L'INSTITUT DB BEAUTÉ
Brocûin, faiblement. — En effet... en effet... je ne vois pas d'autre dénouement possible...
LÉOPOii). — Je l'attendais... je Tattendais... (Au directeur.) Elle ne peut pas ne pas mourir, monsieur le directeur.
BoHBEii. — Elle meurt!... Evidemment, c'est une fin comme une autre...
Le Directeur. — N'importe... c'est inattendu...
Adrienne. — Je vous en prie, monsieur 'le directeur, donnez-moi votre opinion franchement... Je veux que vous ne vous gêniez pas avec moi... Je n'ai pas une susceptibilité d'auteur. Je suis une femme qui s'est mise à écrire pour des raisons tout à fait étrangères à la littérature... à la suite de circonstances qui ne vous intéresseraient pas... et qui ont transformé mon caractère, ma vie.
Le Directeur. — Oserai-je vous demander, madame, si; c'est votre première œuvre dramatique?
Adrie^ne. — Oui, monsieur le directeur... Et si on m'avait dit il y a trois mois que je ferais de la littérature !
Le Directeur. — Comment? Vous n'avez jamais écrit!
Adrienne. — Jamais! Pas une ligne?
Le Directeur. — C'est stupéfiant !
LÉOPOLD. — Le don ! I^ don !
Adribnne. — Et non seulement je n'avais jamais écrit, mais je n'avais même jamais luî... J'étais une espèce de petite bourgeoise sans goût et sans idéal !... Pour moi il n'y: avait que mon mari, mon ménage... J'en étais arrivée à souhaiter d'avoir des enfants!...
Le Directeur. — C'est très curieux... très curieux!
Adiuenne. — Un beau jour, il s'est fait en moi une révolution dont les origines psychologiques formeront le sujet de mon premier roman.
Brochin. — Pour moi, le roman, n'est-ce pas, pour moit
Adribnne. — Je vous le promets, Brocliin... Et j ai écrit ce drame philosophique et passioiniel dont je vous suis très reconnaissante, monsieur le directeur, d'avoir bien voulu entendre la lecture.
Le Directeur. — Brochin m'avait parlé de vous en de tels termes que j'avais une vive curiosité de connaître votre pièce... (Adriennc s'incline.) Quand je dis « pièce » c'est un mot un peu banal... Ce n'est pas à proprement parler une pièce de théâtre.
Adrienne. — Oh! non... Je me suis appliquée à retirer au contraire tout ce qui pouvait ressembler à du théâtre.
Le Directeur. — Vous y avez admirablement réussi. Car votre œuvre présente en outre cette originalité singulière que les personnages, aux moments les plus pathétiques, au lieu d'exprimer leurs passions, se taisent tout à coup...
LÉOPOLD, avec admiration. — Voilà ! Voilà ! Ça, c'est la trouvaille!
Le Directeur. — Pardon! Voulez- vous me donner un instant votre manuscrit.
Il le feuillette pour chercher le passage, et pendant ce temps.
CéuNA, à Borabci à part. — Cette lecture ne vous a pas trop fatigué, Adolphe î
BoîiBEL, même jeu. — Mais non, mais non... Il me semble même que de temps en temps je comprenais...
CÉLINA, même jeu. — Ahî
BoMBEL, même jeu. — Pas tout, évidemment, pas tout!
CÉLiNA, même jeu. — C'est bon sig^ie, ça, c'cst bon signe !
Le Directeur, ayant trouvé le passage. — Tenez, là, par exemple, quand Jeanne de Breuil apprend la trahison de son amant, vous mettez comme indication scénique: « Elle reste dix minutes sans parler. »
Adrienne, — J'ai voulu exprimer par ce silence...
Le Directeur. — Oui... je sais... les grandes douleurs sont muettes... Mais je me demande si le public...
Adrienne. — Dans ma pensée, je supprime le public...
LÉOPOLD. — Est-ce que nous nous inquiétons du public, nous autres savants, quand nous faisons une expérience ?
Le Directeur. — Remarquez que, personnellement, je suis de votre avis... J*ai joué les œuvres les plus audacieuses de notre époque... j'ai créé dix formules nouvelles et, quant au public, pour vous dire le cas que j'en fais, c'est moi qui ai eu l'idée de mettre un décor sur le devant de la scène à la place du rideau, de façon à lui cacher absolument la vue de ce qui se passe...
LÉOPOLD. — Et qu'ont dit les s])ectateursf
Le Directeur. — Le premier soir, la pièce a été acclamée... mais à la seconde représentation...
Brochin. — J'y étais, à la seconde, j'y étais...
Le Directeur. — Ah! c'était vous? (ii va luî serrer la main.) Vous voycz que je ne suis pas pour les concessions... Cependant, il y a des limites... (A .\drieniie.) Et pour me résumer, chère madame, votre drame m'a profondément ému, mais il vient trop tôt. C'est une de ces œuvres qui devancent leur époque. Elle n'est donc pas jouable dans la période de décadence que nous traversons.
Adrienne. — Vous ne pouvez pas m'adresser un plus grand éloge! Je vous avoue que j'ai craint un instant que cette œuvre fût jouable.
Le Directeur. — Ne le craignez plus. Mais publiez-la chez Brochin, elle aura un succès énoi*me.
Brochin, vivement. — Ce n'est pas mpn avis. L'œuvre de madame ne s'adresse qu'à une élite, à une toute petite élite. Or, l'élite n'achète pas... C'est même à ça qu'on la reconnaît. Tenez, je crois que j'ai trouvé la vraie façon de la présenter.
Adrienne. — Voyons?... Voyons f...
Brochin. — Ce serait d'inviter chez vous les personnalités les plus eu vue du monde parisien, la Critique, et la lire vous-même... elle gagnera cent pour cent à être lue par vous... avec votre âme... avec votre pensée...
Le Directeur, — Votre âme... votre pensée!... Voilà la solution ! Et maintenant je file, j'ai ma répétition... Au revoir, monsieur Bombel.
BoMBEL. — Cher monsieur... Je suis flatté d'avoir fait votre connaissance... On raconte tant de choses sur les directeurs de théâtre que je n'étais pas- fâché d'en voir un de près.
Le Directeur. — Et j'ose dire que vous avez vu ce qu'il y a de mieux... (A Léopold.) Monsieur... (A Céiina.) Mademoiselle... Encore bravo, chère madame. Cher monsieur, à bientôt.
Il sort.
Brochin, i Adrienne. — Quel dommage que la baronne n'ait pas pu écouter cette belle œuvre!... Vous savez qu'elle est à Paris?
LA PETITE ILLUSTRATION
Adrienne. — Ah! j'ignorais...
Brochin. — Elle ne vous a pas écrit?
Adrienne. — Pas depuis son mariage.
Brochin. — Moi, j'ai reçu hier une lettre d'elle. Elle est en voyage de noce.
Adrienne^ souriant. — Nous allons voir le comte Travelli?
Brochin. — Non... elle est en voyage de noce, mais sans son mari... Au revoir... au revoir...
Il sort.