ENVOIS DE ROME
Ici, naturellement, nous retrouvons le résultat malheureux des mauvaises études, par trop spécialisées, que les élèves ont faites à Paris. Il y a un grand tableau de saint Remy, qui est un mélange de la peinture des élèves de M. Couture avec ceux de l'École académique; puis, en sculpture, un modèle en plâtre d'une statue de Triptolème, qui n'a pas de succès, malgré certaines qualités de largeur. Nous encourageons l'auteur, M. Chapu, à l'exécuter en marbre. Son modèle est bien établi sur de bons plans, et ne peut que gagner à l'étude de l'exécution en marbre, à laquelle nous lui conseillons de procéder lui-même sans le secours de l'ouvrier praticien. En somme, les envois de Rome, cette année, passent pour faibles parmi les habitués de l'École des Beaux-Arts.
L'architecte qui a envoyé un projet de musée pour une ville de province n'exécuterait jamais pour une petite ville, ni le plan, ni l'élévation, tels qu'il les a présentés au public. 11 n'était pas besoin pour lui d'aller passer quatre années en Italie pour nous redonner une fois de plus les détails que M. Duban a si bien ajustés dans son architecture, que nous voyons en traversant les cours de l'École, et dont nous jouissons beaucoup mieux dans l'original que dans les dessins du lauréat.
Nous sommes heureux de dire le plaisir, le bonheur que nous éprouvons toutes les fois que nous sommes en présence des détails si exquis, si aimables de l'architecte de l'École des Beaux-Arts, M. Duban. Notre admiration devient plus vive pour les œuvres de cet artiste, homme de goût, lorsque nous nous rappelons les fautes commises au nouveau Louvre.
Tout l'intérêt de l'exposition des envois de Rome, cette année, s'est concentré sur l'étude peinte par M. Clément, et intitulée la Sieste. La foule s'y pressait à tel point, dimanche dernier, qu'il n'y avait d'yeux que pour ce tableau, qui, selon nous, n'est pas un tableau composé dans toute l'acception du mot.
C'est une bonne étude, où il y a des parties bien faites, bien vivantes, des morceaux bien modelés et bien peints.
11 y a du Souffle, de la vie dans eetle figure; c'est ee qui a fait son succès mérite.
Pour rester fidèle à notre religion, nous ne saurions taire toute notre pensée. Ce qui nous a frappé dans celte élude, c'est qu'elle nous a rappelé la Vénus du Titien, de la Tribune à Florence. Certainement c'est sous son inspiration que M. Clément a peint son étude; il est à Rome pour s'inspirer des maîtres, cl nous lui savons un gré infini de nous rappeler l'un de nos maîtres bien-aimés.
Tout en approuvant la direction de ses études, nous ne saurions lui dissimuler que dans sa toile il y a trop d'échantillons fragmentaires de ee qui compose la belle unité de l'œuvre du grand maître vénitien : fragment du rideau vert à gauche, fragment d'architecture grise, fragment de lit de repos, de sommier rouge avec fleurs noires, fragment de draperie blanche sur laquelle repose le corps de la jeune femme endormie, etc., etc. Mais, ce qui appartient en propre à M. Clément, c'est un certain sentiment de vie; et ce qu'il y a ajouté pour dissimuler son larcin, c'est celle draperie bariolée et ce fond de paysage peints à la façon de MM. Troyon et Jadin.
La tête, qui respire en dormant, n'appartient pas à la ligne perspective du corps; le point de vue des seins est différent du bas-venlre et des jambes, qui sont trop faibles et d'un dessin qui manque de grandeur el de simplicité, si remarquable chez celle de la Vénus du Titien, son modèle.
Nous encouragerons de toutes les forces de notre âme M. Clément à compléter son éducation en élargissant son objectif, el, au lieu de pincer un morceau comme au daguerréotype, nous l'engageons à ne pas oublier que chez le Titien, comme chez Phidias, que souvent à nos yeux le Titien nous rappelle, le morceau le plus parfait, le plus beau, est celui qui tient bien à l'ensemble et qui fait partie de l'harmonie générale, du grand tout. Je le vois, je le sais, monsieur Clément : la critique, quoique difficile à bien faire, reste chose facile à côté de l'œuvre à édifier, à sculpter ou à peindre. On meurt à la peine, on se tue de désespoir, non pas de peur de la critique des autres, lorsqu'on aime son art, mais par désolation, par découragement de son impuissance à rendre avec sa palette ce que l'on sent si bien et que l'on trouve si facile, si simple el si beau dans la nature; et, lorsque les nerfs surexcités par des efforts surhumains, le but n'a pu être atteint suivant son cœur, ses aspirations sublimes, éthérées, son rêve, on fait comme Gros et Léopold Robert... on se précipite vers le repos, en
demandant pardon et à Dieu cl aux hommes de son crime, avant de s'endormir du sommeil éternel.
Je ne crois pas que jamais un artiste qui ne s'occupe que de sculpture ou d'architecture se tue jamais; cette fièvre ardente, cette exaltation, c'est la poésie de la couleur qui vous enivre, vous énerve et vous fait mourir. C'est si difficile et si séduisant que de réunir dans une seule œuvre la magie de la couleur avec la beauté de la forme! Quiconque n'a pas goûté à ce philtre enchanteur et empoisonné d'exprimer ce qu'il voit par la couleur, est comme l'homme ou la femme qui meurent sans avoir aimé, sans avoir éprouvé les douleurs et les délices de l'amour.
