Lettre du cardinal Guibert du 30 janvier
3. Procès-verbaux dos Assemblées épiscopales. Séance du 6 octobre 4875. — Paguelle de Follenay, Vie du cardinal Guibert, t. II, p. 018-619.
FONDATION DE L'UNIVERSITÉ" CATHOLIQl JE 13
C'est ce Conseil supérieur compose de douze membres, cinq archevêques et sept évoques, qui devint, avec le cours du temps, la Commission de permanence, qui existe encore aujourd'hui.
L'activité déployée était presque sans bornes. Tandis que la Commission faisait appel aux hommes de science pour recruter un personnel professoral qui put se présenter devant le public avec une autorité indiscutée, les évèques plaidaient chaleureusement devant les fidèles de leurs diocèses respectifs, la cause de la nouvelle Université.
« C'est ici surtout, Nos très chers Frères, écrivait le cardinal Guibert, que les évoques ont besoin de votre généreux appui. Ce sont vos affaires qu'ils traitent, vos intérêts qu'ils servent; s'ils vous demandent (U^ sacrifices, vous en recueillerez les fruits dans la bonne et forte éducation de vos enfants, dans les habitudes de respect et de vie régulière qu'ils rapporteront un jour au foyer domestique, et vous aurez la joie d'avoir assuré à l'avance la dignité de leur vie et l'honneur de leur carrière (1). »
Et la voix des pasteurs des diocèses ne restait pas sans écho ; partout il se produisait d'admirables traits de dévouement qui prouvaient, avec évidence, quel fonds de sympathie l'œuvre nouvelle avait trouvé dans les âmes.
Grâce à des prodiges d'activité, les résultats dépassèrent toute attente, et, quand approcha le temps ordinaire de l'ouverture des cours, on put songer à entrer en exercice.
Ainsi, moins de six mois après le vote de la loi, quatre mois après la première réunion des évèques fondateurs, tout était constitué, et le chiffre des souscriptions s'éle-
\ . Passage cité dans une lettre adressée par M. Millault, curé do Saint-Roch, aux souscripteurs. — Archives de l'Institut catholique.
vait à plus de deux millions cinq cent mille francs. Le principal artisan de cette grandiose et rapide entreprise, M. l'abbé d'Hulst, en a ainsi résumé l'histoire :
« Deux mois à peine séparaient l'acte décisif des évoques de la rentrée des cours. C'est dans cet intervalle de temps qu'il fallut adapter le vieux bâtiment des Carmes à sa nouvelle destination, disposer des amphithéâtres, des laboratoires, des musées pour les collections, constituer un cabinet de physique, des installations techniques pour la chimie et les diverses branches de l'histoire naturelle, une vaste bibliothèque et tous les accessoires d'un haut enseignement scientifique.
« En même temps on avait à recruter le personnel enseignant de trois Facultés et à réunir dans chacune d'elles, conformément à la loi, un nombre de professeurs docteurs au moins égal au minimum existant dans les Facultés similaires de l'Etat.
« On devait en outre ébaucher les statuts de l'Université, fixer les traitements, définir sommairement la situation offerte aux professeurs, constituer les autorités diverses chargées de régir ce grand corps (1). »
Quand l'heure fut venue de commencer, on le fit modestement et sans éclat, le cardinal Guibert ayant voulu remettre à plus tard la solennité inaugurale.
Le 17 novembre, la Faculté de droit préluda à l'ouA^erture de ses cours en assistant, sans solennité, à une messe du Saint-Esprit dans l'église des Carmes, devenue désormais l'église de l'Université. Mais, malgré cet excès de discrétion, l'attention publique était fortement éveillée par la création nouvelle. Déjà plus de cent étudiants avaient pris leurs inscriptions. Toutes les chaires de la Faculté étaient pourvues. Le recrutement des professeurs
1. Paguelle de Foi.len'ay, Vie du cardinal Guibert, II, ]>. 620.
avait été l'objet d'un soin extrême. La plupart des nominations avaient été faites par l'assemblée générale des évêques du 10 novembre, et, d'avance, la valeur juridique des titulaires assurait à la Faculté un solide et brillant enseignement.
M. Gonnelly, conseiller à la Cour de cassation, jurisconsulte fort apprécié autant que chrétien convaincu, avait apporté dans le choix des professeurs l'appoint de ses conseils et de sa longue expérience, et il avait accepté de faire lui-môme partie de la Faculté et d'en devenir le doyen. Sa réputation comme jurisconsulte et comme magistrat produisait sur l'opinion publique un effet salutaire.
