‹ L'Institut de beauté, comédie en 3 actesChapitre 5 sur 45 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Dans un appartemen' cTun grand Palace. Au lever du rideau, Léon fume une dgarelte. Entre un garçon d* hôtel. Scène preniàre

LEON, allongé dans un fauteuil. LE GARÇON,

puis ADRIENNE

LÉON. — Un cocktail?

Le Garçon. — Bien, monsieur. Je Tapporte à rinstant.

LÉON, à Adrienne qui paraît à droite. — Tu ne VeuX

pas un cocktail?

Adrienne. — Non, merci.

LÉON. — Qu^est-ce que tu fais cet après-midi, ma chérie?

Adrienne. — Je vais...

Sonnerie du téléphone qui interrompt la phrase.

LÉON. — Vois ce que c'est.

Adrienne, allant au téléphone. — Oui... oui... c'est ici... Je suis madame Lagraine...Voici mon mari, monsieur... (A Léon.) Léon, monsieur Brochin... Connais-tu?

LÉON, se levant brusquement. — BrOchin ? l'éditeur...? (Il se précipite au téléphone.) C'est VOUS-même,

monsieur...? Comment donc... je serai très flatté... (Adrienne prend l'autre récepteur.) Oui, figurez- VOUS... je

n'ai pas encore trouvé un appartement qui me plaise, j'étais obligfé de quitter le mien et je suis au Great- Palace avec ma femme... Je crois bien... On est admirablement pour travailler... la tranquillité dans le luxe... Vous êtes trop bon... Je ne bouge pas, je

vous attends... A tout de suite.... (il raccroche le récepteur et d'un air rayonnant.) Ça, c'est épatant!... c'est

inespéré !

Adrienne. — Ne t'emballe pas! ne t'emballe pas!

LÉON. — Un éditeur qui, à notre époque, se donne la peine de téléphoner à un monsieur pour lui dire qu'il a lu son manuscrit, et quel manuscrit, des vers! Car j'ai eu le toupet de lui envoyer mes vers...! Demande à n'importe qui, c'est épatant!

Adrienne. — C'est leur métier à ces gens-là.

LÉON. — Leur métier est de les éditer, ce n'est pas de les lire. Et Brochin non seulement lec a lus, mais il les trouve remarquables...

Adrienne. — Il n'a pas dit ça du tout. Il n'a rien dit.

LÉON. — Pardon, il a dit: « Je vous donnerai mon opinion de vive voix. » Si cette opinion n'était pas bonne, si elle n'était pas excellente, Brochin ne se dérangerait pas pour venir au Palace... lui-même.

Adrienne. — Il vient au Palace parce qu'il y a rendez-vous avec quelqu'un. Tu n'as pas entendu? et il profite de l'occasion, puisque tu y es... C'est curieux comme tu arranges les choses à ton point de vue...

LÉON. — Je les interprète dans un sens favorable... Je ne vois pas pourquoi j'appellerais sur ma tête les pires catastrophes par des gestes craintifs et des paroles timides... (Entre le garçon avec un cocktail.) Merci... Mettez ça là... (Quand le garçon est

sorti.) J'ai eu tout de même une idée sublima de nous installer ici...

Adrienne. — H fallait bien nous installer quelque part... Nous étions sans domicile, grâce à toi...

; LÉON. — Je ne pouvais plus demeurer rue du Faubourg-Poissonnière... Impossible d'écrire une ligne, dans ce brouhaha, au milieu de ce bruit... dans ce vaet-vient coutitiuel d'employés, d'ouvriers, de camionneurs... Comment voulez-vous faire des vers au milieu de tout çaî... Comment voulez-vous faire des vers?...

Adrien NE. — C'est que, mon chéri, quand nous nous sommes mariés, tu n'écrivais pas... Tu n'étais pas encore poète, tu étais marchand de papiers peints... Alors, il était tout naturel d'habiter le faubourg Poissonnière.

LÉON. — Pardon... pardon... je n'étais pas marchand de papiers peints... C'est mon frère qui l'était. Ne confondons pas... Moi, j'avais simplement des fonds dans la maison.

Adrienne. — Tu étais associé, mon chéri.

LÉON. — J'étais associé si tu veux, mais je ne m'occupais de rien, de rien du tout... Alors, j'ai retiré mes fonds pour mener une vie plus conforme à mes goûta... plus artiste... Et puis, il est bon de se donner de- temps en temps la sensation qu'on a deux cent mille francsl de rente, son automobile...