Mais calmons-nous, nous voici en face de trois bas-reliefs couronnés par l'Académie. Le troisième, celui de M. Sanson, nous semble le meilleur comme à notre ami l'architecte célèbre. Si le jeune Lausus n'eût pas été si mal conçu, M. Sanson avait certes un premier grand prix; car ses deux figures de ÎMézcnee et d'Enée sont de beaucoup les meilleures : elles sont plus simplement modelées que celles des bas-reliefs de ses deux camarades. Celte partie de son bas-relief est beaucoup mieux comprise dans les conditions de la statuaire, qui demandent toujours de belles masses dans des conditions monumentales. Le style manque dans le bas-relief du premier grand prix de M. Falguièrcs, mais il y a des morceaux bien modelés et où il y a de l'accent : c'est, en résumé, un bon prix de l'École.
Tous les ans, pour les artistes, à l'exposition des envois de Rome, tout l'intérêt se porte de préférence vers les copies faites d'après les grands maîtres, et sur les dessins faits d'après leurs chefs-d'œuvre; et plus nous étudions ces maîtres divins, plus nous restons convaincus que nos études sont mal faites, lorsque nous apprenons misérablement le métier d'un seul art. C'est tellement vrai, que même dans les époques de décr.dencc, et c'est ce que notre instinct nous a révélé, c'est qu'il s'est toujours trouvé des hommes doués d'assez de génie, d'une assez grande puissance, pour, malgré des luttes incessantes et une vie de martyr, ressaisir le fil traditionnel de l'art par la synthèse, pour nous guider et nous soutenir dans la véritable voie pour le présent et pour l'avenir.
Dans ce qui précède, nous avons vu les résultats obtenus; nous allons essayer, comme nous l'avons promis au commencement de cette élude, de donner notre opinion personnelle et toute pratique sur les moyens de remédier aux abus, et d'arriver au progrès certain, aussi bien chez les maîtres que chez les élèves. Nous croyons l'avoir démentie sans qu'il soit
possible de le nier en face (Je leurs ouvrages : c'est que les études des élèves à l'École supérieure des Beaux-Arts étaient faites d'une manière trop restreinte et par trop spéeialiséc ; qu'il en résultait dans leurs œuvres le manque absolu d'unité; de cette belle harmonie des parties, de celte unité sublime dont la statuaire des artistes grecs anciens reste le plus parfait modèle à suivre, et dont Léonard de Vinci, dans son Traité de la peinture, nous parle comme devant être le bienfait, la récompense de connaissances universelles. Il y a deux mille ans, Phidias sculptait, était architecte et peignait à Athènes ; il y a trois siècles, Michel- Ange peignait, sculptait et bâtissait à Rome. Ce que nous admirons dans leurs œuvres, c'est ce je ne sais quoi d'harmonieux qui ne saurait s'obtenir autrement que par des connaissances générales et par la pratique persévérante des trois arts à la fois.
Vous voulez peindre, nous dit Léonard de Vinci. Si vous voulez le faire sérieusement, avoir la louable ambition d'atteindre dans n'importe quel sens les limites de votre art, vous aurez naturellement à traiter des choses universelles; donc, pour y réussir, étendez autant que vous le pourrez votre point de vue aux choses générales, élargissez toujours davantage le cercle de vos connaissances, regardez tout, apprenez tout. Admirable et féconde leçon dictée par l'expérience d'un homme de génie. Et pour aspirer au noble but que nous assigne le grand Léonard, et pour suivre l'exemple de Phidias et de Michel- Ange, il ne faut pas rester garrotté dans les langes étroits de l'enseignement de l'École des Beaux-Arts, tel qu'il est conçu et pratiqué aujourd'hui par les professeurs de celte École, qui ne demanderaient pas mieux, sans doute, de donner une meilleure direction à leur enseignement.
Nous l'avons dit, et nous ne saurions trop le répéter, il faut obliger les jeunes élèves à penser en même temps qu'on leur apprend à dessiner, à modeler et à peindre. Dès le commencement, les habituer à changer d'outil cl de matière sans y apporter d'importance; apprendre à se jouer des difficultés de l'exécution, de façon que la main devienne d'une habileté telle que sa tache puisse s'accomplir sans la moindre préoccupation.
Il suffit d'habituer les élèves à pratiquer beaucoup en réfléchissant; car quiconque sent bien et sait bien s'exprimera toujours clairement. S'exercer ainsi continuellement dans la jeunesse, en changeant les instruments de travail, c'est conjurer la fatigue et l'ennui ; c'est se donner de l'indépendance pour plus tard ; c'est ne pas faire de différence entre un
tire-ligne, une plume, un pinceau et un ciseau. C'est passer tle l'argile au marbre et au bronze avec la même facilité que les maîtres italiens du xvie siècle passaient de la fresque à la peinture à l'huile, et à bâtir des palais, des maisons, un hôpital ou une salle de spectacle, etc. Qu'un grand artiste prenne un ciseau, un tire-ligne ou un pinceau, il sera toujours le même; son œuvre sera toujours l'expression d'un même sentiment, du sentiment intime de celui qui crée, qui exécute un ouvrage d'art, soit en peinture, soit en sculpture, soit en architecture; et où il donnera, dans l'un des trois genres ou dans tous les trois à la fois, la mesure de ses forces, de son savoir, de son talent.
