‹ L'Institut de beauté, comédie en 3 actesChapitre 23 sur 45 · Scène VII · texte numérisé non relu

Scène VII

LEON, ADRIENNE

LÉON, tendant le registre à Adrienne. — Ça m'agace!

Voilà... j'ai fini; cette addition était infernale!

Adrienne. — Merci, mon chéri!... Ah! Léon, je "e demanderai encore un quart d'heure de ton temps.

LÉON. — Pourquoi faire?

Adrienne, l'entraînant dans le petit bureau. — Un tout

oetit quart d'heure... Je voudrais, si ça ne t'ennuie pas trop... Comment dit-on quand il y a quatre vers?

LÉON. — Un quatrain.

Adrienne, — Oui... un quatrain... Je voudrais un quatrain pour envoyer aux journaux... avec un dessin... sur la crème de Vénus... Tu devrais me le faire.

LÉON. — Jamais de la vie!... Ça... jamais de la vie! Je ne sais pas fabriquer ce genre de vers!... Il y a des spécialistes pour ça... N'insiste pas, je t'en prie !...

Adrienne. — Ce serait un jeu pour toi... Tu en fais de bien plus beaux...

LÉON. — Je ferai des beaux vers tant qu'on voudra... Mais des insanités pareilles...!

Adrienne. — Voyons... mets-y un peu de bonne volonté, mon chéri... C'est pour ma crème... La crème de Vénus, au parfum d'aubépine blanche... Est-ce que ce n'est pas un vers ça, déjà!

LÉON. — Non, ce n'est pas un vers... La crème de Vénus à l'aubépine blanche... ça, c'est un vers... c'est un vers à la rigueur...

Adrienne. — Tu vois, il n'en reste plus que trois... Tu vas essayer alors, dis?

LÉON. — Eh bien, je veux bien. Mais à une condition expresse...

Adrienne. — Laquelle?

LÉON. — C'est que tu prieras M. Léopold de ne plus m'appeler patron... Ça m'agace... Si ça continue, je ne mettrai plus les pieds dans cette maison!

Adrienne. — Ne te fâche pas, j'arrangerai ça.

LÉON. — Je ne suis pas le patron, je suis ton mari... ! Je ne veux me mêler de rien ici, de rien du tout! Tu as voulu diriger un Institut de beauté, je ne t'en ai pas empêchée, j'ai eu tort... Je ne pouvais pas supposer que tu allais bouleverser toute notre existence!

Adrienne. — Bouleverser...? Oh! ça...!

LÉON. — Parfaitement... Notre existence était charmante... un peu bohème... Il y avait une place pour l'imprévu... Aujourd'hui, elle est devenue plate, bourgeoise et banale... Tout y est réglé à l'avance. Lever à huit heures du matin, coucher à onze. Théâtre le samedi soir, dîner le dimanche en famille. Si tu n'appelles pas ça bouleverser une existence de fond en comble! Alors, qu'est-ce qu'il te faut?

Adrienne. — Ce n'est donc pas agréable de gagner de l'argent?

IjÉon. — C'est agréable d'en avoir, ce n*est pas agréable d'en gagner. D'abord, ce n'est pas à toi de gagner de l'argent, c'est à moi... c'est à moi seul.

Adrienne: — Est-ce que je t'en empêche, mon chéri?

LÉON. — Si! tu m'en empêches. Ce n'est pas au milieu de toutes les crèmes de beauté, de tes pots de ponunade, que je suis dans une atmosphère favorable à l'inspiration... Alors, tu ne comprends pas que tu m'éparpilles avec toutes les petites besognes que tu m'imposes... les commissions... les visites aux fournisseurs...

Adrienne. — Ne dirait-on pas que j'abuse?

LÉON. — Ça n'empêche pas qu'hier tu m'as envoyé à la gare de Lyon pour réclamer des colis... De là, je suis allé acheter un alambic et, ensuite, j'ai commandé du papier à lettres avec en-tête de la maison... Voilà l'après-midi d'un poète!

Aj)RIENNe. — Eh bien, je vais être reçue, moi qui voulais te prier de passer chez l'architecte, aujourd'hui!

LÉON — J'y passerai... j'y passerai... Je suis dans l'engrenage!... Et qu'est-ce qu'il faut lui dire, à l'architecte?

Adrienne. — Que la cheminée du laboratoire ne tire pas.

LÉON. — Et qu'il la fasse tirer?

Adrienne. — C'est ça.

LÉON. — Bien, j'y passerai.. Je suis dans l'engrenage.

Adrienne. — Tu m'aides tout simplement à me créer une situation indépendante... C'est ton ihtérêt comme le mien.

LÉON. — L'indépendance de la fename, c'est l'esclavage du mari!

Adrienne. — L'esclavage!

LÉON. — Parfaitement. J'ai l'impression très nette que je me métamorphose, que je deviens tour à tour garçon de bureau, commissionnaire, ramoneur de cheminées...

Adrienne. — Tais-toi! tais-toi! c'est idiot ce que tu dis!... Est-ce que je ne suis pas ta petite femme, celle qui t'aime, qui a confiance dans ton génie?...

LÉON. — Si ça continue, je n'existerai plus! Tu vas m'absorber, je serai le mari de madame Adrienne!... Madame Adrienne!

Adrienne. — Oh! assez!... assez! Je ne veux pas de cette scène entre nous... Mais si je cherche à faire notre fortune, c'est justement pour que tu sois un jour un grand poète. Rappelle-toi ce que t'a dit ton éditeur... Moi, ça m'a frappée... « Il y a les poètes riches et il y a les poètes pauvres... » Eh bien, toi,' veux-tu mon opinion? Comme poète pauvre, tu n'as pas d'avenir. Tu dois être le poète riche! Par conséquent, laisse-moi faire. Je veux que dans un an notre maison soit la première de Paris... C'est une industrie merveilleuse, tu en parles sans la connaître... A Londres, à Vienne, il y a des tas de maisons comme la nôtre, en moins bien, naturellement... Et à New- York, à tous les coins de rues! Mets-toi bien ça dans la tête. Maintenant on veut rester chic, brillant et debout le plus longtemps possible. On veut bien mourir comme avant, mais on ne consent plus à vieillir... Tu n'obtiendras ça de personne. Mais les petites ouvrières elles-mêmes achètent le matin, en se rendant à l'atelier, quatre sous de maquillage qu'elles se collent sur la figure devant les glaces des magasins... Alors, tu vois ce que peuvent dépenser les femmes du monde! Et les vieux messieurs!... Ils commencent à rappliquer, les vieux messieurs... J'ai été obligée d'ouvrir une salle exprès pour eux. Toa oncle y vient trois fois par semaine, pour sa patte d'oie et son double menton...

LÉON. — Oii allons-nous! Oii allons-nous!

Adrienne, l'embrassant dans le cou. — A la fortune! Et c'est moi qui t'y conduirai. Je suis comme toi... je n'ai pas encore de talent, mais j'ai du génie... Si tu m'avais vue tout à l'heure!... Va, ne bougonne plus et n'oublie pas mon quatrain, ni l'architecte... Je te laisse, mon chéri... on m^attend dans le salon

framboise... (Elle sort vivement)

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