Autour de lui s'étaient groupés des juristes en renom : M. Merveilleux du Vignaux, qui reçut le titre de vicedoyen {honoris causa), M. Hallays-Dabot, avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation (1), MM. Charles Chobert et Barthélémy Terrât, agrégés des Facultés de l'Etat, Delamarre, Gabriel Alix, Romain de Sèze, qui occupaient les principales chaires; MM. Jamet, Lescœur et Corret, qui leur furent associés comme professeurs adjoints, tandis que MM. Guyot, Sagot-Lesage, Claveau, et bientôt après M. Deffis, acceptaient les fonctions plus modestes de suppléants. C'étaient tous des hommes de science, docteurs en droit, et sur le dévouement desquels on pouvait compter.
La Faculté de droit se présentait clone au public, dès ses débuts, avec une organisation assez complète pour lui permettre de rivaliser, par le nombre de ses chaires et par le mérite de ses professeurs, avec les principales Facultés de l'État,
La constitution de la Faculté des lettres avait été
1. M. Hallays-Dabot se retira peu de temps après et ne professa pas.
1G l'institut catholique de paris
poursuivie avec la même vigueur et le même succès. Elle devait être l'appui et l'ornement de la Faculté de droit. Dans leur réunion du 10 novembre, les évoques avaient déjà nommé une partie des professeurs ; le personnel se compléta rapidement, et le 15 décembre, la Faculté ouvrait ses cours.
Elle avait à sa tête, comme doyen, Auguste Nisard, ancien recteur d'Académie, qui professait l'éloquence latine, et comme vice-doyen, Antonin Rondelet, ancien professeur de la Faculté de Glermont, qui enseignait l'histoire de la philosophie. La philosophie elle-même avait été confiée au 11. P. Bayonne, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, la littérature grecque à M. Charles Huit, lauréat de l'Institut, connu par de savantes études sur Platon ; la poésie latine à M. Meignen, lauréat de l'Académie française ; la littérature française à M. l'abbé Dcmimuid, précédemment professeur à l'Ecole des Carmes. Peu de temps après, .M. l'abbé Danglard était chargé de renseignement de l'histoire ancienne, l'abbé Edouard Durand de celui de la géographie. Mais l'intérêt fut encore plus vivement excité quand, à tous ces enseignements, s'adjoignirent les cours sur l'archéologie profane et sacrée de M. l'abbé Duchesne, élève du commandeur Rossi, 1res connu par ses communications à l'Institut et déjà en possession d'une réputation précoce de savoir que l'avenir devait consacrer (1).
Avant de commencer les cours, on avait bien déterminé le cadre et le mode de l'enseignement que l'on devrait donner aux étudiants des Facultés de lettres et de sciences.
Ces deux branches d'études, conduisant beaucoup moins que le droit et la médecine à des professions
1. Procès-verbaux des Assemblées des évoques. Séances des 9 et 10 novembre 1875, 27 juillet 1870, 24 janvier 1877.
lucratives, n'étaient suivies en général que par un petit
nombre d'élèves. On avait constaté depuis longtemps qu'en province les cours étaient le plus souvent déserts, et qu'à Paris, ils étaient suivis surtout par des auditeurs bénévoles, attirés par l'éloquence du professeur. L'Université libre courait donc à un échec certain, si elle ne trouvai! le moyen de faire mieux que l'Etat.
Aussi fut-il bien décidé, dès le début, que l'on renoncerait à renseignement oratoire, qui s'adresse aux amateurs, et qui s'éternise sur une curiosité littéraire ou sur une particularité scientifique, tout au profit du maître; que l'on s'attacherait à faire des élèves, en mettant à leur portée, dans un cours complet, l'ensemble des principes de la littérature, son histoire et les œuvres des meilleurs écrivains, ou l'ensemhle des données des sciences mathématiques, physiques et naturelles (l).
L'Ecole des Carmes, qui s'était fait depuis longtemps une hrillantc spécialité de la préparation à la licence, allait envoyer à l'Université naissante un noyau assuré d'élèves sérieux. Les besoins de leur formation au proo rat fourniraient un cadre d'enseignement vraiment utile, tout à la fois théorique et pratique. La voie était donc toute tracée. On y entra résolument.