11 y a à l'École des Beaux-Arts, en 1859, des cours ouverts dans les diverses branches de l'art en nombre très suffisant pour faire l'éducation complète des élèves désireux d'apprendre, et qui veulent compter un jour parmi les vrais artistes. 11 suffirait de relier entre elles ces diverses branches de l'enseignement à un même tronc. Cela peut paraître difficile, et au premier abord impossible, si l'on ne songeait qu'à ménager de stériles prétentions individuelles. Que l'on se rassure, une main ferme, une volonté convaincue, inébranlable, peut tout rallier au nom de la foi pour le beau. Au nom de cette foi, on saurait faire taire les plus mécontents; et les récalcitrants de la veille ne demanderont pas mieux le lendemain, lorsqu'ils auront entrevu le grand but, d'apporter leur concours efficace à un enseignement plus raisonné, plus logique et plus synthétique, qui donnerait à la fois et aux maîtres et aux élèves les lumières qui manquent aux uns et aux autres dans tout le cours de leur carrière. C'est si bon de voir donner aux autres, aux jeunes hommes surtout des générations qui s'avancent dans la vie, ce qui nous a tant fait défaut dans notre jeunesse. C'est seulement dans cet échange de bons, d'excellents sentiments si naturels, que pourra se fonder un jour le grand culte de l'humanité, culte resté jusqu'ici à l'état d'ébauche dans tous les esprits, même les- plus avancés, mais qui n'en reste pas moins, par les aspirations instinctives d'une puissance immortelle chez l'homme, la force morale qui doit tôt ou tard dominer le monde au nom du vrai progrès.
C'est aux juges compétents, c'est à ceux qui gouvernent les Beaux- Arts, d'aviser, de prendre la hante direction de ces réformes si faciles et si importantes à faire, réformes si fécondes dans leurs résultats et si simples pointant, qu'on a lieu de s'étonner que le pouvoir n'ait pas songé ;'i nommer depuis longtemps un directeur des études à l'École supérieure
des Beaux- Arts-, comme il y en a dans huiles les autres écoles «lu gouvernement. Que l'État choisisse un homme intègre, dévoué à son art, instruit, intelligent, d'un caractère terme, et surtout ayant foi en son œuvre, et Ton verra qu'au bout de 1res peu d'années, la France possédera chez elle de plus grands artistes, des artistes plus instruits, plus capables d'exécuter les travaux dont ils pourraient être chargés par le gouvernement; en un mot, des artistes plus complets, aussi complets qu'il est possible d'en former par les écoles. Des arlislcs ainsi formés seront enviés à la France par l'Europe entière et par le monde entier.
Pour obtenir ce résultat, très désirable à tous les points de vue, il suffirait d'un programme sagement médité et obligatoire dans toutes ses parties, aussi bien chez les élèves que chez les maîtres professeurs peintres, sculpteurs, architectes et graveurs. Ce programme peut s'expliquer er peu de mots. Faire en sorte que les professeurs de l'École, sous la direc tion immédiate du directeur des éludes nommé à cet effet, s'entendent entre eux et avec lui pour organiser le service des cours à faire aux élèves sur un plan général, de manière que chaque élève, sans sortir de l'établissement, quoique externe, puisse passer d'un cours à l'autre, et ainsi profiter de l'enseignement synthétique raisonné et pratique qui serait le cachet de l'École supérieure des Beaux-Arts de Paris. Sans tout bouleverser, il suffit de coordonner ce qui se fait à l'École par un ensemble, de le relier à un grand tout, qui est l'art proprement dit (1). Des examens trimestriels, des concours spéciaux dans les trois arts, afin d'obliger les élèves à donner des preuves qu'ils ont su profiter des leçons de leurs maîtres; sauf ensuite à eux à se distinguer plus particulièrement dans les parties de l'art, du côté où ils se sentiront le mieux doués, plus de vocation, plus de goût.
C'est si facile d'arriver à ce que nous proposons, qu'il n'est pas même besoin de changer le personnel de l'École; une ou deux sinécures de moins suffiront à payer les appointements du directeur des études a l'École supérieure des Beaux-Arts,
A ce simple énoncé du nouveau programme, qui ne voit s'opérer une immense révolution pacifique dans l'enseignement de l'art de l'École supérieure des Beaux-Arts. Comme tout ce qui est véritablement progressif est grand, ce n'est pas une révolution qui se fait, c'est une évolution purement, simplement une évolution. Ce que nous demandons et ce qui se fera certainement, c'est un mouvement naturel en avant, un pas de plus, un
(1) Autant que possible, pour la commodité des élèves et celle des professeurs, faire les cours de l'École l'après-midi, et surtout le soir.
seul pas qui ne peut nuire à personne, mais qui doit servir à tout le monde en servant la gloire de notre patrie. J'en adjure les plus forts, les plus célèbres, les premiers parmi nos
artistes; voyons franchement, là, votre main sur votre conscience
nos maîtres Vous, monsieur Ingres; vous, monsieur Eugène Delacroix ;
vous, monsieur Dubnn ; vous tous qui êtes l'état- major, les princes de l'art; vous tous qui vivez avec plus ou moins de bien-être dans notre société, après avoir donné des preuves par vos efforts, par vos travaux, que vous aimiez l'art... Et vous, grandes ombres des morts, des deux David, de Gros, de Pradier, de Delaroche, de Rude, de Scheffer, etc.. n'êtes-vous pas morts, malgré votre génie, dans l'ignorance finale attestée par vos œuvres incomplètes, comme nous sommes menacés de mourir nous-mêmes, à cause de cette lutte impuissante de toute notre vie contre cette première éducation incomplète, incertaine, mauvaise, et toujours tout à fait manquée?
