Scène VIII
LEON, seul, puis CELINA
LÉON. — Il n'y a pas à dire, c'est l'engrenage!... Un de ces jours, elle me demandera de balayer le magasin!... (Entre Céiina.) La crème de Vénus à l'aubépine blanche...
CÉLINA, à Juliette. — Mettez ça dans l'auto.
Juliette. — Bien, mademoiselle. (Elle sort.)
CÉLINA. — Psst, psst, monsieur Léon... Eh! par ici! Je vous guette!...
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LA PEilTE ILLU^lKAllON
LÉON. — Moi, Célinaf
CÉLiNA. — Oui... 11 y a plusieurs jours... Mais pas moyen de vous trouver seul... J'ai failli vous écrire pour vous demander un rendez-vous.
LÉON. — Un rendez-vous, à moi, Célina?
CÉLINA. — Oui... Mais j'ai pensé que vous ne me répondriez pas!... Et j'ai préféré saisir une occasion... Monsieur Léon, ce n'est pas très commode ce que j'ai à vous dire... c'est très délicat... mais, enfin, il le faut... il le faut! parce que nous allons quitter Paris et ça m'embête...
LÉON, se méprenant à son accent et avec indulgence.
Célina, mon enfant... nous nous égarons... je sens que vous allez vous éjrarer... Voyons! voyons! soyons raisonnables... J'ai compris... j'ai compris!
CÉLINA. — Qu'est-ce que vous avez compris?
LÉON. — Vous êtes charmante... j'ai beaucoup de sympathie i)our vous... mais, hélas! ce n'est pas possible! Je vous jure que ce n'est pas possible!
CÉLINA, stupéfaite. Quoi ?
LÉON. — J'avais remarqué vos regards... vos petits soupirs quand vous passiez près de moi... j'ai l'habitude... j'ai l'habitude... (il lui prend les deux mains.)
On se consolera, petite Célina...
CÉLINA, éclatant de rire. — Ah î celle-là, par
exemple!... elle est bonne! Mais vous vous trompez, mon pauvre ami, c'est pas ça, c'est pas ça...
LÉON. — Comment, mon ])auvre ami!
CÉLINA. — Vous n'êtes pas du tout mon type... Si je vous le disais, mon type, vous seriez épaté!;.. Ah! les hommes! On a beau les connaître par les romans, on a toujours des surprises!... Comment? vous voyez tout le temps deux femmes, moi et la baronne... De ces deux femmes, il y en a une qui se fiche complètement de vous... C'est moi!
LÉON. — Hein !
CÉLINA. — Quand je dis que je me fiche de vous, vous comprenez... je vous respecte... mais c'est tout ! Et il y en a une autre qui vous adore... que ça en est touchant... qui récite des vers chaque fois qu elle vous aperçoit... Je crois même avoir remarqué que ces vers étaient de vous.
LÉON. — La baronne!
CÉLINA, avec pitié. — Mais oui, monsieur... La .baronne! C'est la baronne qui vous aime... Et il ne s'est aperçu de rien ! Et il s'imaginait que c'était moi! C'est à crever de rire!
LÉON. — Qu'est-ce (lue vous me chantez ? La baronne m'aime?
CÉUNA. — Ça vous paraît extraordinaire?
LÉON. — Mais non, ça ne me parait pas extraordinaire ! Ce qui me i)araît extraordinaire, c'est qu'en effet je ne m'en suis pas aperçu.
CÉLINA. — Oui... Oui... c'est bien ça. Vous vous imaginez, vous autres hommes, que, quand nous vous aimons, nous allons nous jeter tout de suite à votre tête... Non, monsieur, non, il y a des femmes plus délicates... Oh! je ne dis pas ça i)our moi. Car, moi, le premier homme que j'aimerai ce n'est pas la bonne qui ira le lui apprendre... Mais, moi, je suis nature. Tandis que la baronne est une femme supérieure qui aime mieux souffrir le martyre que de laisser voir son amour.
LÉON. — Elle souffre le martvre! Elle n'en a pas l'air.
CÉLINA. — Ça s'appelle l'héroïsme... Et si nous partons bientôt, si nous allons épouser le comte Travelli, c'est par amour pour vous... Et, alors, j'ai pris
une résolution énergique, c'est de vous révéler ce secret. Comme ça, je saurai si la baronne a des chances... Si elle en a, nous restons, naturellement. Si elle n'en a pas, nous filons; mais, au moins, nous aurons fait notre devoir. Maintenant, toute la question est là. A-t-elle des chances?
LÉON. — Des chances de quoi?
CÉLINA. — Ne faites pas le Jacques... Oh! pardon! Je vous demande: a-t-elle des chances?
LÉON. — Aucune.
CÉLINA. — Aucune, là, vraiment? Descendez bien en vous-même.
LÉON. — Je descends... Je suis au fond... Elle n'en a aucune. D'autant plus qu'elle est la cause de tous les embêtements qui m 'arrivent en ce moment-ci. Certes, je suis flatté, je ne reste pas insensible. 11 me vient une grande estime pour la baronne, mais au j)oint de vue spécial où vous vous placez, il y a peu de femmes au monde qui me soient aussi indifférentes qu'elle.
CÉLINA. -^ Je le regrette, d'abord pour moi, parce que j'en ai assez de voyager... et ensuite pour vous, car si M"" la baronne Tournois vous avait été plus sympathique, vous auriez eu une occasion exceptionnelle de prendre la vie en souriant. Je sais ce que je dis... Mais votre accent est sincère: je n'insiste pas. Mes respects, monsieur Léon. (Kilc sort par la droite.)