Par le fait de l'organisation de la nouvelle Université, « l'enseignement des lettres et des sciences (qui s'était fait jusque-là à l'École des Carmes) était confié désormais aux seuls professeurs des Facultés, en vue de la préparation à la licence (2) ».
L'assemblée des évoques décida, en conséquence, « l'adoption de l'Ecole par l'Université » ; et, pour en assurer le recrutement, l'Université catholique dut se
1. Procès-verbal de la séance du Conseil supérieur, 27 juillet 1876.
2. Procès-verbal des Assemblées épiscopales. Séance du 27 juillet
substituer à l'Etat, qui jusqu'alors lui avait fourni un subside annuel.
Elle prit donc sur elle la charge d'y entretenir vingtneuf élèves, à raison d'une demi-bourse par diocèse, mise à la disposition des évoques-fondateurs. C'était au moins un commencement.
Des trois Facultés, celle des sciences eut le plus laborieux enfantement. La difficulté était surtout de trouver et de s'attacher des spécialistes de mérite dans chaque partie. Or il arriva, par une rare fortune, que ceux qu'on réussit à grouper se trouvèrent être tous des hommes d'une haute valeur scientifique.
Quand les cours de sciences commencèrent, le 29 décembre 1875, les mathématiques étaient représentées par le 11. P. Joubert, MM. Paul Serret et Georges Dostor ; la physique, par M. Edouard Branly, directeur adjoint à l'école pratique des Hautes Etudes de la Sorbonne ; la chimie, par M. Lemoine, ingénieur des Ponts et Chaussées ; les cours de sciences naturelles étaient répartis entre M. Albert de Lapparent, ingénieur ordinaire au corps des Mines, pour la géologie, M. le docteur Edmond Alix, pour la zoologie, et le R. P. Le Gouis, remplacé bientôt par M. le docteur Edouard Tison, pour la botanique.
A ce moment, l'imperfection du matériel scientifique ne permettait pas encore de faire donner au groupe naissant le nom de Faculté.
On s'était pourtant flatté que le ministre de l'Instruction publique voudrait tenir compte du peu de temps dont on avait disposé et qu'il n'exigerait pas l'accomplissement rigoureux et immédiat de toutes les prescriptions légales ; et cet espoir semblait d'autant mieux fondé qu'au moment de la première visite officielle, l'établissement était déjà en possession de tout ce que réclamait un enseignement sérieux et utile.
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On s'était fait illusion. Le 8 janvier 1876, deux jours avant l'inauguration religieuse de l'Université, trois nouveaux inspecteurs, MM. Bayard, Faye et Quette, furent envoyés par le ministre de l'Instruction publique. Ils montrèrent peu de courtoisie, examinèrent toutes choses minutieusement et avec une visible sévérité et trouverai it l'installation insuffisante. Il fut donc signifié à l'administration que le groupe de l'enseignement scientifique n'était point reconnu comme Faculté, et qu'en conséquence, l'établissement ne pomrait prendre le nom d'Université. Or, l'inauguration était annoncée pour le lendemain.
Il fallut patienter et redoubler d'efforts pour donner satisfaction aux exigences officielles. Le 10 mars suivant, eut lieu une nouvelle Adsite, dans laquelle les inspecteurs ne purent, cette fois, cacher leur étonnement, et à la suite de laquelle la Faculté des sciences fut reconnue, et les candidats à la licence autorisés à prendre cumulativement les inscriptions des deux premiers trimestres.
Le 15 mars 1876, les trois Facultés réunies prenaient le titre d'Université libre.
On remarqua cependant, symptôme important à noter, que jamais, ni à ce moment, ni plus tard, les représentants de l'enseignement officiel ne firent usage de cette expression, soit dans leurs rapports officiels, soit dans les relations de simple politesse. On put donc supposer qu'il y avait anguille sous roche. L'avenir ne deA'ait le prouver que trop clairement (1).
Cependant on n'avait pas cru devoir attendre cette date pour l'inauguration publique.
La solennité, d'abord retardée à dessein par le prudent cardinal Guibert, qui ne laissait rien à l'imprévu, et qui
1. Procès-verbaux des Assemblées générales des évoques. Rapport de M. Conil, 1876-1877.
ne consentait à s'avancer qu'à pas sûrs, jusqu'au jour où le nom d'Université pourrait être pris officiellement, avait eu lieu le 10 janvier 1876.