A vous tous je le demande, aux morts comme aux vivants, à l'œuvre de ceux qui ne sont plus comme à l'œuvre de ceux qu'une longue suite de travaux a déjà mis un pied dans la tombe ; je vous somme de nousledire, car tel est votre devoir! — Où, quand, pourquoi n'avez-vous pas été aussi complets que vous auriez pu l'être dans vos ouvrages ? A quelle pierre avez-vous butté sur la route dans votre longue carrière ? Quel est donc l'obstacle brutal, invincible, qui s'est si souvent présenté devant vous, qui vous a barré le chemin?... h' ignorance, messieurs, V ignorance... qui, tous tant que vous êtes, qui tous tant que nous sommes, les modernes, nous enveloppe et nous élreint comme un suaire glacé. Les mieux doués parmi vous ont, à force de sentiment, pu soulever un petit coin du voile ; vous avez pu entrevoir à peine, vous les plus forts, les plus laborieux, les divines splendeurs du beau. N'ayant pu le réaliser que partiellement, mais dans son ensemble jamais, ce que vous avez vu, c'est ce que pas un seul d'entre vous n'a eu le courage de nous crier du bord de l'abîme : Nous avons fait fausse route, ne faites pas comme nous!... Était-ce ainsi que faisaient tous les grands artistes avant nous ? Depuis Phidias, Raphaël jusqu'au Poussin et le Puget, ils ont tous été sculpteurs, peintres et architectes : suivez donc leur exemple, et ne faites pas comme nous avons fait .. Hélas !... voilà ce que vous auriez dû nous dire!...
Puisque vous n'avez pas le courage de vous confesser, nos très chers maîtres, nous aurons celui de vous confesser, comme nous nous confessons très humblement nous-mêmes. Toute votre vie, comme nous, vos
enfants, vous avez lutté contre une force d'inertie, le péché originel, contre le vice de votre première éducation trop écourtée, trop restreinte, trop mesquine, trop étriquée, trop spéciale, cl par trop livrée au hasard de l'ignorance de vos maîtres qui, n'ayant pas reçu plus que vous ni foi ni loi, n'ont pas su trouver en eux assez de générosité pour vous conseiller d'apprendre ce qu'ils ne savaient pas, et qui, pour tout enseignement, lorsqu'ils étaient des plus francs et des meilleurs, vous disaient, non sans raison, de regarder, d'étudier les ouvrages des grands maîtres.
L'élève peintre était envoyé par son maître à la galerie du Louvre faire quelques esquisses d'après un maître de quatrième ou de cinquième ordre du goût particulier du professeur. L'élève sculpteur, selon le degré d'épanouissement des connaissances particulières de son patron, était chargé de copier des ornements de la renaissance, ou bien des magots gothiques ; quelquefois il s'en trouvait qui engageaient les élèves à copier un antique. Pour les élèves architectes, je ne me rappelle pas à quelle source on envoyait puiser les futurs Palladio, qui ne s'occupaient, de mon temps, que de gagner le prix de Rome. Ce que je me rappelle fort bien, c'est que les ateliers d'élèves architectes tenaient le milieu entre l'arrièreboutique d'un papetier et celle d'une blanchisseuse de tin. Les élèves étaient toujours occupés de papier, à l'inonder et à le baigner, à l'étendre ou à le rogner : toujours le mot laver, passer sa teinte, laver sa teinte, laver, laver. . .
Là se bornait tout renseignement, à moins qu'il ne se trouvât dans le nombre des indifférents maîtres peintres un artiste passionné qui, vous conseillant d'aller vous promener dans les galeries de peinture, vous recommandait bien de ne pas regarder les affreuses toiles signées Pierre- Paul Rubens, qui, selon lui, étaient détestables ; qu'il fallait fermer les yeux, se boucher les oreilles, en passant devant une œuvre, une seule, de ce puissant génie qui, lui aussi, était architecte, comme il était sculpteur et peintre formidable... pour qui sait le comprendre.
Malgré tant d'opinions diverses, il reste un fait certain aujourd'hui, accepté par tous les maîtres modernes : c'est l'excellence de la statuaire des Grecs ; l'excellence de son architecture aussi, qui nous laisse l'éternel^ regret de ne pouvoir jouir de la peinture d'Apclle, comme nous jouissons du génie d'Homère, d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, comme nous jouissons de celui de Phidias et d'ictinus. Quinze siècles après eux, en Italie, la tradition se retrouve : Dante, Boccace, Pétrarque avec Orgagna, Cimabué, Oiotto, les Pisani, Ghiberli, Donatello, comme le Masaccio el
Ghirlàndajo, ouvrent la marche triomphale que suivront bientôt Léonard de Vinci, Raphaël, Michel -Ange, Titien, le Corrége et jusqu'au Véronèse ; tous enfants de l'antique, tous peintres, sculpteurs et architectes.
Tous ces maîtres-là, comme nos premiers parmi les artistes français, le Poussin, Jean Cousin, le Puget, etc., avaient compris l'art d'une manière générale, et dans leur bon sens, qui est la raison sublime, le génie, ils ne pouvaient concevoir un art qui s'isolerait dans une section quelconque, soit seulement peinture, sculpture ou architecture. Et c'est pour cette raison-là que ces hommes sont d'incontestables grands maîtres.
Ceci bien reconnu, bien prouvé, historiquement prouvé, on ne saurait s'expliquer pourquoi cette résistance ; pourquoi on oppose à cette puissance de la vie l'inertie de l'ignorance, de l'impuissance, de l'isolement, de la mort? Nous souffrons trop, nous avons trop souffert, nous voyons trop de souffrances causées par cette criminelle habitude, pour ne pas faire des efforts surhumains, s'il le fallait, pour obtenir ce qui coûterait si peu et ce qui ferait tant de bien.
Qu'y a-t-il donc qui puisse empêcher renseignement des trois arts ensemble, qui seul a pu faire des artistes vraiment forts? Qu'est-il donc arrivé qui ait pu nous arrêter? Quelle puissance occulte s'est donc manifestée pour empêcher de suivre le fanal, la lumière qui était faite après de tels exemples, de tels modèles, de tels maîtres, dont la vie et les ouvrages sont là pour nous guider, et donner à nos écoles d'art un enseignement rationnel basé sur les principes de ces grands maîtres qui font autorité ?
