Scène IX
BOMBEL, CELINA, puis BROCHIN et LEON
CÉLINA. — Eh bien, qu'y a-t-il, Adolphe?
Bombel. — Il y a que c'est très embêtant et que
ces gaillards-là prennent Thabitude de ven?r se disputer chez moi!
CÉLINA. — Quels gaillards? Votre neveu et votre nièce ?
Bombel. — Oui, et j'ai bien envie de partir pour la campagne. Partons pour la campagne, Célina.
CÉLINA. — Jamais de la vie, par exemple !
D'abord, l'air de la campagne ne vous a jamais réussi; et puis, il faut que vous trouviez le moyen de réconcilier ces enfants-là...
Bombel. — Ils se réconcilieront bien sans moi.
CÉLINA. — Vous êtes révoltant d*égoïsme, à la fin! Vous entendez, Adolphe; je ne veux pas de brouille dans votre famille que je considère désormais comme la mienne.
Bombel. — C'est entendu... je les raccommoderai, je te le promets, mais ne me parle pas sévèrement... ça me fait de la peine... viens près de moi et appellemoi ton coco.
CÉLINA. — Je vous appellerai « mon coco » si tu fais ton devoir.
Bombel. — Tu m'aimes toujours?
CÉLINA. — Oui, je t'aime. Tu es le premier homme que j'aie aimé. Seras-tu le dernier ? Es-tu le commencement d'une série? Mystère de la vie des femmes !
Bombel. — Tais-toi! Tais-toi!
Il la prend <lans ses brus.
('ÉLINA. — Voyons... voyons... arrêtez-vous... Ces manières-là étaient bonnes quand vous n'étiez pas mon amant î... Aujourd'hui que je vous ai cédé, il faut de la tenue... Autrement, de quoi aurions-nous l'air? (/'est inouï comme vous tomberiez facilement dans le libertinage!
Bombel. — Mais non, mon coco, mais non... ce n'est pas du libertinage... ça n'a aucun rapport...
CÉLINA. — Si vous croyez que je n'ai pas compris tout à l'heure quand vous m'avez dit : « Venez me réveiller, ('élina. »
Bombel. — Eh bien, c'est une ardeur naturelle... tout ce (ju'il y a de plus naturelle,., c'est l'amour.
CÉLINA. — Je ne comprends pas l'amour de cette façon. Je ne comprends pas l'amour sans pudeur.
Bombel. — Mais moi non plus. Ne dirait-on pas que je suis un satyre! Je suis un homme normal, Célina, je vous assure.
CÉLINA. — Vous n'avez pas d'idéal. Moi j'en ai un. Je veux qu'un jour votre famille puisse dire: « Notre oncle a eu de la chance dans la vie. A l'âge où les hommes sont guettés par la décrépitude, il a rencontré une femme qui s'est dévouée pour lui, qui l'a soigné... »
Bombel, furieux. — Assez, Célina, assez ! Je ne veux plus être soigné !... vous me parlez tout le temps de ma santé, c'est insupportable! Vous allez me rendre malade! Je vous aime, moi, je vous aime!... Et je vous jure que je lYie porte bien ! Je ne me suis jamais mieux porté!
CÉLINA. — Ah ! c'est comme ça !
Bombel. — Oui, c'est comme ça !
CÉLINA. — Vous voulez?
Bombel. — Je veux ! J'exige !
CÉLINA. — Eh bien, alors, nous allons rire! nous allons rire! Car vous ne me connaissez pas, Adolphe!- Malgré ma pudeur, je suis une femme passionnée!
Bombel. — Tant mieux!
CÉLINA. — Et je ne réponds plus de rien!... Ne vous en prenez qu'à vous!
BoMBEL. — Tu me plais, ma petite Célina, tu me | plais follement!
Il la prend dans ses bras.
CÉLINA^^ans ses bras, avec extase. — Je te plaisî
BoMBEL. — Oui, oui...
Entre le domestique. Ils se reculent vivement.
Le Domestique. — Monsieur, c'est un des messieurs de tout à rheure qui demande M. Lagraine.
BoAiBix. — Mon neveu n'est pas ici... Il a un domicile... Faites entrer ce monsieur... (Quand le dômestique est sorti. A Célina.) Eh bien î... Allez, Célina, allez...
C^iLiNA. — Monsieur Bombel...
BoMBKL. — J'ai envie de prendre une tasse de Ihé. J'ai une envie incroyable de prendre une tasse de thé.
CÉLINA. — Oui, monsieur Bombel.
Elle entre pudiquement dans la chambre et les yeux baissés.