Elle avait revêtu un caractère purement religieux et s'était accomplie dans l'église des Carmes, destinée au service divin et aux cérémonies de la nouvelle Université. Le cardinal Guibert, en présence de Mgr Langénieux, archevêque de Reims, de Mgr Richard, archevêque de Larisse, coadjuteur de Paris, de Mgr Ravinet, évoque de Troyes, et de Mgr de Marguerye, ancien évoque d'Autun, offrit le saint sacrifice de la messe. L'assemblée fit sa profession de foi par le chant unanime du Credo, et plaça l'œuvre naissante sous la protection de Marie Immaculée par le chant du Sub tuum praesidium.
Puis le cardinal adressa à l'assistance une allocution empreinte d'une majestueuse gravité, dans laquelle le sentiment intime de confiance en Dieu n'excluait pas toute appréhension pour l'avenir de l'œuvre. « Je ne doute pas, disait-il en terminant, que les chefs de l'Instruction publique, s'inspirant de la pensée du législateur, ne se montrent à notre égard animés d'un esprit d'impartialité et de profonde justice... Mais la fondation des Universités catholiques est un instrument trop puissant de rénovation sociale pour que l'esprit du mal nous laisse en repos. Il est fertile en insinuations perfides, en accusations injustes, en inventions calomnieuses : sa haine reparaîtra sous mille formes. La persistance de ses attaques sera la preuve de plus en plus manifeste de l'excellence de notre œuvre. »
Paroles presque prophétiques, où se révèlent la perspicacité et la profondeur de coup d'oui de ce sage vieillard !
Administration : Assemblée générale des évoques, ou Conseil supérieur; Commission de permanence; Prévision des ressources financières. — Administrateurs légaux. — Autorités universitaires : La Commission administrative, le Chancelier, le Recteur, le Vice- Recteur, le Conseil rectoral, les Conseils des Facultés, les Doyens. — Le Secrétariat général. — Sceaux de l'Université. — Caisse de prévoyance. — Essais tentés en vue de la reconnaissance légale de l'Université et de son Institution canonique.
En même temps qu'ils poussaient les choses avec vigueur en vue de la constitution du corps professoral et de l'ouverture des trois premières Facultés, les évêques fondateurs s'étaient occupés de créer les organes administratifs nécessaires au bon fonctionnement d'une Université.
En face d'une entreprise aussi importante et aussi complexe, tout le monde comprit qu'il était impossible, privé que l'on était des lumières de l'expérience, de rien statuer de définitif, ni de produire tout d'un jet un organisme complet. Pour les débuts, la sagesse demandait de faire des essais ; à l'avenir seul il appartiendrait de convertir en statuts définitifs les usages qui auraient le mieux répondu aux besoins de la nouvelle création.
On s'en tint donc d'abord aux organes indispensables, et ce fut peu à peu que l'administration de l'Université se constitua telle que nous la possédons aujourd'hui.
Les Èvêques. — Dès la première réunion, il fut décidé, comme nous l'avons dit, que l'autorité principale de la nouvelle Université resterait concentrée entre les mains des évoques. « L'Université sera l'œuvre del'Episcopat. Il sera sans doute nécessaire de confier une partie de la gestion temporelle et la responsabilité légale à des administrateurs laïques choisis par les évoques ; mais l'autorité dirigeante et souveraine en matière d'enseignement, de discipline, de nomination et de révocation des professeurs, etc., appartiendra aux évoques (1). »
Cette autorité s'exerce collectivement par tous les évêques réunis en assemblée générale sous le nom de Conseil supérieur.
Dans les premiers temps de l'Université, le Conseil supérieur des évoques se réunissait en janvier et en juillet. Aujourd'hui, depuis 1884, à moins d'événements extraordinaires, il se réunit une seule fois l'an, en novembre, sa session coïncidant avec la solennité universitaire de la rentrée des Facultés.
Pour faciliter la tâche de l'assemblée générale, les évêques sentirent tout de suite la nécessité de constituer une commission choisie dans leur sein, qui aurait le soin de préparer les délibérations.
Cette commission, créée en principe dès la première réunion, prit d'abord le titre de conseil supérieur. Elle devait être composée de dix ou douze membres : du métropolitain de chacune des provinces associées et d'un évêque par province, chaque évèque siégeant à son tour par voie de roulement.
Mais après les transformations amenées par la loi de 1880, ce conseil supérieur cessa de se réunir, ou se confondit avec l'assemblée générale.