Il faut le dire et le redire, oui, nous possédons, rue Bonaparte, une école qui réunit tous les éléments pour faire une excellente éducation d'artiste; il ne s'agit que de combiner, de coordonner ces éléments. Je le répète, une volonté ferme, une seule volonté peut y suffire. Qui donc aura cette volonté, qui aura la fortune d'attacher son nom à l'œuvre, d'être le héros de cette nouvelle conquête pacifique.
Maintenant que nous avons, en peu de lignes, signalé la marche à suivre pour faire, non pas des hommes de génie, car ils naissent d'eux-mêmes ceux-là, mais des artistes sérieux, positifs, savants, ne livrant rien de leurs œuvres au hasard du crayon, de la palette, de l'ébauchoir et du ciseau, nous aurons alors des architectes qui, au lieu de perdre leur temps à faire du cartonnage, de petits dessins où ils luttent de moyens et d'efforts avec la photographie, s'occuperont à modeler, à sculpter et à peindre en même temps qu'ils auront bien appris à bâtir, ce qu'ils ne savent pas toujours. Nous aurons des sculpteurs qui, sortis de leur métier d'ouvriers
absurdes, de leurs Irons humides, infectés d'une odeur de fumée de tabac moisi où s'engendrent do mauvaises maladies par les miasmes délétères ; alors ces braves sculpteurs pourront sortir, se montrer en plein jour, et regarder en face leurs chers confrères, sans pâlir d'envie et sans grincer les dents. Leurs passions s'ennobliront au contact du charme de la couleur ; ils pourront comprendre reflet de la lumière du soleil qui se joue à travers la ramée cl en jouir avec connaissance de cause. Aussi alors, avec les études synthétiques des trois arts, comme ils sauront exécuter l'ornementation, la décoration d'un édifice! comme chacun d'eux saura bien ajuster sa figure pour la place qu'elle doit occuper! comme avec amour aussi et avec modestie chacun sentira le besoin déjouer de son instrument dolce, piano, pianissimo, forte, fortissimo, selon sa place dans l'ensemble de l'orchestre monumental que compose tout édifice public ou privé! Le peintre, lui, possédant la puissance de la. forme, parce qu'il aura modelé, possédera encore la toute-puissance de faire sortir des corps saillants sur une surface plane par le secours de la science, de la géométrie descriptive, de la perspective, de l'optique. Possédant les secrets de la science, ses pinceaux seront à ses ordres. Connaissant les lois de la lumière, il fera jouer sur sa toile les moyens magiques, prestigieux, de l'ombre et du clairobscur; par l'effet, comme et mieux encore que nos grands maîtres du passé peut-être, il enfantera des miracles de couleur. Nouveau génie dans l'art, véritable maître de l'esprit et de la matière, connaissant la nature à fond, tout ce qui vit dans la création, sur la terre, sur la mer, dans le ciel, étant devenu son domaine particulier, intime, il n'aura qu'à vouloir pour formuler sa pensée, pour bâtir, pour sculpter et pour peindre.
Ne serait- il pas bieQtôt temps d'ouvrir les yeux au bon vouloir de ceux qui gouvernent la France? Ne serait-ce pas faire preuve d'ingratitude que de les laisser tâtonner, trébucher ainsi depuis des siècles, ceux qui ont mission de gouverner l'art? Depuis François Ier, nul gouvernement en Europe n'a autant fait de sacrifices pour les beaux-arts que celui de la France. Le devoir de tout citoyen français n'est-il pas, ne doit-il pas être d'apporter sa part de connaissances sur ce qu'il sait bien, sur ce qu'il a expérimenté, afin d'aider tout gouvernement de notre pays à améliorer autant que faire se peut le sort de tous et de chacun dans les arts comme ailleurs, afin de donner à tous les moyens d'arriver à tout par le travail.
Élever la voix pour conjurer des abus, si faible qu'elle puisse paraître cette voix, c'est accomplir un noble devoir; et comme les abus, les faiblesses que nous nous donnons la tâche de signaler remontent à plusieurs siècles,
nous puiserons notre courage, noire force, de toute la profondeur, de toute la distance du temps écoulé. Ces abus s'élant perpétués de génération en génération, il faudrait au moins faire la tentative d'en finir une bonne lois avec eux. C'est difficile, dira-t-on, de déraciner de vieilles habitudes ? Nous le voulons bien ; mais cela suffit-il pour arrêter les réformateurs ? Où en serions-nous, grand Dieu ! si quelques hommes généreux, quelques esprits perspicaces, merveilleusement illuminés, n'avaient pas pris l'initiative!
Ouoi que l'on fasse, il faut en convenir, dans l'art comme dans toutes les grandes manifestations de la pensée humaine, ce qui est une belle œuvre restera toujours chose rare, et, à ce titre-là, digne en tous points de l'admiration des hommes
Cela vu et dit, poursuivons notre course à travers les réformes pacifiques à faire à l'Ecole des Beaux-Arts et à l'Académie des Beaux-Arts.
Tout le monde sait, sinon tout le monde peut le savoir, car c'est historiquement que nous parlons, que presque toujours, quoi qu'il en ait pu coûter au pays par l'impôt, les hommes de génie dont la France a le droit d'être si fière ont fatalement été les victimes immolées des castes privilégiées, aussi bien de celles de la naissance que de celles nées de l'élection. Ainsi, Molière, Nicolas Poussin, le Puget, ont toujours été repoussés par les coteries académiques de leur temps; et Byron mourut, Manzoni mourra comme Balzac et Béranger, avant d'avoir reçu leurs litres d'académiciens, lors même que déjà par leurs œuvres ils avaient conquis, aux yeux des hommes les plus distingués parmi leurs contemporains, leur brevet d'immortalité.
