RAPPORTÉS D'ESPAGNE
PAR il. CtASC.
Rien n'est plus attrayant, plus piquant, plus intéressant que d'être des premiers à voir d'anciens tableaux restés enfouis au fond de vieux manoirs, dans une chapelle isolée, dans une galerie déserte, où, depuis des siècles, les rares visiteurs font résonner, sur les dalles ou sur les parquets vermoulus qui craquent sous leurs pas, leurs bottes de voyageurs. Et lorsque ces œuvres perdues, jusque-là restées ignorées depuis si longtemps, se révèlent tout à coup à la lumière du jour, de quelles émotions n'est-on pas saisi, de quelle joie religieuse n'est-on pas transporté, lorsque ces belles œuvres se signent de Léonard de Vinci, d'Albert Durer, de Sébastien del Piombo, de Velasquez, de Murillo, de Rubens et de Van Dyck, etc.
A ce moment suprême d'une première impression, il semble à tous les amis fervents de la belle peinture des grandes écoles italienne, espagnole et flamande, et tour à tour à chacun d'eux, qu'ils sont de nouveaux Christophe Colomb ou de nouveaux Goldsmith qui vont à la découverte d'un monde ou d'une planète nouvelle. Tels furent avec nous, au mois de mai dernier, certains artistes, certains amateurs, tous appassionali del arte, au déballage de cette admirable collection Gasc, qui se compose de trente toiles signées du génie de Léonard de Vinci, de Sébastien del Piombo, de Rubens. de Van Dyck, de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Garofalo, de Rembrandt, de Sneyders, deBackhuysen, et d'autres encore.
Cinq pièces capitales dominent dans cette précieuse collection. En première ligne, nous citerons l'important tableau de LÉONARD DE VINCI: il représente une grande Vierge, digne fille des vierges monumentales de Cimabué et du Giotto, un RUBENS tout à fait hors ligne, Y Adoration des mages; un VAN DVCK superbe, un Christ mort, couché
sur la Mater dolorosa, sa mère; puis un des plus intéressants tableaux que j'aie jamais vus de SÉBASTIEN DEL PIOMBO, non terminé, c'est une nouvelle édition pour nous, la plus ancienne pour lui, de sa composition si célèbre de la Visitation de la Vierge à sainte Anne; enfin, un YELASQUEZ, très extraordinaire et très rare, qui représente le Christ portant sa croix.
Examinons succinctement l'œuvre magistrale de Léonard de Vinci. Sur un grand panneau de bois, de 2,20 de hauteur sur 1,90 de largeur, est assise sur des nuages une belle, une grande, une admirable femme : c'est la reine des cieux. Sur sa cuisse droite se pose avec une légèreté, avec une élégance toute divine l'enfant Jésus, qui bénit les humains des deux petits doigts de sa délicieuse petite main droite. Avec quelle grâce enfantine son pelit corps est naturellement posé! Avec quelle expression sérieuse la tête de cet enfant qui pense exprime l'idée de la religion chrétienne tout entière ! Il faut voir, étudier, pénétrer les profondeurs de cette sublime peinture si austère, pour se sentir transporté d'un même coup d'aile, et à Florence à la Tribune, et au palais Pitti, et au Louvre, et à Milan.
N'a-t-on pas sous les yeux, devant ce tableau unique, le passé, le présent et l'avenir de Léonard de Vinci, depuis sa tête de Méduse, la Gorgone qui faisait si peur à son vieux père, jusqu'à sa fresque de Milan, la Cène, en passant par la Vierge aux rochers, le tout inspiré au bel art de l'antiquité grecque? Même style, même accent, même tendresse, même puissante délicatesse.
Pour l'érudit, pour l'artiste, il n'y a pas un coin de cette immense composition où l'âme de Léonard ne se manifeste ; l'œuvre entière du maître des maîtres s'y trouve réunie. Et le paysage seul de cette admirable peinture est le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre des fonds de toile, des paysages de Léonard de Vinci. Et ces anges si recherchés, d'un goût si parfait et si pur, si pleins de style, si serrés de dessin, si sfumati de couleur et d'un modelé si puissant , qui donc aurait pu les peindre, sinon l'élève du Verrochio, d'Orgagna, de Cimabué, de Giotto et de Masaccio et des sculptures et des peintures grecques? Il y aurait un gros volume à écrire pour expliquer les beautés de premier ordre que renferme ce chef-d'œuvre.
Mais passons à cet autre tableau peint sur bois aussi, et signé de toule la vie de Sébastien del Piombo. C'est le même sujet, à peu de chose près, la même composition que celui qui est placé dans le grand salon du Louvre. Celui-ci, quoique resté inachevé, trouve des amateurs distingués, des artistes du plus grand mérite qui le préfèrent à celui du Louvre ; pour l'authenticité, il suffirait de regarder avec quelque attention, quelque soin, le trait de pierre noire qui apparaît sous la peinture, pour être édifié.
