Scène IX
LEON, ADRIENNE
LÉON. — Je suis heureux que ce brave homme d'oncle soit rétabli. En ce moment, mon Dieu ! je me moque de son héritage... Je n'ai pas l'ombre d'un
mauvais sentiment à son égard, d'une déception. Oh! ma foi non.
Adrienne. — Ni moi... On n'est pas des sales gens...
LÉON. — Ah! non...
Adrienne. — Mais, aujourd'hui, il faut regarder les choses en face. Voilà! Ce n'est pas avec vingt mille francs de rente que nous pourrons avoir un appartement avenue du Bois et une auto. Ça allait bien tant qu'on pouvait compter sur ton oncle... Maintenant, mon petit, on n'a que deux solutions: ou rentrer faubourg Poissonnière ou bien me laisser faire ce dont on parlait tout à l'heure en plaisantant.
LÉON. — Quoi?
Adrienne. — Prendre l'Institut de beauté que m'offre la baronne et gagner cinquante mille francs par an avec.
^ LÉON. — Tu es folle, n'est-ce pas?
Adrienne. — Et ça, maintenant que je l'ai visité, j'en réponds.
LÉON. — J'appartiens à une famille où l'on n'est pas entretenu par les femmes, même par les fenmies légitimes.
Adrienne. — J'étais sûre que tu allais dire des bêtises. C'est donc un déshonneur qu'une femme travaille de son côté pendant que le mari travaille du sien et qu'elle contribue à enrichir le ménage chiquement, proprement, d'une façon moderne et brillante!
LÉON. — Ma petite, dans la société, il y a des conventions. La femme d'un poète ne dirige pas un Institut de beauté.
Adrienne. — C'est donc incompatible avec la poésie ?
LÉON. — Incompatible!
Adrienne. — Alors, tu n'admets pas que les femmes travaillent?
LÉON. — Si! Mais pas la mienne.
Adrienne. — N'aie donc pas de ces préjugés-là, puisque tu es un artiste! Et, d'abord, ce n'est pas un travail!... C'est un amusement, une distraction... Tu ne t'imagines pas l'animation qu'il y a dans ces endroits-là... les types qu'on voit... C'est très gai... Je n'y suis restée que quelques minutes, il est venu des Parisiennes très connues... dix Américaines et une négresse... Et on y vend des sachets, des pâtes, des crèmes de beauté, des perles de beauté, des savons de beauté... et des masques contre Tempâtement des joues... Tiens! j'en ai acheté deux pour moi tout à
l'heure. (Elle défait un paquet et en tire des petits masques
en caoutchouc.) Vois... ça se met la nuit comme ça...
Elle en met un sur sa figure.
LÉON. — Je te défends de mettre ces machines-là sur ta figure, et surtout la nuit!'
Adrienne. — Va, mon chéri, ne fais pas d'objections. Tu sais bien que je suis une femme propre, incapable de quoi que ce soit qui pourrait t 'humilier ou te nuire... Et puis, ça me fouette le sang cette idée de diriger, de dominer, d'avoir vingt employés sous mes ordres... Eh ! nous ne sommes pas de grands seigneurs, après tout... Ta belle-sœur et ton frère sont dans les papiers peints.
LÉON. — Je me crois aussi grand seigneur que n'importe qui. Je peux être célèbre demain.
Adrienne. — Dès que tu seras célèbre, je donnerai ma démission. En attendant, je suis très décidée à faire notre fortune, si je peux!
LÉON. — On ne se lance pas dans une pareille aventure sans consulter des gens d'affaires.
Adrienne. — Jamais de la vie! Il ne manquerait plus que ça! On n'a pas besoin de gens d'affaires... La baronne et moi nous échangerons une lettre, simplement. Tout est déjà arrangé... convenu... Entre femmes on s'entend tout de suite ou on ne s'entend jamais...
LÉON. — Tu me permettras biçn au moins de consulter mon oncle?
Adrienne. — Ton oncle! Je ne veux pas lui dire des choses désagréables; mais, quand on a une santé comme la sienne on n'a pas le droit de donner des conseils à son neveu.
LÉON. — Ce n'est pas sérieux...
Adrienne. — Pas sérieux! J'attends la baronne qui va m'apporter l'inventaire de l'année dernière... Tu l'examineras avec moi.
LÉON. — Je ne veux pas me mêler de ça. Je ne suis pas commerçant.
Adrienne. — Alors, laisse-moi faire toute seule. Moi, je suis la réalité. Toi, tu es l'idéal. Va fumer une cigarette.
LÉON. — Et j'aurais quitté les papiers peints pour me fourrer dans la pommade! Ah! non...
Adrienne accompagne Léon à droite pendant que la baronne entre.