BrOCHIN, introduit par le domestique. Mille pardons de vous déranger, cher monsieur... Mais je viens de chez votre neveu à qui j'ai à parler d'une affaire délicate. On m'a dit qu'il était chez vous.
Bombel. — II n'y est pas... Mais il va peut-être revenir... 11 ne bouge pour ainsi dire plus de chez moi... Si vous voulez l'attendre... Excusez-moi, c'est rheure de mon thé !
Il sort.
LÉON, entrant. — Vous ici, Brochinf
Brochin. — Excusez-moi, cher ami, de vous relancer jusqu'ici, mais j'ai à vous parler de choses très sérieuses.
LÉON. — Comme ça se trouve, moi aussi ! Je vous écoute.
Brochin. — Ce que j'ai à vous dire ne peut pas vous froisser... Vous êtes désormais un ami pour moi... J'ai aussi la plus respectueuse estime pour M™* Lagraine, que j'ai souvent rencontrée dans le monde... Alors, nous nous devons la franchise, la vérité...
LÉON. — Bien ! Très bien !
Brochin. — Mon Dieu! tout le monde peut se tromper... un éditeur même n'est pas infaillible... Voici, mon bon ami, voici... j'ai relu vos vers...
LÉON. — Ça, c'est curieux, j'en ai fait autant!
Brochin. — Je les ai relus avec la plus grande attention, la plus grande bienveillance... Eh bien, mon ami, mon bon ami... je crois, dans votre intérêt... qu'il ne faut pas les publier... du moins tout de suite... 11 faut attendre que vous soyez plus connu... Et puis, je ne vous le cache pas, j'ai constaté des fautes... des lacunes... et je craindrais... Voyons, mon ami, ne vous frappez pas! Vous êtes jeune!
LÉON, riant. — Me frapper, Brochin ! Mais figurezvous que je vous écrivais justement à ce sujet... car je viens de prendre une décision d'une énergie telle qu'elle me stupéfie moi-même!
Brochin. — Et laquelle?
LÉON. — Brochin, non seulement il ne faut pas publier mon volume tout de suite... mais il ne faut jamais le publier! Moi vivant, ce volume ne paraîtra pas... Car j'ai relu à haute voix, vous entendez? à haute voix, quelques vers de ce volume et entre autres les « Impressions de tunnel »...
Brochin. — Ça, c'est ce qu'il y a de mieux!... c'est le morceau capital... Ah! si tout était de cette force ! Malheureusement...
Léon. — Brochin, je vous donne ma parole d'hon-
neur que les « Impressions de tunnel », morceau capital de mon volume, sont une chose idiote!
Brochin. — Mais non, mais non... là vous exagérez !
LÉON. — Brochin, je vais vous faire un aveu que vous n'entendrez jamais de la bouche d'un autre poète que moi ! Eh bien, je ne suis plus sûr d'avoir un talent immense!
Brochin. — Voyons... mon bon... voyons... ne nous décourageons pas... Evidemment, vous n'avez pas un talent immense... quoique je l'aie cru un instant... Je m'étais emballé, je l'avoue.
LÉON. — C'est ce qui aurait dû nous ouvrir les yeux !
Brochin. — Quoi?
LÉON. — Comment! j'envoie un manuscrit à un éditeur sans recommandations, sans appui... Et quel manuscrit... des vers!... Ces vers, il les lit, il s'emballe...
Brochin. — Oui!
LÉON. — 11 les trouve superbes! Il va les éditer! Toutes les portes s'ouvrent devant moi pour mes débuts... Je ne rencontre aucune difficulté, aucun ol^tacle... Quelle preuve nous fallait-il de plus que je n'avais pas de talent?
Brochin. — Bravo! mon ami... Voilà comme on doit prendre les choses... Tenez! je reviens sur mon opinion... Vous avez du talent! Mais ce n'est pas un talent poétique... Vous devriez écrire en prose... Voilà une idée!
LÉON. — Nous en recauserons.
^ntrc Adrienne.
Brochin, à Adrienne. — Madame... nous sommes d'accord, votre mari et moi!
LÉON, à Brochin. — Je VOUS enverrai demain mort comptable pour régler les quelques petits frais que j'ai pu vous occasionner..
Brochin. — Ce n'est pas pressé, mon ami, ce n'est pas pressé... Mais je compte que si jamais vous écrivez en prose... ce serait pour moi? Je n'admets pas de refus...
LÉON. — Je ne vous raterai pas, je vous le promets !
Brochin. — Merci, mon ami, merci... Madame, mes hommages... (En sortant.) Ah! s'il n'y avait que des écrivains comme lui!
Il sort.