Scène II
Les mêmes, BROCHIN
Brochin, allant à Léon, la main tendue. — Très heu-
reux, monsieur Lagraine, de faire votre connaissance.
LÉON. — Et moi de même, monsieur... Voulezvous me permettre de vous présenter ma femme?
Brochin. — Madame... mes hommages...
Adrienne. — Monsieur... (Elle lui montre un siège.) Je vous en prie.
Brochin, s'asscyant. — Je ne connaissais pas ces nouveaux appartements du Great-Palace... On m'en avait parlé, ils sont délicieux.
LÉON. — Oui... J'adore cette existence de grands hôtels cosmopolites... on a la sensation qu'on n'est ni chez soi, ni chez les autres, mais chez une espèce de magicien fastueux qui vous donne l'hospitalité sans vous imposer sa présence... C'est exquis...
Brochin. — Très moderne.
LÉON. — Un paquebot où on n'a pas le mal de mer...
Brochin. — Vous habitez la province?
LÉON. — Pas du tout... J'habite Paris... j'y suis né..:, j'y ai fait toutes mes études et je m'y suis marié;
BrOCHIÎC, galant, en regardant Adrienne. — Il était inutile de me dire que vous aviez épousé une Parisienne..^
LA PETITE ILLUSTRATION
Adriekke. — Oh! Monsieur... trop aimable... Je fais ce que je peux...
Brochin. — Je vous posais cette question parce qu^en vous voyant au Palace...
LÉON. — Je vous ai expliqué dans le téléphone...
Brochik. — Oui... j'avais oublié... Et vous pouvez vraiment travailler ici? C'est très curieux... Ah! maintenant, je vais vous donner mon opinion sur le manuscrit que j*ai reçu de vous... Je vais vous la donner carrément^ franchement, comme un homme qui a été frappé par votre talent et qui compte lieaueoup sur vous... Oui, madame, votre mari est un poète.
Adrienne. — Oh! tant mieux!
Brochin. — J'ignore s'il est un grand poète... ça dépendra du succès de son volume.
Adrienne. — Evidemment.
Brochin. — Mais il a une personnalité... c'est ce que nous recherchons tous... c'est ce qui a attiré d'abord mon attention sur lui... (il lui tend la main.)
LÉON. — Merci.... merci...
Brochin. — Oui... vous voyez les choses d'une façon qui n'est qu'à vous... Vous êtes à la fois moderne et naïf...
LÉON. — Oui... oui...
Brochin. — Lyrique et corrompu...
LÉON. — Oui... oui...
Adrienne. — Mais non, mais non, il n'est pas corrompu...
Brochin. — En vers... il l'est en vers...
Adrienne, sur un signe sévère de Léon. — Ça, je ne dis pas...
Brochin, — A propos, je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, il y a dans votre manuscrit un sonnet qui n'est pas terminé.
Léon: — Je le terminerai cet été.
Brochin. — Je vous signalerai encore quelques fautes de prosodie et même de syntaxe qui n'ont d'ailleurs aujourd'hui aucune importance.
LÉON. — Je les ai faites exprès.
Brochin. — Alors, tout va bien... Je publierai votre volume en octobre, à la rentrée.
LÉON, se levant — En octobrc!... Vous excusez mon émotion!...
Brochin. — Elle est toute naturelle.
LÉON. — Débuter ainsi chez le plus grand éditeur de Paris... comme ça, du premier coup...
Brochin. — Chez un homme, en tout cas, qui aime les jeunes... Quel âge avez-vousî
LÉON. — Trente-cinq ans.
Brochin. — Ne bougeons pas de là, c'est le meilleur âge aujourd'hui pour débuter... On a encore de la fougue et déjà de la maturité... On a vécu sans être trop fatigué... C'est excellent... Qu'avezvous fait jusqu'ici?
LÉON — J'ai été refusé à Polytechnique.
Brochin. — C'est tout?
LÉON. — C'est tout.
Brochin, souriant — Je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez de la fortune?
LÉON. — Je suis largement à l'abri des préoccupations matérielles...
Adrienne. — C'est-à-dire que....
Elle s'arrête sur un regard de I«éon.
Brochin. — Vous m'êtes très sympathique et je me charge de votre lancement. Voyez-vous, mon cher, il y a deux sortes de poète: le poète riche et le poète pauvre... Ils se lancent d'une façon très différente. Le poète pauvre a pour lui les jeunes
gens, les cafés littéraires, le quartier Latin, les petites re\nies... Le poète riche a les salons, le boulevard, la presse... 11 doit se montrer, recevoir, avoir une femme comme la vôtre, un train de maison... Vous êtes dans la bonne voie, marchez ainsi... vous arriverez, je réponds de vous. (Silence.) Ah! maintenant, je vous quitte. Nous pourrions déjeuner ensemble un de ces jours, voulez-vous f
LÉON. — Je crois bien!
Brochin. — Au revoir donc, ne vous» dérangez pas... ne me reconduisez pas... Dailleurs, je reste à rhôtel un instant... J*ai une visite à faire à [. baronne Tournois.
Adrienne. — A la baronne?... Mais nous la cou naissons très bien !...
Brochin. — Oui... elle me Ta dit.
Adrienne. — Nous nous sommes liés avec elle depuis que nous habitons le Palace.
Brochin. — C'est une excellente amie à moi... J'étais en relations d'affaires avec son mari, le baron Tournois, le sénateur... J'avais édité de lui une brociiure politique... Quand il a abandonné sa femme et sa situation pour suivre une chanteuse de caféconcert, vous vous rappelez le scandale?... C'est moi qui ai ser\'i d'intermédiaire aux époux... J'ai tâché d'arranger les choses. Tout cela est loin. Aujourd'hui, la baronne est veuve, elle voyage et on ne la voit que rarement à Paris.
Adrienne. — J'ai infiniment de sympathie pour elle... C'est une femme d'une distinction charmante.
Brochin. — Et qui est au courant de tout... qui s'intéresse à tout... Je ne vous cache pas que je lui ai lu quelques-uns de vos vers...
LÉON. — Ah! vraiment?
Brochin. — Entre autres les « Impressions de tunnel », qui sont à mon avis une de vos plus belles inspirations... Elle en a été bouleversée... Vous avez en elle une grande admiratrice... Elle est pour beaucoup dans la démarche inusitée que je fais auprès de vous. I
Adrienne. — Elle ne m'en a jamais parlé... Quelle délicatesse !
Brochin. — Vous pouvez la remercier. Pensez aussi à lui envoyer votre volume quand il paraîtra... Au revoir, madame... Au revoir, mon cher poète... N'oubliez pas de finir le sonnet.
LÉON. — Je vous le promets. (Sort Brochin.)