Cette œuvre capitale est du plus haut intérêt pour les artistes comme pour les amateurs de l'art et de la curiosité. Comme je viens de le dire, ce tableau, c'est la vie tout entière de ce maître inquiet, bien que né paresseux. Ne voyez-vous pas dans cette peinture, avec les qualités du peintre vénitien, de l'élève de Giovanni Belliui, celles de l'homme désireux de s'instruire, qui ambitionne de réunir l'école romaine à l'école vénitienne, le dessin à la couleur, et cela au moment où, arrrivant à Rome, au moment où il est fort remué en présence des peintures de l'ange des peintres, du divin Raphaël, il veut rester lumineux, tendre, blond, vénitien en un mot, puis être aussi suave, aussi charmant pour le dessin que Raphaël, que toute l'école romaine? Et clans cette œuvre restée inachevée, nous trouvons qu'il a complètement réussi. Mais arrive bientôt l'influence terrible de Michel-Ange, qui le saisit, le déroute, lui dessine ses ouvrages; il abandonne la suavité, le sentiment, la tendresse, et nous donne celui qui est au Louvre, où il lutte, par la puissance d'un coloris féroce, avec le dessin du terrible Michel-Ange, le géant, qui devient dès lors son seul guide et son dernier maître.
A ceux qui pourraient douter de l'authenticité de cette admirable ébauche, plus exquise et plus rare qu'une œuvre terminée, nous leur dirons d'aller voir certains dessins de Sébastien del Piombo; là, dans ces dessins, ils trouveront le même coup de crayon, la même manière de dessiner du maître italien, le plus chercheur des maîtres.
Nous n'en finirions pas si nous nous laissions aller à tout ce que nous éprouvons devant cette bien touchante et bien curieuse peinture. Mais Van Dyck nous appelle : son Christ mort, étendu sur les genoux de la Vierge, est si admirablement peint! Quelle belle peinture, grand Dieu!... et quelle palette ! et quelle pâte ! quelle finesse! quelle souplesse ! Que c'est beau ! Rubens ! que c'est donc beau ! 0 grand Rubens! tu as dû être bien fier d'un tel élève!... Mais je suis en présence de l'une de tes toiles les plus magnifiques qu'il m'ait été possible de voir. Aussi quel beau sujet à traiter que celui de l'adoration des mages, pour un maître tel que Rubens ! Quelle splendeur! quelle magnificence! quelle magie! Rubens est à Madrid, il peint son tableau pour le roi Philippe IV; il est dans sa maturité, dans toute la force de l'âge, de l'expérience d'un praticien consommé; il est arrivé à l'apogée de son talent; il a copié des Titiens ; il trouve Velasquez peignant ses plus admirables portraits, il pense à la dernière toile qu'il a vue signée du nom de Rembrandt (Fanliyn) : tout cela bouillonne dans sou cerveau. Sa main est une esclave à sa volonté asservie. Toutes les qualités de tous les peintres coloristes que nous venons de citer entrent bravement dans cette toile merveilleuse de Y Adoration des mages. Cette toile est une des plus extraordinaires de ce génie incomparable.
Et malheur à ceux qui se mêlent des choses cle l'art, et qui ne comprendront pas que là Rubens s'est surpassé lui-même en modifiant sa manière, en présence des Espagnols, au souvenir des maîtres vénitiens. Cet homme instruit, impressionnable, brillant, est aussi varié dans son œuvre immense que son jeune ami Velasquez. Il faut voir, dans la collection Case, l'étourdissante, l'étonnante, l'enivrante peinture de Velasquez, du plus prestigieux, du premier peintre espagnol, le plus fin, le plus distingué de tous ses maîtres, son Portement de croix. Quelle toile saisissante ! qu'elle est extraordinaire ! quelle vigueur ! Quel effet ! Et nonobstant ces qualités hors ligne, combien elle diffère de la manière ordinaire du premier peintre des Espagnes! On y retrouve, au milieu de ces tons vigoureux, et sur les lumières surtout, ses gris si fins, si distingués, et les tons violets mauves de ses toiles les plus claires, les plus lumineuses et les plus suaves de couleurs.
Ce qu'il y a d'extrêmement curieux dans ce tableau de Velasquez du Christ portant sa croix au milieu de la foule qui l'entoure, c'est que, bien que caché aux yeux d'Eugène Delacroix et resté au fond de l'Espagne, il semble avoir donné le ton à l'œuvre entière de notre grand coloriste français. Je suis persuadé que lorsque Eugène Delacroix verra ce tableau, il croira l'avoir peint lui-même, il y a deux siècles, dans ses ateliers del Buen Retiro, car cette toile est la gamme diatonique et chromatique de ses toiles les mieux réussies, des mieux peintes, des plus fortement colorées et des plus vigoureuses.
Il nous resterait à parler de l'admirable portrait de Zurbaran, de la I telle Vierge d'Andréa del Sarte, qui nous fait penser à la Madone del Saceho délia santissima Annunciata, du Saint Antoine âeblur'iMo, de la /^'en/eduGarofalo, du Sneyders, duRembrandt,duBackhuysen,etc.,etc. Mais que voulez-vous? après de telles émotions, nous ne nous sentons plus que la force de vous dire, à vous qui aimez les belles choses : Allez jouir, avant qu'ils aillent je ne sais où, des admirables tableaux rapportés d'Espagne par M. Gasc, et qui composent sa collection ('!).•
Antoine ÉTEX.
Paris, 12 mars 1860.
(I) Visible tous les jours, de midi a cinq heures, jusqu'au 27 mars, I 19, avenue de-' Champs-Elysées.
Paiis. — Imprimciie vie !.. ftUniiNtT, me Mignon, -.