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SCULPTURE

L'exposition des ouvrages des élèves qui concourent pour le grand prix de Rome ayant lieu pendant le mois de septembre, il ne sera pas sans intérêt pour les lecteurs d'avoir, en même temps que notre opinion sur les ouvrages exposés par les élèves peintres, sculpteurs, architectes et graveurs, ' quelques détails historiques, puis quelques observations philosophiques sur l'Académie, sur l'École des Beaux-Arts et sur ses concours annuels.

Dans ce travail, fait dans un but d'utilité pratique, nous tacherons de nous tenir en dehors des questions personnelles, et, autant que possible, dans la partie plus haute, la plus élevée en ce qui touebe le véritable côté de l'art, abordant de front la question d'une manière générale et synthétique, au lieu de nous perdre dans les détails qui font de l'art un métier, encourageant les jeunes gens à ne se passionner que pour ce qui est grand el naïf, pour ce qui est vraiment beau.

Pour l'homme de cœur, pour quiconque aime l'art religieusement, il ne doit y avoir, il n'y a que des émules, des frères, des adeptes, de vrais croyants, des faux frères peut-être, mais des rivaux, point...

Si l'antagonisme est une faute capitale dans la sociabilité, l'envie, chez l'artiste, est le plus grand obstacle à tous les progrès; e'est un acte de faiblesse qui frise de bien près la folie. N'a-t-il pas, pour se tenir en garde

contre de telles défaillances, les exemples du passé, son œuvre à faire, et, pour se consoler, les chefs-d'œuvre des grands maîtres?

Que ceux qui se vouent au culte des beaux-arts ouvrent les yeux à la lumière. Jamais, dans aucun temps, un artiste n'a compté parmi les maîtres sérieux que lorsqu'il a mis son âme tout entière, toute son individualité, son cachet, dans son œuvre; qu'il soit peintre, sculpteur, architecte ou graveur.

Donc, ne perdons pas notre temps en choses infécondes, inutiles; soyons heureux de signaler au public les qualités que nous apercevons dans les ouvrages des artistes vivants, comme dans ceux des artistes morts : toutefois, sans méconnaître leurs défauts...

Ainsi préparés, sans autre préoccupation que notre devoir à accomplir en travaillant beaucoup, abordons franchement notre sujet, ne perdons pas nos forces, ne les éparpillons pas ailleurs. Car, outre que l'envie est chose mauvaise en soi, et pour les autres et pour nous-mêmes, elle a le plus grand de tous les défauts : c'est d'être complètement inutile, en nous diminuant encore à nos propres yeux.

Cela posé, nous dirons que l'Académie des Beaux- Arts a été généreuse celte année, en décernant en sculpture deux premiers grands prix, un second grand prix et deux mentions honorables. Le concours, parmi les élevés et leurs professeurs, passait pour être fort. C'est ce qui explique et autorise dans une certaine mesure les largesses de l'Académie des Beaux- Arts.

Mais pour tout ami sérieux de l'art, il n'y a pas, dans une seule des huit études exposées dans la salle du Jugement dernier de Michel-Ange, la moindre apparence de qualités natives. Des ouvriers, toujours ; de vrais artistes, non pas... Les huit bas-reliefs se valent à très -peu de chose près ; pas un seul de ces jeunes gens ne possède la fibre délicate et forte qui distingue l'homme supérieur. Et les deux professeurs qui se partagent les couronnes académiques auront beau s'applaudir, il manque à leur enseignement ce quelque chose de rationnel, de logique et de sérieux qui fasse sortir leurs élèves du poncif de l'École, poncif que nous voyons transmettre à chaque élève, d'année en année, depuis plus de cinquante ans.

A l'École des Beaux- Arts, on encourage beaucoup trop la fabrication industrielle, le modelage proprement fait, aux dépens des études, des recherches du grand goût et du sentiment; en un mot, quelque chose de

grossier, de banal, de niais et d'impuissant, plane perpétuellement, et à fort peu d'exceptions près, sur les ouvrages des élèves sortis des concours. Nous préférerions, de beaucoup, voir ces élèves moins habiles ouvriers de l'outil, et plus artistes, plus naïfs, plus maladroits même, m;iis expressifs, mais plus amoureux de la forme et plus sensibles dans leur art.

Quand donc le sentiment, l'esprit prendra-l-il le pas sur la matière, sur le chic, sur ce qui est de convention ? Quand donc demandera-t-on aux jeunes élèves de rester jeunes et purs, d'aimer le simple et le beau, d'aimer enfin ?. . . Quand ?. . . quand ?. . .

