‹ L'Institut de beauté, comédie en 3 actesChapitre 13 sur 45 · Scène XI · texte numérisé non relu

Scène XI

CELINA, LA BARONNE

La Baronne, regardant le papier. — Oui... c'est bien, c'est très bien. Je suis très contente de cette solution, Célina. De cette façon nous pourrons repartir pour Palerme... dans quelques jours...

CÉLINA. — Nous avons le temps. J'ai comme une idée que nous n'y sommes pas encore, à Palerme...

La Baronne. — J'ai pourtant reçu ce matin une lettre de ce pauvre comte Travelli... Il s'ennuie et il me supplie de revenir. Il faut que je le rejoigne bientôt ou bien alors que je me décide à l'abandonner tout à fait.

CÉLINA. — C'est peut-être ce qu'il y aurait de plus simple.

La Baronne. — J'hésite beaucoup. Ce serait une si grande douleur pour lui... !

CÉUNA. — Quand on est à Paris, qu'est-ce que c'est que la douleur d'un homme qui habite Palerme?

La Baronne. — J'ai tant aimé le comte Travelli...

(Regardant Célina qui fait un geste et la moue.) Que signifie

ce geste?

CÉLINA. — Puisque vous ne l'aimez plus, à quoi bon parler de ça? à quoi bon?

La Baronne. — Célina, mon enfant, tu n'as aucune délicatesse de sentiment... Non, certes, je n'aime plus Philippo, mais il y a entre nous tant de souvenirs d'amour, tant d'émotions délicieuses, que j'ai de la peine à m'en séparer... Je voudrais qu'il comprît lui-même que je ne l'aime plus... Je ne voudrais pas être obligée de le lui dire. Oui, ce sont des nuances que tu e£! incapable de saisir, tu ne connais l'amour que par les livres.

CÉLINA. — Ah! le fait est que, si ça continue, je ferai une chose qui est bien rare chez nous...

La Baronne. — Laquelle?

CÉLINA. — Je me marierai vierge.

La Baronne. — On croit ça...!

CÉLINA. — Enfin! nous restons ici, tant mieux!

La Baronne. — Oui, il est probable que nous restons. Car non seulement je n'aime plus Philippo, mais encore...

CÉLINA. — Mais encore vous en aimez un autre, j'ai deviné... Vous aimez... (Baissant la voix.) Vous aimez M. Léon Lagraine, poète français, comme vous dites.

La Baronne. — Un monsieur que j'ai rencontré depuis un mois à peine!

CÉLINA. — C'est très suffisant...

La Baronne. — Mais, ce que tu n'as pas deviné, Célina, ce que tu ne peux pas deviner, c'est le genre d'amour que j'éprouve pour lui.

CÉLINA. — Vous ne l'aimez pas comme vous avez aimé le comte Travelli?

La Baronne. — Non... non... ni comme j'ai aimé Borcheff... Et, quand je compare les deux grands amours de ma vie à celui-là, il me semble que je suis devenue une autre femme... Je n'ai plus cette ardeur, cette initiative, cet instinct de domination... Je me sens timide devant ce garçon vigoureux qui piaffe, qui rit et qui a toujours l'air de vous demander si on veut jouer avec lui... C'est vrai, moi qui suis Française, c'est la première fois que j'aime un Français... Et ça me fait un peu peur...!

CÉLINA. — Eh bien, vous allez en chercher des histoires pour une chose si simple!

La Baronne. — Et, ce qu'il y a de plus étrange encore, c'est que moi, qui suis jalouse, moi qui ai quitté Borcheff parce qu'il hésitait entre sa femme et moi, j'ai, au contraire, pour cette petite Adrienne une sympathie extraordinaire... c'est une véritable amie pour moi!... J'adore son mari et je serais désolée de lui faire du chagrin à elle!... Conçois-tu ça?

CÉLINA. — C'est des complications comme on en voit dans les romans d'aujourd'hui... Autrefois, si on aimait un homme, on était jalouse de sa femme ou de sa m^tresse. Maintenant, c'est changé, il paraît. On aime tout le monde à la fois. Et M. Léon, est-ce qu'il se doute que vous l'aimez?

La Baronne. — Oh! non... et il ne s'en doutera jamais... Jamais je n'oserai le lui laisser voir ni le lui dire.

CÉLINA. — Voulez-vous que j'aille le lui dire, moi?

LA PETITE ILLUSTRATION

La Baronne. — Tu es folle, n'est-ce pas?

CÉLiNA. — Comme ça, au moins, vous sauriez si vous avez des chances.

La Baronne. — Je préfère ne pas le savoir...

C'est plus émouvant... plus rare... C'est une nuance de l'amour que je ne soupçonnais pas encore... Et d'ailleurs, est-ce que je désire vraiment être sa maîtresse? Je n'en sais rien, je n'en sais rien... Il me le demanderait, je n'accepterais peut-être pas...

CéLiNA, riant. — Non, VOUS VOUS gêneriez !

La Baronne. — Ah! quelle fille vulgaire tu es!

CÉLINA. — Je suis nature.

La Baronne. — Eh bien, non, il y a dans le sentiment que j'éprouve quelque chose de tendre, de maternel, d'innocent...

CÉLINA. — Quel vice !

La Baronne. — Tais-toi, on ouvre!

La porte s'ouvre. Entre Bombel.

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