action, et l’instinct de l'animal n’est pour rien dans ces déplacements accidentels. Mais faites que l’animal soit doue d’une sensibilité assez délicate pour que des changements de température (que souvent nous connaissons à peine en en constatant les effets dans nos instruments de précision) lui fassent éprouver des im-
1 A. de Humboldt, Çosmos , i, p. 365.
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pressions vives et soudaines, vous le verrez, baromètre ailé, suivre comme des routes tracées dans l’air et il nous annoncera, par la nature de ses mouvements, les phénomènes qui se préparent ou qui déjà s’accomplissent hors de la portée de nos sens et de nus moyens d’investigation.
Que ces phénomènes soient persistants, l’animal sera chassé par la rigueur du climat, s’en ira peu à peu du nord au sud, restant quelque temps dans une région, et descendant au fur et à mesure que le froid le chasse et que la chaleur pressentie l’attire. C’est là ce qu’on appelle les migrations erratiques 1 .
Arrivons maintenant au dernier mode de migrations, à celles, par exemple, qu’accomplissent chaque année les oiseaux d’un vol puissant et qui vont d’un continent dans un autre. Assurément, nous ne pouvons présenter ici que des hypothèses, mais il en est une qui s’offre comme d’elle-même ; c’est que les oiseaux doués d’une sensibilité si exquise, pénétrés jusque dans les cavités des os par l’air qu’ils respirent , et guidés par des sensations de nous inconnues, pressentent les variations atmosphériques et ont comme une route tracée
1 Elles se produisent aussi chez les poissons : « Depuis l’équateur jusqu’aux parallèles du 48 e de latitude boréale et australe, dit M. de Humboldt, la température moyenne de la surface des mers est un peu supérieure à celle de l’atmosphère. Mais la température décroissant à partir de la surface, à mesure que la profondeur augmente, les poissons et les autres habitants de la mer qui aiment les eaux profondes (peut-être à cause de leur respiration branchiale et cutanée) peuvent trouver , jusque sous 'les tropiques, les basses températures et les frais climats des eaux tempérées ou même des régions froides. Cette circonstance influe puissamment sur les migrations et sur la distribution géographique d’un grand nombre d’animaux marins. » ( Cosmos , I, 305.)
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dans les airs, grâce aux courants qui s’y produisent.
« Ces routes mobiles, comme dit ingénieusement M. Flourens, sont les climats prolongés des espèces qui les parcourent. » Tout à l’heure les physiciens nous disaient qu’il y a deux grands courants permanents dans l’atmosphère, l’un venant du sud et allant dans la direction du nord-est, l’autre venant du nord et allant dans la direction du sud-ouest. Or, interrogeons maintenant les naturalistes, ils nous diront que dans notr& continent les oiseaux gagnent le sud-ouest en automne et le nord-est au printemps. N’y a-t-il pas là une coïncidence frappante, et ne peut-on pas affirmer qu’elle doit avoir une grande part dans ce phénomène si curieux des migrations ?
Ce qui tendrait à le prouver, c’est que bien des perturbations atmosphériques peuvent, dit-on, faire dévier les voyageurs et que le cours des rivières ou la direction des montagnes, en changeant les conditions atmosphériques elles-mêmes , peuvent aussi modifier leur route primitive .
Cette explication a déjà été donnée et beaucoup d’autres avec elle. Car, on est naturellement tenté d’en chercher une dans les circonstances où l’animal se trouve placé à l’époque des migrations. Or, ces circonstances varient avec l’organisation et les besoins des différentes espèces. Les uns sont obligés d’aller chercher dans des climats nouveaux une nourriture conforme à leurs appétits et à leurs goûts , car il arrive que la rigueur du froid, faisant disparaître les insectes, prive un grand nombre d’oiseaux de leur chasse habituelle. Suivant l’illustre inventeur de la vaccine, Jenner, ce qui détermine le départ du plus grand nombre, ce sont
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les changements périodiques qui s’accomplissent dans
leurs organes génitaux; et il est encore certain que
beaucoup d’espèces trouvent, en émigrant, un climat plus favorable à l’accouplement et à la propagation de leurs petits, ainsi qu’à leur nutrition. Ces explications, est-il nécessaire de le dire, sont aisément trouvées en défaut , dès qu’on cherche à les appliquer à toutes les migrations. Mais on a très bien observé que si ces * raisons ne peuvent, prises isolément, s’appliquer à tous les cas, il faut néanmoins tenir compte des unes et des autres. Aussi, un savant ornithologiste conclut-il : l’explication parles phénomènes atmosphériques que pressent la sensibilité exquise des oiseaux est certainement la plus vraisemblable. Ajoutons que ce fait coïncide, tantôt ■ avec les circonstances de la génération, du rut, etc, tantôt avec la rareté de la nourriture , tantôt avec l’un et l’autre des deux cas i.
Concluons à notre tour qu’ici comme ailleurs, une harmonie vraiment préétablie préside aux instincts, les détermine et les dirige. Sans doute, chez les animaux supérieurs , le milieu interne s’isole et s’affranchit de plus en plus du milieu cosmique. Mais il subit toujours l’influence des conditions atmosphériques. Tous deux paraissent soumis à une loi de périodicité dont l’action toute puissante ne s’arrêtera que devant l’universalité et la liberté des actions humaines. Nous pouvons donc, dans ce fait particulier, constater deux choses d’un égal intérêt. Nous y voyons d’abord qu'en dehors même de toute hypothèse et de toute conjecture, le milieu constant où vit l'animal achève de déterminer et de fortifier
Gerbe. — Dict. de d’Orbigny.
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l’impulsion, d’où nous semblent résulter les actes instinctifs. Car, à la périodicité des besoins et des stimulations organiques, vient s’ajouter la périodicité des stimulations extérieures. De plus, nous pouvons comme entrevoir cette gradation dans les mouvements émanés de forces distinctes mais destinées à s’équilibrer les unes les autres, et qui constituent, par dessus l’unité du monde, la diversité infinie de ses phénomènes. Avant tout, se manifestent à nous les mouvements mécaniques de la matière. Ce sont les transformations multipliées de la force physique, les effets variés , divers, mais toujours égaux, de son inépuisable énergie. Ces mouvements se continuent en quelque sorte dans la vie des êtres qu’ils rapprochent ou séparent, transportent çà et là dans l’espace. Aussi, être physiquement entraîné dans les variations du milieu , n’est-ce pas encore là • de l’instinct. Connaître les conditions d’existence dans lesquelles on se trouve placé, s’apercevoir de l’influence par laquelle on est sollicité, en jouir et en souffrir, et chercher à discerner d’où elle vient, être à même de lutter contre les forces extérieures, de les faire servir à son usage, n’avoir quelquefois pas à sa disposition une énergie suffisante pour ne point céder à ces mobiles ; mais pouvoir, en y cédant, savoir ce que l’on fait, c’est là l’intelligence. Enfin , vivre et se mouvoir dans une organisation et dans un milieu dont l’action combinée est sentie, puis céder purement et simplement à l’attrait physique par des moyens qui, eux aussi , se trouvent combinés à l’avance, encore une fois, c’est là l’instinct.