Dans la suite de cette élude, nous tiendrons notre promesse en parlant des concours de gravure, d'architecture et de peinture. Nous jetterons un coup d'œil sur l'École, sur les services qu'elle a pu rendre, sur ceux qu'elle pourrait rendre encore en suivant un programme et un enseignement plus largement conçu. Quoique nous ne nous fassions pas illusion sur l'efficacité des écoles d'art et des académies modernes pour le progrès dans l'humanité, non plus que pour faire des hommes de génie, qu'elles étouffent toujours, nous croyons le moment opportun pour traiter cette question, qui a son importance relative. Le discours du ministre d'État, à la dernière distribution des prix à l'École des Beaux-Arts, nous autorise à espérer des réformes importantes dans son enseignement ; c'est pourquoi nous essayons d'apporter notre modeste pierre à la construction du nouvel édifice.

La première chose à faire à l'École serait d'obliger les élèves à suivre les cours de tous les professeurs, architectes, peintres, sculpteurs, professeurs d'histoire, d'anatomie, de géométrie, de perspective, etc.

L'État paye trop peu les professeurs qui se livrent à l'enseignement des beaux-arts; ils reçoivent deux mille francs par an environ, tandis que les professeurs de la Faculté de médecine en touchent douze mille. Cela, néanmoins, n'empêche pas l'affluence des candidatures. Le besoin de places chez nous est si grand! émarger au budget à la fin de chaque mois devient une idée fixe, une préoccupation incessante et de tous les instants chez le citoyen français du dix-neuvième siècle. Quiconque ne peut pas se dire fonctionnaire public, à n'importe quel degré, se sent malheureux et comme dans un état d'infériorité relative. Et ces Français si fiers, si courageux sur un champ de bataille, qui joueront vingt fois leur vie aux dés, en riant en face de la mort sur une barricade; une heure après l'affaire, ayant entre les mains le canon de leurs fusils encore chaud et tout noir de poudre, ne craindront pas.

de venir piteusement sollieiler une place, depuis la plus haute jusqu'à la plus inodesie, gardes champêtres ou sergents de ville, s'ils ne peuvent être sénateurs. C'est ainsi que, du 25 au 26 février \8h$, nous fîmes brûler et jeter aux flammes avec dégoût, dans la grande cheminée de l'Hôtel de ville, six mille demandes de places qui avaient trouvé le moyen de se glisser parmi les dépêches du service adressées an gouvernement provisoire.

Avoir une place pour faire ce que font la plupart des fonctionnaires publics bien appris ; ce que me disait l'autre jour un ancien camarade d'enfance, haut placé dans l'administration d'un ministère, et que je n'avais pas vu depuis bien des années. — Eh bien, mon cher G..., où en êtesvous? que faites-vous? — Je fais ce que font tous mes collègues : je m'occupe très activement, cher ami, à donner le moins de temps possible à mon bureau, et à émarger la plus grosse somme possible à la fin de chaque mois. — N'est-ce pas la réponse de tout fonctionnaire bien appris, qu'il soit Allemand, Français, Russe, etc.

Le modeste professeur à l'École des Beaux-Arts fait comme tous les autres salariés aux gages, il donne généralement le moins qu'il peut à sa fonction, à sa faction, comme disait un malin de l'endroit. — Celui qui, parmi ces messieurs les professeurs, ferait son cours pour les banquettes, pourrait se consoler en songeant au trente de chaque mois. Et, à ce petit calcul, l'esprit de l'École peut se trouver d'un demi-siècle en arrière du mouvement des idées présentes : les progrès sont menacés d'y marcher lentement et sans la moindre certitude. Tous les gouvernements qui se sont succédé en France ont toujours manqué d'hommes éminents, ayant assez de supériorité dans les connaissances et dans le caractère pour tenir d'une main ferme la haute direction des Beaux-Arts. Aussi les intrigues, les petites combinaisons des coteries vont-elles leur train. Qu'arrive-t-il ? C'est qu'à moins d'être l'âme damnée, l'esclave, le flatteur de passions égoïstes et toutes personnelles, il est impossible d'arriver jeune et par son propre talent au professorat de l'École des Beaux- Arts. Ce n'est qu'assez vieux que l'on y est nommé à l'élection, et par l'influence toujours malheureuse de la coterie dominante. Alors, comment avoir assez de feu et d'amour pour donner de la vie, du mouvement à l'enseignement? comment entraîner la jeunesse, lorsque nul lien sympathique ne vient réunir l'élève au maître dans le culte du beau et du vrai ?

Les maîtres de l'École des Beaux-Arts ne connaissent pas plus les élèves que les élèves ne les connaissent.

Les maîtres viennent monter leur garde, taire leur corvée, taire leur mois ; les élèves viennent tendre la main aux médailles, à la pension de Rome; et tout est dit... C'est tout!...