Et, de nos jours, qui ne sait que Géricault, l'auteur du tableau des \aufragés de la Méduse, u'a jaunis pu vendre un seul de ses ouvrages, tandis que les Verne! voyaient leurs toiles couvertes d'or. Et si un jour Géricault, l'inventeur du cheval vivant en peinture, avait eu la fantaisie; t\r se présenter à l'Académie des Beaux- Arts en même temps que MM. Picot cl Alaux, il n'est douteux pour personne que MM. Àlauxel Picot n'eussent été choisis par l'Académie de préférence à Géricault, à l'auteur du tableau des Naufragés de la Méduse, du Chasseur, du Cuirassier et d'admirables dessins qui classent définitivement notre Géricault en première ligne parmi les maîtres, après une épreuve de quarante ans.
Le lecteur ne sera pas surpris s'il nous voit passer de l'Ecole des Beaux-Arts à l'Académie; c'est la marche naturelle que nous devons suivre. L'Ecole et l'Académie se tiennent de trop près, pour parler de l'une
sans parler de l'autre. Ici nous pourrions nous sentir mal à l'aise; car nous allons encore une fois, el cela bien malgré nous, nous trouver en présence de noms propies, de personnalités vivantes et. influentes. Soutenu par notre conscience, sans fiel comme sans envie, sans la moindre haine, pas même contre ceux qui nous ont fait le plus de mal, qui nous ont le plus maltraité, nous aurons le courage d'accomplir notre tâche que nous considérons connue d'utilité publique. Au surplus, la sincérité que nous y apportons, le noble but (pie nous ambitionnons d'atteindre, feront taire nos scrupules.
Doit-on conserver les associations officielles qui prennent le nom d'Académies? — Les uns disent oui, d'autres disent non. Les services que ces sociétés rendent valent-ils le mal qu'elles font? Là est toute la question. Sans avoir la prétention de la résoudre, celte grave question, nous dirons toute notre pensée, et le pour et le contre sur ces corporations, et le public jugera dans sa haute sagesse. Témoin des intrigues fatalement attachées à ce genre d'institutions, gémissant de voir que dans ces réunions limitées les médiocrités remuantes, l'audace dans la nullité, triomphaient presque toujours, tandis que le mérite modeste, laborieux, était tenu à distance et dans l'ombre, si nous nous arrêtions au dégoût qu'un tel spectacle inspire aux honnêtes gens, nous serions en principe contre toute association; car il est impossible d'en rencontrer une, une seule, sans qu'il y ait à la fois et dupeurs et dupés.
Mais en suivant jusqu'au bout les conséquences de ce principe, nous arriverions logiquement à la négation de tout état social, de toute éducation, de tout gouvernement, et c'est chose impossible. Tel fut pourtant notre rêve au point de vue de la liberté individuelle avant d'avoir visité les Étals- Unis ; mais depuis que nous avons pu nous rendre un compte exact de ce que cette liberté a enfanté moralement depuis soixante ans, nous le trouvons détestable. Hélas! hélas!... notre rêve a dû céder sa place à la Iristc réalité, sans méconnaître toutefois l'immensité du fait accompli, qui es! merveilleux : des centaines de villes modernes, des Etats plus grands que l'Europe, trente millions d'hommes ayant peuplé une ile déserte., grande comme l'ancien monde, et cela seulement depuis soixante ans, c'est fabuleux! /... Empruntons aux Américains, aux Anglais, leur activité dans la vie matérielle, celte force de volonté qui ne recule jamais devant les obstacles. Que leur courage, que leur virilité dans le commerce, dans l'industrie, dans l'art de coloniser, nous serve d'exemple; mais plus délicats qu'eux dans nos goûts, plus tendres, plus sympathiques, plus raffinés dans nos
sentiments affectueux, plus généreux dans nos tendances sociales, avisons aux moyens d'arriver à plus de justice pour tout le monde. Et comme tout se tient de la base au sommet dans toutes les sociétés humaines, reprenons cette étude à l'endroit difficile et plus spécial où nous étions restés.
Dans l'état actuel de notre société, le bâton de maréchal pour les artistes, avons nous dit, est dans douze cents livres de rente et dans un habit bleu foncé, brodé en vert clair. Et ce qui prouve toute notre misère, au physique aussi bien qu'au moral, c'est qu'il n'y a pas de bassesses qui ne soient laites, en France et à l'étranger, pour obtenir, et cet habit bleu brodé à feuilles de soie verte, et cette modique somme de douze cents francs de rente du maréchalat de l'art. On est si pauvre chez nous! et en Italie donc, et en Allemagne, partout..., on a tant de vanité et l'on a tant besoin d'être officiellement quelque chose et quelqu'un! ...