Adrienne. — Et des cocktails à discrétion.

LÉON. — Senis par des domestiques bien stylés. Evidemment, nous n'avons pas deux cent mille francs de rente.

Adrienne. — Nous en avons vingt mille.

LÉON. — Voilà! Mais ce qu'il ne faut surtout pas, c'est nous résigner à mener une vie médiocre et bornée, comme mon frère et ma belle-sœur.

Adrienne. — Qui sont très heureux.

LÉON. — Ils ne sont pas heurenx, ils sont immobiles, ce qui est très différent. D'ailleurs, ce n'est pas parce que nous dépenserions pendant quelques années trois ou quatre fois plus que nos revenus que ce serait très grave...

Adrienne. — Tu vas encore me parler de ton oncle de Dijon!

Léon. — Oui... j'ai de ses nouvelles... Hélas! c'est navrant! Cinquante-cinq ans à peine et dans un état de ramollissement!... il ne peut plus faire un pas... on le traîne dans une petite voiture... C'est la fin! Dieu sait si je ne souhaite, pas sa mort, mais tout vaut mieux que cette déchéance, tout ! Je n'ose même pas aller le voir. 11 est perdu... Tu vois qu'il n'y a pas lieu de nous inquiéter.

Adrienne. — Remarque, mon chéri, que je n'insiste pas,.. Ce n'est jamais moi qui t embêterai... Je t adore, moi, je suis très heureuse, et tant que tu ne feras que des bêtises moyennes, je ne me permettrai aucune observation.

LÉON. — Et si je me mets à faire des bêtises audessus de la moyenne?

Adrienne. — Alors, j'interviendrai... et comment! C'est admirable! Il y aurait ici quelqu'un qui ne nous connaîtrait pas et on lui demanderait : « Qui est de ces delix êtres celui qui songe à faire des économies pour ses vieux jours. » Il n'y a pas d'erreur... c'est toi qu'on prendrait pour le bourgeois, pour le garçon malin en affaires... pour le bonhomme prudent... tandis que c'est juste le contraire...

LÉON. — C'est moi qui suis le poète, le fantaisiste, et toi, tu es la sagesse. Allons! embrasse-moi, la sagesse...

Adrienne, — Ne t'y fie pas, pourtant. J'ai l'air au repos, parce que je te tiens bien et que je suis entièrement satisfaite de toi, comme mari d'abord et ensuite comme camarade... parce que je ne m'en-

nuie jamais et que, quand j^ai envie de m'amuser...

LÉON. — Je t'amuse, n'est-ce pas? Je t'amuse...

Adrienne. — Mais le jour où, sous prétexte^ de faire des vers, tu aurais l'ombre. dhine pensée qui ne se rapporterait pas à ma petite personne, je.iue sais pas de quoi je serais capable... En attendant, j'ai la confiance, la tranquillité et le plaisir... Alors je ne vois pas pourquoi je ne m'offrirais pas le luxe d'être raisonnable... Tu es l'homme gai et fidèle, il n'y a pas mieux.

LÉON. — Il n'y a pas mieux, évidemment.

Adrienne, un petit temps. — Eh bien?

LÉON. — Eh bien, quoi?

Adrienne. — C'est tout ce que tu trouves à me répondre?

LÉON. — Tu ne me demandes rien... Tu dis que je suis gai... C'est vrai.

Adrienne. — Je te dis aussi que tu es fidèle.

LÉON. — C'est encore vrai, et ça ne comporte pas de réponse. C'est un fait. ' .

Adrienne. — Oui... mais tu aurais pu profiter de l'occasion pour me dire que tu es encore plus fifdèle que je ne crois... C'aurait été la moindre des choses.

LÉON. — Je te suis encore plus fidèle que je ne le crois moi-même.

Adrienne. — Bon... ça me suffit... ça me suffit...

La Femme de chambre, entrant. — Monsieur Brochin...

LÉON. — C'est lui... Faites entrer.

Adrienne. — Je vous laisse seuls.

LÉON. — Mais non, mais non. Il est bon qu'il te voie. Seulement, laisse-moi parler... ne te mêle pas trop à la conversation... Je sais ce qu'il faut dire à ces gens-là... et môme si j'altère légèrement la vérité, reste impassible.

Adrienne. — Tu ne veux pourtant pas le rouler?

TjKON. — Non, mais je ne veux pas qu'il me rouie.

Adrienne. — Ça revient au même... N'aie pas peur, je suis ta femme.

La femme de chambre introduit Brochin.

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