Des artistes éminents, qui ont le titre de professeur à l'Ecole des Beaux- Arts, pourraient dire que, vu ce qu'ils gagnent habituellement en travaillant dans leur art, ce qu'ils donnent de leur temps au service de l'enseignement de TÉcoIc est encore trop pour l'argent qui leur est octroyé [tour leur office. D'autres, plus généreux, — il faut avoir le courage de le dire, c'est l'exception, — voudraient tenter des réformes; surtout au commencement, lorsqu'ils arrivent, ils voudraient faire du zèle, se dévouer à l'enseignement d'une façon sacerdotale : mais bientôt découragés, étouffés par la vieille routine, la foi leur manque, elle n'est pas assez vivace chez eux pour accomplir leur bonne et louable intention. Vouloir donner la vie à un corps mort, c'est difficile; et puis, tenter de le faire, c'est se faire des ennemis, c'est combattre, c'est engager une lutte fatigante : pour qui? pour quoi? Pour sa seule conscience; c'est bien trop peu!... 11 vaut mieux, mille fois mieux, la paix, la paix même du tombeau!...

Oui, malgré tout, nous ne cesserons de le répéter, l'expérience nous l'a démontré d'une manière positive dans notre modeste carrière, à force de chercher, nous avons aperçu à travers l'histoire de l'art des siècles, qu'en étudiant à fond l'œuvre des grands maîtres, peintres, architectes, sculpteurs, il n'y a pour eux qu'un seul art : c'est Vart synthétique, composé de la ligne, de la forme et de l'effet; l'art de l'architecte, du peintre et du sculpteur ne faisant qu'wrc. Et si, dans notre vie si difficile, il nous a manqué un Périclès ou un Médicis, nous ne cesserons d'appliquer nos théories au prix des plus grandes privations et des plus grands sacrifices. Au contraire de ces beaux temps pour les artistes sérieux, au lieu que l'on vienne les chercher et leur proposer d'édifier, de construire, de peindre et de sculpter, ils sont obligés de s'imposer pour obéir à leurs instincts, pour faire acte de vénération à la vie et aux travaux de nos vieux et grands maîtres de l'art.

Qu'importent nos douleurs! Cette prédication, poursuivie avec persévérance pendant toute notre vie, servira de fanal à nos successeurs. Quiconque a vu luire à ses yeux la lumière n'a pas le droit de la tenir cachée aux yeux de ses contemporains; son devoir est de la mettre en évidence et de la répandre sur tous et à (lots.

11 y a, dans les cours qui sont faits a l'École des Beaux-Arts, tous les

éléments nécessaires pour faire de véritables artistes, ayant acquis les counaissances indispensables pour quiconque veut atteindre le grand but de l'art. Mais pour que ces coure obtiennent les résultats auxquels ils auraient le droit de prétendre, s'ils étaient faits avec plus d'ardeur, plus d'amour, il faudrait préalablement obliger les élèves à sortir de leur état de paresse, les forcer à passer du cours de géométrie, de mathématique et de perspective à celui d'architecture, à celui d'anatomie et du modèle vivant; les forcer presque malgré eux à penser, et simultanément à dessiner, à modeler, à sculpter et à peindre.

Je sais toutes les objections qui me seront faites ; j'y répondrai au nom de ma propre expérience, au nom de ceux qui, comme nous, vieillissant dans l'amour de l'art, se sentent impuissants à réaliser leur oeuvre à cause de leur première éducation manquée. Que de difficultés pour rattraper le temps perdu de ces premières années d'études î et dire que ces difficultés cesseraient du jour que vous auriez détrôné la honteuse paresse chez les jeunes gens. Paresse, mère de toutes les ignorances et de tous les vices.

Oui, nous nous sentons ami, ami enthousiaste de la liberté, mais de la vraie liberté, celle de faire son devoir; et la liberté de faire son devoir lorsqu'on est élève, c'est d'apprendre.

Plus tard, jeunes gens, lorsque vous entrerez plus résolument, plus avant dans la carrière, vous comprendrez mieux, vous serez dans cette noble et large voie du bonheur par l'élude, par le trwa.il, si féconde et si consolante; vous saurez alors que ce qu'il y a déplus beau, de plus grand, dans la vie de l'artiste, c'est qu'elle se passe à apprendre, à apprendre toujours, et à aimer toujours davantage ce qui est beau, ce qui est vrai, ce qui est bien.

Maintenant, après cet exorde, que dire des concours de 1859? C'est qu'ils ressemblent, à peu de chose près, à ceux de l'an dernier, comme ceux de l'année dernière ressemblaient à ceux des années précédentes. Rien de neuf, rien d'imprévu, rien de spontané, rien d'inspiré ne vient rompre la monotonie de ces concours. Si nous entrons dans la salle où sont exposés les travaux des élèves peintres, architectes, graveurs, comme nous l'avons fait pour les sculpteurs, nous retrouverons le même esprit, toujours un peu trop rétréci. Chaque élève que vous questionnerez vous répondra sans vergogne, qu'il a travaillé pour flatter le goût des professeurs de l'École, pour obtenir le grand prix, avoir la pension de

rentier romain pendant cinq ans. Et cela, aussi bien l'élève architecte que l'élève peintre, ou l'élève sculpteur ou graveur.

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