Nous savons bien, avec beaucoup d'autres bons esprits, que tout cela est fort peu de chose, presque rien devant la postérité; mais enfin il paraît que c'est encore d'une certaine importance dans le temps où nous vivons, puisque bon nombre d'individus qui ne manquent pas d'intelligence se sont mis l'âme à la torture pendant toute leur vie, n'ont pas fait un seul pas, n'ont pas remué ni la tête ni un doigt, sans le faire en vue de ce ridicule habit brodé et de cette rente de douze cents francs; et cela, des l'âge le plus tendre, quelquefois même avant d'être nés, car leurs pères déjà travaillaient pour cet habit bien avant leur naissance. Il serait facile de citer aujourd'hui [dus d'un fils qui porte l'habit qui était destiné à son père. Décidément nous sommes pauvres et bien pauvres au xixe siècle. C'est peut-être bien, très bien même, puisque l'on appelle cela être arrivé, dans ces eondilions-là, au faite académique. Mais que s*ensiïit-H? C'est que l'on a beau se mentir à soi-même, dans la camaraderie, dans sa coterie, tout le monde sait dans le public qu'en dehors de l'Académie, qu'en dehors du nombre circonscrit, limité, des grands hommes officiels, il y a, il y a eu, dit-on assez haut, et ma fui sans trop se gêner, des hommes dont le talent, quoique non académique, jouissait d'une certaine célébrité méritée. Pour ne s'appuyer, pour ne citer que des noms que tout le monde connaît, pourquoi M. Forestier n'est-il pas de l'Académie de peinture comme M. Picot, qui ne vient qu'après lui dans la même série d'idées, et comme talent académique? Pourquoi pas M. Auguste Hcsse aussi bien que M. Léon Coignet? Pourquoi M. Rude n'a-l-il pas été nommé académicien, après s'être présenté à l'Académie des Beaux-Arts [tendant vingt ans; sollicité par eux. ses camarades de l'atelier de feu Cartellier, après avoir subi
l'affront depuis 181/i, et s'être vu préférer MM. Pelitot, Duret, Nanleuil, Dumont, Seurre, Lemaire, etc., etc.; pourquoi? Pour les artistes, ils s'étonnent que le corps académique estime moins la sculpture de M. Desprez, celle de M. Barye et celle de plusieurs autres encore, que celle de M. Jaley, que celle de M. Jouffroy, dans la section de sculpture. Si nous rentrons dans la section de peinture, nous ne saurions trouver de raisons pour que MM. Orsel, Perrin, Bézard, Soliciter, ne siègent pas, n'aient pas siégé à côté de M. Flandrin. Et pour quiconque n'est pas initié dans les secrets de la comédie académique, il y a impossibilité d'expliquer pourquoi à côté du nom de 31. Brascassat, de M. Robert Fleury, de M. Horace Yernet, etc., ne se trouvent pas les noms de M. Decamps, de M. Courbet, de M. Meissonnier, de M. Corot, de M. Aligny, et une foule d'autres noms qui vont se précipiter sous notre plume. Au surplus, le statuaire Bosio, le graveur Desnoyers, deux noms des plus glorieux pour l'Académie des Beaux-Arts, ne furent pas élus académiciens par le vote de leurs collègues, mais bien par ordonnance royale.
J'entends des voix qui me crient de tous les côtés, dans les ateliers d'élèves comme dans ceux de leurs maîtres : Mais tout cela c'est de la critique. Où voulez-vous en venir ? à quoi voulez -vous aboutir ? Voici notre réponse. Si les bommes compétents croient qu'il y ait besoin de garder en permanence une Académie des Beaux-Arts comme un moyen d'encouragement aux artistes, je m'incline devant leur jugement, qui cependant, à nos yeux, ne reste pas infaillible.
S'il en est ainsi, conservez l'Académie des Beaux-Arts; mais de grâce, dans ce cas-là, faites-lui subir une transformation complète, et du nombre limité de ses membres qu'elle est, faites-en une Académie des Beaux-Arts dont le nombre des académiciens serait illimité. Pourquoi en serait-il autrement? Car si les hommes de génie sont toujours très rares, les hommes de talent sont aujourd'hui plus nombreux que jamais. Le sentiment court les rues, me disait M. Ingres, il y a vingt-cinq ans, devant un pastel de M. Maréchal, et depuis ce temps-là le nombre des artistes de talent s'est de beaucoup augmenté. Ainsi donc, il ne peut y avoir d'incertitude : ou il faut supprimer les Académies des Beaux-Arts comme ne servant à rien qu'à former des pédants, ou bien changer le mode d'admission dans le cénacle de 1800.
Avant la révolution de 89, le titre d'académicien était un titre sérieux, assez sérieux pour que de véritables artistes, de nobles cœurs, passassent leur vie à faire et parfaire leur morceau de réception, leur chef-d'œuvre. C'était le beau côté de l'institution académique, puisque là le nombre
des académiciens étant sans limites, tout artiste consciencieux, même parmi les plus modestes, pouvait prétendre au fauteuil ; les morceaux de réception de chacun de ses membres étaient le plus bel ornement de la salle des séances, et parmi ces ouvrages se trouvaient d'excellents morceaux. Je n'aperçois pas d'œuvres supérieures chez nos membres de l'Institut moderne, en les comparant aux œuvres des académiciens de l'ancienne Académie. Croire qu'il n'y aurait pas, qu'il n'y aura plus d'intrigues en jeu lorsque le système académique sera changé, serait se tromper étrangement : c'est seulement pour arriver à quelque chose de plus encourageant, de plus large, de plus grand, que nous demandons de retourner à la vieille coutume. Afin de nous mettre en garde autant que possible contre de basses intrigues, et pour nous mettre aussi en règle avec notre temps, obéir au mouvement démocratique qui nous entraîne tout en le dirigeant, tenter d'élever le niveau au lieu de l'abaisser, donner à tous, par l'instruction primaire gratuite et obligatoire, par l'instruction supérieure facultative et gratuite à tous les degrés, les moyens d'arriver à tout. Exciter l'émulation de chacun dans l'accomplissement de sa tache laborieuse, c'est faire acte de bonne administration sociale, c'est bien servir son pays. Ce ne serait certainement pas faire des hommes de génie, qui ne se fabriquent pas comme on fabrique de la toile, des bas ou des bonnets de coton; mais ce serait certainement leur venir en aide, les mettre en évidence, les encourager avec l'espérance de compter quelque peu pendant leur vie. Ne serait-ce pas avoir déjà obtenu beaucoup; sans compler qu'en suivant la direction, les conseils que nous avons donnés plus haut, on arriverait, avec la certitude la plus positive, à faire des hommes d'un vrai talent : car ce que nous avons cité pour les peintres et les sculpteurs existe également pour les architectes et les graveurs.
