Scène X
ADRIENNE, LEON, puis, un instant. LEOPOLD
Adrienne. — Avant tout, je vous prie de me dire ce que signifie cette histoire de comptable?
LÉON. — Cette histoire de comptable signifie, madame, que je suis depuis un quart d'heure l'associé de mon frère et que je redeviens marchand de papiers peints; vous êtes désormais la femme d'un marchand de papiers peints et pas autre chose!
Adrienne. — De papiers peints!
LÉON. — Oui, madame.
Adrienne. — Vous ne m'avez pas regardée I
LÉON. — Nous réintégrons dès demain notre appartement du faubourg Poissonnière. Je viens de donner congé au directeur du Palace.
Adrienne. — Vraiment?
LÉON. — Donner ordre de vendre l'auto.
Adrienne. — Ce sera à moi de parler, tout à l'heure, n'est-ce pas? Ce sera mon tour?
LA PETITE ILLUSTRATION
LÉON. — Je vais tâcher aussi de trouver un acquéreur pour le tableau de Barnabe qui vaudra peutêtre un million dans cent ans, mais qui ne vaudra que quarante francs Tannée prochaine...
Adr'tï^nne. — Et moi je vous dis, monsieur... Et puis, assez de « monsieur » et de u madame ». Comme dans les comé<lies, heinf Je te dis donc, mon petit, que j'ai l'intention de mener la vie qui me plaira et de fréquenter qui je voudrai... Et il faut que tu aies un certain aplomb pour me dicter des conditions quand je suis sûre, aujourd'hui, que tu m'as salement trompée avec la baronne! Je ne divorcerai pas parce qu'il est trop tard et que c'est refroidi. Mais, quant à redevenir la femme que j ctais autrefois, ça, mon petit, n'y compte plus! Mais ose donc le nier que tu as été l'amant de la baronne! ose! Et juste le jour où j'avais le pressentiment! Ah! tu l'as été fourbe, ce jour-là, tu l'as été!
LÉON. — Ce jour-là, ce n'est ])as moi, Ix'on Lagraine, ton mari, qui as été Tamant de la baronne! C'est un garçon de bureau de l'Institut de beauté que tu avais envoyé chez l'architecte [)our lui dire que la cheminée du laboratoire fumait... Voilà rhomme à qui la baronne s'est donnée! C'est î|on affaire! Quant à moi, je ne veux plus entendre parler de cette histoire!
Adrien NE. — Si tu crois t'en tirer avec des blapies de poète!
LÉON. — Je ne suis plus poète!... J'ai jeté mes vers au feu, comme vous allez y jeter le manuscrit que vous avez dans votre rtianchon.
Adrienne. — Dans mon manchon. Et quV a-t-il dans mon manchon f
LÉON. — Il y a un drame en cinq actes! Car j'ai laissé ma femme écrire un drame en cinq actes! J'en demande pardon à Dieu et aux hommes!
AERIENNE. — Quand tu la connaîtras, ma pièce, tu en parleras autrement, mon petit!
LÉON. — Je la connais! « Fin d'âme » F-a-i-mî
Adrienne. — F-i-n! Et où Tas-tu trouvée?
LÉON. — Dans le tiroir de ton bureau.
Adrienne. — Il était fermé à clef!
LÉON. — J'ai fait faire une fausse clef...
Adrienne, furieuse. — Ah ! c'est trop fort ! Et de quel droit te perméts-tu de fracturer mes tiroirs... et de lire ce que j'écris? Il ne te mancjue plus maintenant que d'aller me débiner j>artout, comme un confrère... Et je serais curieuse de savoir ce que tu en penses, de ma pièce, je serais curieuse?
LÉON. — Il ne me convient pas de vous le dire!
Adrienne, allant à luî et Ic prenant par le bras. — Je
l'exige! tu entends? Je l'exige!
Entre Lcopold.
LÉOPOLD, s'arrétant sur le seuil. Madame, je vieUS...
LÉON. — Qu'est-ce qu'il veut encore, celui-là ! Qu'est-ce qu'il veut encore? Pardon! \'ous désirez, monsieur?
LÉOPOLD. — Je venais cliercher madame Lagraine, comme , c'était convenu, pour la présenter à Granvalliers... le membre de l'Institut.
LÉON. — De l'Institut de beauté?
LÉOPOLD. — Non, de l'autre!
Adrienne. — Attendez-moi, Léopold, je vous suis.
LÉOPOLD. — Je vous le ferai connaître si vous voulez... C'est un savant... Il vous, intéressera beaucoup!
LÉON. — A-t-il besoin de papiers peints pour son appartement ?
LÉOPOLD, ahuri. — De papiers peints?... Ça, je l'ignore !
LÉON. — S'il n'en a pas besoin, il ne^'intéresse pas... Donnez-lui toujours mon adresser Lagraine frères, 31, faubourg Poissonnière.
LÉOPOLD. — Je n'y manquerai pas.
LÉON, avec autorité. — Vous pouvez VOUS retirer, monsieur !
