LEON, BOMBEL
Bombel, très bien portant, paraissant cinquante ans à peine, épanoui, souriant, en costume de voya^. — C'est moï,
mon garçon, c'est moi...
LÉON, le regardant, ayant de la peine à le reconnaître,
puis sursautant. — Ab çà!... Ah çà!... Laissez-moi vous regarder.
Bombel. — Tu es étonné, n'est-ce pas? Dis-moi que tu es étonné, ça me fera plaisir.
LÉON. — C'est un miracle!... C'est une résurrection!
Bombel. — Tu ne crois pas si bien dire... Avanthier, j'étais mort, mon ami, j'étais mort!...
LÉON, riant. — Mort! avant-hier!
Bombel. — C'est-à-dire que les trois meilleurs médecins de Dijon... A propos, je me suis permis de
faire apporter chez toi une petite collation, j'ai une faim de loup...
LÉON, faisant un pas. — Ahl VOUS avez faim? Vous avez commandé?
BoMBEL. — J'ai commandé moi-même, merci...
LÉON. — Quand avez-vous quitté Dijon?
BoMBEL. ' — Ce matin... et comme tu me disais dans ta dernière lettre que tu t'étais installé au Great-Palace, c'est là que je suis descendu aussi, pour être plus près de toi.
LÉON, très sincère. — Ah ! quelle bonne idée... Voilà une bonne idée! Mon bon oncle, que je suis heureux de vous voir! Vous ne vous ressentez plus de rien?
BoMBEL. — Absolument plus rien... J'ai retrouvé la vigueur, l'élasticité des membres... Regarde ça...
II plie les jarrets.
LÉON. — C'est merveilleux!
BOMBEL. — Et l'appétit ! (Le garçon entre avec un plateau.) Mettez ça là... Tu vas voir' si j'ai retrouvé l'appétit!...
Le Garçon, avec un verre. — Le cocktail de monsieur. (Il pose le verre et sort.)
BoMBEL. — Ah ! on est bien ici ! Sacrebleu ! on est bien!... Je ne vois pas ta femme?
TjÉon. — Elle est sortie. Vous allez la voir tout à l'heure.
BoMBEL. — '■ J'espère qu'elle va bien?
LÉON. — Très bien.
BoMBEL. — Ah! mon ami... tant mieux! Si tu savais la joie que j'éprouve maintenant à voir des gens en bonne santé...! comme ta femme... comme toi... ! Tu as une mine superbe !
LÉON. — N'est-ce pas? n'est-ce pas?... Racontezmoi donc un peu?
BOMBEL, riant. — Tu CS impatient... (Piquant du jambon et en avalant une large boucher.) Je te disais donc
qu'avant-hier les trois meilleurs docteurs de Dijon, appelés en consultation, ne me donnaient pas une heure à vivre... ils me l'ont avoué depuis... Et, ce qui est inouï, c'est qu'en deux ans pas un de ces bougreslà n'a été capable de me dire ce que j'avais... Je m'en allais, je dépérissais à vue d'œil, j'étais dans \m état d'hébétement que tu as pu constater à ton dernier voyage...
LÉON. — Oui. Oh! complet... complet... On sentait cependant qu'il y avait de l'espoir, que vous aviez encore du ressort...
BoMBEL. — Toi, tu le sentais... Mais les médecins n'y comprenaient rien... Quand je leur demandais: « Mais, enfin! qu'est-ce donc que j'ai...? Quel est le nom de ma maladie? Je veux bien mourir, mais je voudrais savoir de quoi... » Ils me répondaient : « C'est dé la neurasthénie... c'est une forme de neurasthénie qui n'est pas encore très étudiée. Ça passera avec le temps. » Il y en a un qui m'a dit que c'était un phénomène de retour d'âge... que les hommes, dans certains cas, y étaient sujets... Le troisième m'a soutenu que je devais avoir eu, dans ma jeunesse, une déviation de la colonne vertébrale...
LÉON, lui versant à boire. VouS? VouS aveZ tOU-
jours été sain comme l'œil!
BoMBEL. — N'empêche, mon ami, que j'étais devenu incapable de faire un mouvement, que je pleurais toute la journée... que je maigrissais... enfin, j'en étais arrivé à un tel état de prostration et de gâtisme, qu'avant-hier donc je me suis couché... après avoir revu mon testament... Je n'ai pas besoin de te dire que je t'avantageais, toi et Adrienne...
LÉON. — Mon bon oncle... Merci, merci toujours pour l'intention.
BoMBEL. — C'est alors que le miracle eut lieu... Les trois docteurs étaient là, près de mon lit, et ils se consultaient du regard... Je les apercevais dans une sorte de demi-sommeil... Soudain, je me réveillai de ma torpeur et, pendant une seconde, je les observai tous les trois... La plus grande indécision se peignait sur leur visage ainsi qu'une profonde indifférence de mon état. Alors, écoute ça...