En élargissant le cercle des élus académiques, si l'on vient à conserver les Académies des Beaux-Arts ou autres, on évite d'aigrir, de froisser, d'irriter les natures énergiques qui le font toujours chèrement payer aux doctes compagnies; on évite encore, ce qui est plus digne d'intérêt, de refouler, de décourager les hommes timides qui, eux aussi, ont quelque chose à nous laisser et à nous dire. Donnons à tous ceux qui se sentent brûlés par un vrai désir, un amour sincère de l'art, les moyens de développer leurs facultés, les moyens d'exprimer ce qu'ils sentent si bien. Les contemporains, les camarades surtout, par les causes étroites que nous avons signalées dans cette étude, deviennent des envieux, des frères ennemis, des rivaux : c'est un antagonisme infécond, désastreux, qui est le
plus grand ennemi du progrès réel et de la noble émulation ; et tous, aveuglés par leurs petites passions, ils deviennent d'assez mauvais juges répartiteurs du blâme ou de la louange. Ajoutez à cela une critique légère, ignorante, qui n'est presque toujours chez nous qu'un écho clandestin de ecs haines sourdes, de eelle envie malsaine, qui est le plus ealamitcux des fléaux pour la plus belle, la plus noble des carrières, celle des beaux-arts.
N'oublions pas que ce n'est que cinquante ans après la mort des artistes que leurs œuvres sont jugées et considérées pour ce qu'elles valent, et encore la mode, chez nos modernes, si capricieuse dans ses manifestations, est souvent, un jeu de bascule fort difficile à expliquer et encore plus difficile à suivre. L'engouement des amateurs pour un nom, pendant un certain temps, ne peut être considéré parles hommes sérieux comme une preuve évidente du mérite de l'œuvre chaulée, exaltée et si follement payée. Si encore le pauvre auteur, pendant sa vie, avait pu jouir moralement et matériellement de son triomphe. Mais non : Greuze trouvait à peine dix francs d'une de ses toiles charmantes, la même que nous avons vu payer dix mille francs aux enchères publiques, il y a deux ans. A la même vente, une esquisse de Prudhon est montée à quinze mille francs; nous connaissons un témoin qui vit acheter à Prudhon quinze francs cette même esquisse. Pour les dessins de Géricault, si sublimes et si purs, si brûlants de génie, et, comme ses tableaux et ses essais de sculpture si pleins d'accent, si fougueux et. si vivants, il n'a jamais pu, pendant sa vie, en tirer un rouge liard.
Pendant leur vie, tant d'influences diverses, souvent singulières, ont tellement ballotté leur existence, qu'ils n'ont pu suivre comme les anciens une ligne droite, une même pensée dans l'application d'une méthode rationnelle. Comment ces hommes martyrs, doués de la seconde vue, à qui leur génie révélait le beau et l'infini, auraient-ils pu, au milieu de semblables luttes, accomplir leur destinée, leur véritable destinée terrestre, qui aurait dû se formuler comme toute grande vie ici-bas et s'exprime et s'atteste : Une pensée de la jeunesse accomplie dans l'âge mur? C'est là qu'il faut en venir ; c'est à ceux qui gouvernent de faciliter aux grands hommes futurs la réalisation de celte noble pensée.
L'intrigue, de nos jours, est plus considérable qu'à aucune autre époque. Les habiles sont en très grand nombre; il faut compter avec eux. Et, quoiqu'il nous en coûte à le dire, nous devons avouer, avec certaine école socialiste, que, bien dirigée, elle est une force vive, une preuve d'activité sociale. Malgré le peu de sympathie que nous éprouvons pour tout ce qui res-
semble à la réglementation régimentaire, nous ne saurions taire que, dansée système-là, s'il y a beaucoup à en souffrir pour les natures puissamment organisées, les natures faibles, qui éprouvent le besoin d'une tutelle, d'un point d'appui, y peuvent trouver leur compte. Nous pendions néanmoins pour quelque chose de moins systématisé. Il nous semblerait que de faire la lumière partout, qu'obliger tout le monde à vivre au grand jour suffirait pour féconder tous les germes humains si précieux.
Ce qui nous tient le plus au cœur, c'est moins les récompenses à obtenir que les meilleurs moyens d'acquérir les connaissances qui nous manquent toujours. Le plus pressé, le plus important, c'est donc de faire une autre éducation nationale. Que l'École des Beaux-Arts prenne les devants des réformes pacifiques à faire en synthétisant son enseignement sur un plan largement conçu : le pouvoir ne demandera pas mieux que de la seconder dans ses louables efforts ; qu'elle prouve à ceux qui nous gouvernent, à l'Europe, au monde entier, qu'elle veut sérieusement élargir son enseignement ; qu'elle le donne aux jeunes générations plus complet, plus unitaire, plus concret qu'elle ne l'a reçu ; qu'elle prouve enfin que la science, chez elle, est à la hauteur du sentiment. Pour nous, la voir arriver à cette belle phase de sa vie ascendante nous comblerait de joie. Peu nous importerait alors s'il y avait ou s'il n'y avait pas d'Académie des Beaux- Arts. Du moment que l'école française aura fait de bons élèves, des artistes éclairés, synthétiques, savants, exécutant de beaux et bons ouvrages, fort peu nous toucherait le reste. En quoi peut nous intéresser, en quoi peut intéresser notre patrie, en quoi peut intéresser l'humanité, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas d'Académie des Beaux-Arts?
Et ce qui doit sérieusement encourager tout artiste graveur, architecte, peintre ou sculpteur épris de son art, le consoler de toutes ses misères et de ses douleurs, de ses déceptions même académiques, c'est qu'il n'est jamais venu à la pensée de personne, artiste ou amateur, de se demander, au moment où ils jouissaient avec délices, avec enthousiasme, avec admiration d'un ouvrage, si l'auteur bien-aimé de l'œuvre qu'ils avaient sous les yeux était ou avait été membre d'une ou de plusieurs Académies.
Antoixe ETEX.