LÉOPOLD. — Bien, patron, je me retire!
II sort timidement.
LÉON. — Cette fois-ci, vous avez raison. Je suis le patron!
Adrienne. — Tu vas me donner immédiatement ton opinion sur ma pièce! Et pas de faux-fuyants, n'est-ce pas?
LÉON. — Tu y tiens?
Adrienne. — J'y tiens î
LÉON. — Je te préviens que tu as tort d'insister.
Adrienne. — J'insiste tout de même, j'insiste maljSTc tes ricanements. Car ce serait drôle vraiment... Oh! oui, ce serait drôle que la seule personne qui n'admire pas « Fin d'âme » ce fût toi justement... Mais c'est possible! t'est possible après tout!... Ça te dépasse... Alors... Ma pièce n'a pas l'honneur de te plaire ? (Violemment.) Mais réponds-moi donc, espèce de lâche!
LÉON, froidement. — <( Fin d'âme )) cst absùrde!
Adrienne. — Tu dis? ^
LÉON. — Je dis: « Fin d'âme » est absurde et écrit dans un charabia abominable!
Adrienne, hors dviie. — As.<îez! Assez! Et je vais chez l'avoué... à l'instant! à l'instant! pour le divorce! Tiens]...
Elle lui jette le manuscrit à la figure.
LÉON, sans faire un geste. Bien !
Adrienne, ramassant tout à coup le manuscrit. Et
quand elle se dépruise en mendiant et que, malgré les haillons sordides dont elle est vêtue, elle se fait aimer par le prince, ce n'est pas beau, peut-être, ce n'est pas beau?
LÉON. — C'est moche!
Adrienne, allant à lui et lui prenant les joues entre ses deux mains et le griffant. — C'est infâme, CC qUC tu fais,
c'est infâme... Et la mort, la mort qui les empêche de s'unir... dans un spasme suprême...
LÉON. — Il y a de quoi î
Adrienne. — Ce n'est pas neuf, ça?... Ça ne vaut l)as les «Impressions de tuiniel )>?...
LÉON. — - Tu me ^Tiffes!
Adrienne. — Réponds!
LÉON. — Oui, ça vaut les « Impressions de tunnel », mais les « Impressions de tunnel » ça ne vaut rien!
Adrienne. — Alors, mon drame ne vaut rien?
LÉON. — Rien î
Adrienne, eiic le gifle. — Voilà ce que tu mérites!
LÉON, sans broncher. — Parfaitement!
Adrienne. — Et, dans huit jours, il y aura chez moi deux cents ])ersonnes qui te donneront un démenti éclatant!
LÉON. — Ah! il y aura deux cents personnes chez moi !
Adrienne. — Oui... la critique! la presse! Des femmes du monde! des artistes. Tout-Paris! et tu rajreras! oui...
LÉON, tout à coup furieux. — Ah! c'est Comme ça!
Il s'avance, menaçant, vers elle.
Adrienne, reculant. — Eh bien, qu'est-ce qui te prend? Il me fait peur, celui-là!
LÉON. — j- Ah! c'est comme ça!
Il la prend par le bras et l'assoit vigoureusement sur le canapé.
Adrienne, affolée. — Il me bat! Il me bat! parce que j'ai écrit une belle œuvre ! Ah ! c'est dur tout de
même. (Elle éclate brusquement en sanglots.) Et Ça me fait
de la peine! Oh! oui! ça me fait de la peine!
Elle continue à sangloter.
LÉON, se jetant à ses pieds. — Ma chérie, ma chéric... Je te demande pardon!
Adrienne, toujours en larmes. — J'ai du chagrin... du chagrin... Moi qui ai tant travaillé... Un mois... un mois... trois heures par jour! pour s'entendre dire par son mari... qu'on écrit un charabia!
LÉON. — Je t'aime, ma chérie, je t'adore... Tu écris admirablement... surtout quand tu m'écris à moi... Tu ne t'imagines pas alors comme tu dis des choses originales et charmantes... Je te montrerai tes lettres... Je les ai conservées... ça, c'est du style... Mais « les portes sacrées de l'Idéal » et « ton amour est un philtre farouche » et « ton âme est un vase d'or pur »... Crois-moi, ma chérie, je suis un mauvais poète, mais je suis un excellent critique.
Adrienne, en sanglots. — Il y a pourtant une belle page dans « Fin d'âme ». Celle-là, j'en suis sûre...
LÉON, avec conviction. — Oui, il y a une très belle page, c'est vrai!..,
Adrienne. — N'est-ce pas? Merci, mon chéri, merci!... Et nous la garderons, celle-là, veux-tuf
LÉON. — Et nous la ferons encadrer... Et nous la lirons tous les soirs... entre nous...
Adrienne. — Tu sais de quelle page je veux parler?
LÉON, l'embrassant. — Oui, oui... je le sais... la page où...
Adrienne, dans ses bras. — C'est ça, c'est ça!
Parait Bombel, puis Célina.