LÉON. — J'écoute avec anxiété.
BoMBEL. — Devant ce spectacle, un ressort sembla se tendre en moi tout à coup... Je crispai les poings et je m'écriai ; « Ah ! vous ne voulez pas me guérir ! Eh bien, je vais me guérir tout seul ! » Je me levai... Tu suis bien? Je sautai à bas du lit, je passai un pantalon, je quittai la chambre et je me précipitai vers le parc dont je fis le tour au pas de gymnas- , tique en comptant les arbres...
liombel : « Asnez de visage renfrognés!... Du sourire! de la bonne humeur I »
LÉON, riant. — En Comptant les arbres?...
BoMBEL. — J'en ai compté deux cent cinquante en oouranc toujours. Et, à mesure que je courais, mon regard s'éclaircissait, le brouillard que j'avais depuis deux ans devant les yeux se dissipait... la mémoire me revenait, des idées libertines se pressaient dans mon cerveau... Enfin, je me. sentais redevenir un homme! Les docteurs, affolés, s'étaient mis à ma poursuite avec ma vieille bonne. Quand ils me rejoignirent, je les embrassai tous. Ils me croyaient fou. Pas du tout. J'étais guéri! Ah! mon ami, que c'est bon de n'être plus neurasthénique!
LÉON. — Vous avez une santé de fer! La santé que nous avons tous dans la famille!... Je suis content de vous voir... Quand repartez-vous?
BoMBEL. — Ah! je te fiche mon billet que je ne suis pas prêt de retourner à Dijon... Assez de médecins! Assez de ^^sages renfrognés... Du sourire! de la bonne humeur! Je n'ai peut-être plus que vingt ou vingt-cinq ans à vivre, je veux en profiter...
LÉON. — Et comme vous avez raison!
BoMBEL. — Il me serait impossible aujourd'hui de voir un malade ou de fréquenter des gens qui aient des soucis... Tu n'as pas de soucis, au moins?
LA PETITE ILLUSTRATION
LÉON. — Pas l'ombre.
BoMBEL. — Tes affaires vont bien?
LÉON. — Je ne suis pas dans les affaires.
BOHBEL. — Tant mieux! Ne me raconte pas ce que tu fais. Tu es content, tu as l'air heureux, c'est l'essentiel. Je te parais peut-être égoïste?
LÉON. — Non, non... c'est très naturel.
BoMBEL. — Que veux-tu, mon garçon? C'est un événement capital dans la vie d'un homme que d'être mort et ressuscité. On voit désormais les choses sous un aspect plus philosophique. Tiens! j'oublie de te demander des nouvelles de ton frère?
LÉON. — Tout va encore très bien de ce côté-là.
BoMBEL. — Ses enfants? Sa femme?
LÉON. — La santé même.
BoMBEL, riant. — Figure-toi que je ne me rappelle pas si tu as des enfants... Quelle drôle de maladie j'ai eue! Tu n'as pas d'enfants, n'est-ce pas?
LÉON, riant aussi. — Pas quc je sache.
BoMBEL. — Alors, amusons-nous, mon ami ! soyons gais! As-tu un cigare?
LÉON. — Voici, mon oncle. (Entre Adrienne.)
~~ Scène VIII
Les MÊMES, ADRIENNE
Adrienne, courant se jeter au cou de Borabel. — Qu'est-
C€ que j'apprends?...
BoMBEL. — Eh! ma chère petite nièce!...
Adrienne. — Attendez... voilà du feu... ne vous gênez, pas pour moi... Allumez votre cigare... Ah ! quelle bonne surprise! (Elle le contemple.)
Bombel. — Oui, oui... laisse-toi aller à ton étonnement... ça ne me froisse pas, au contraire... Léon te racontera cet événement prodigieux.
Adrienne. — L'important, mon oncle, c'est que vous soyez là, près de nous... Vous êtes au Palace?
BoMBEL. — A cause de vous.
Adrienne. — Voiis avez joliment bien fait...
Avez-vous emmené votre valet de chambre?
Bombel. — Non... Oh! non... Il voudrait me soigner... Je ne veux plus être soigné... Ne me soignez pas, je vous en supplie...
Adrienne. — Avez-vous besoin de moi pour votre installation?
Bombel. — Merci, mes objets sont en place... Il y a ici des garçons très gentils... Je leur ai déjà donné de gros pourboires afin qu'ils soient de bonne humeur.
LÉON. — Vous êtes la sagesse même, mon oncle.
Bombel. — Ah! maintenant, je vous demande la permission d'aller m'étendre un peu avant le dîner... Je suppose que nous dînons ensemble?
Adrienne. — Je crois bien! Je crois bien!...
Bombel. • — A tout à l'heure, mes enfants... (A Won.) Ne te dérange pas, mon ami, je connais le chemin... Ce cigare est merveilleux... Il donne envie de faire un petit somme... A tout à l'heure.
' Il embrasse Adrienne et sort.