‹ L'Institut de France et le second Empire: souvenirs anecdotiques d'après des documents inéditsChapitre 6 sur 6 · LE PRIX TRIENNAL · texte numérisé non relu

LE PRIX TRIENNAL

A côté de ses rigueurs, le décret du 14 avril 1855 contenait une disposition destinée à en corriger Tamertume. Il instituait un prix d'une valeur annuelle de dix mille francs que, « tous les trois ans, rinstitut devait décerner à l'ouvrage ou ^ la découverte que les cinq classes auraient jugé le plus propre à servir ou à honorer le pays ».

Ce prix « devait être décerné pour la première fois, le 15 août 1856, entre tous les auteurs des travaux signalés dans les cinq dernières années ■ (1).

Le jugement en était déféré à une commission choisie dans le sein de Tins* titut par le Gouvernement, et qui, de concert avec les membres du Bureau, devait proposer à rassemblée générale Tceuvre jugée digne d'être couronnée (2).

C'était, par Timportance du prix, par le caracrère national qui y était attaché, la plus haute récompense que rinstitut eût jamais eu à décerner. Elle était de nature à stimuler les énergies

(i) Décret da 14 ayril 1855.

{%) Déciet du 14 «Tnl 1855, trf . 4.

ET LE SECOND EMPIBE ISf

et à susciter de grandes œuvres. A première vue, rattribution en paraissait simple et fecile. En réalité, elle était d'une difficulté très grande et allait provoquer de nombreuses controverses et un conflit prolongé.

Les dispositions du décret motivèrent immédiatement, de la part de Tlnstitut, une double réclamation. Le Bureau commença par protester, en son nom, contre une mesure qui lui enlevait, pour Tattribuer au Gouvernement, le choix de la commission chargée de proposer I*œuvre à couronner : puis il fit remaiw quer combien le jugement d'un pareil concours était difficile ; combien il était malaisé de choisir entre des œuvres aussi dissemblables qu'un livre, un

ut L'INSTITDT DE FRANCK

objet d*art ou une découverte scieiitî-r fique.

Le ministre consentit à faire droit à la première de ces deux réclamations et à rendre à F Institut le choix de la commission mixte, chargée de choisir, de concert avec les officiers du Bureau, Tœuvre à proposer pour le prix. Mais, sur le second point, il maintint les termes du décret, a Le véritable caractère du prix triennal, disait-il, est de mettre en présence, comme juges, les cinq classes de l'Institut et comme rivaux tous les genres de mérite qu'elles résument ; et quoique au premier aspect il semble difficile de rapporter à une mesure commune les œuvres si profon^ dément différentes de rintelligence

humaine, il est des signes auxquels la vigueur d'esprit, Teffort d'invention, la supériorité du génie savent se faire reconnaître par tous les yeux; c'est par ces qualités, c'est sous cette forme qu'il convient que le concours du prix triennal soit d'abord jugé (1). »

L'Institut était mis en demeure de décerner le prix dans les conditions qui lui étaient imparties.

II ne put s'y résigner.

Le 2 avril 1856, l'assemblée générale se réunit a pour délibérer sur le mode d'exécution de l'article 4 du décret du 14 avril 1855, relatif au prix triennal fondé par l'Empereur » .

Le président fit ressortir les diffi-

(1) Décision du 23 juin 1855.

cultes du jugement que la fondation de ce prix demandait à Tlnstitut ; comment établir une comparaison entre des travaux aussi divers que ceux des sciences, des lettres et des arts? « Pour préférer, il feut pouvoir comparer; et, pour comparer, il £aut pouvoir trouver des rapports. Or, quel rapport entre des travaux d*un ordre tout à fait dissemblable? V — a Gomment, s'écria un membre, comparer ensemble une grande découverte scientifique, un livre important de haute littérature, d'histoire, de législation, un bel ouvrage d'art? Gomment comparer ensemble le Système du monde, de Laplace, et le Génie du ChriS'nanisme, de Ghateaubriand? Â quel signe reconnaître la supériorité entre la

théorie de la chaleur de M. Fourier et une belle œuvre dramatique? L^esprit n'a point de prises pour saisir des choses d'un ordre tout à fiait différent ! » Et puis « rincompétence des juges s'ajoute à l'incompatibilité des matières... »

Peut-on, en effet» être assuré de la compétence de la majorité des juges, dans un corps comme l'Institut, a encyclopédique sans doute dans la réunion de ses classes, mais parfaitement spécial dans chacune d'elles ?. . . »

En conséquence, le Bureau était d'avis de solliciter du Gouvernement une modification des dispositions du décret, et il proposait :

l"" Que, tour à tour, chaque Académie eût à désigner la découverte ou

Touvrage qui mériterait de recevoir le prix triennal ;

2' Que TAcadémie des sciences fût chargée, la première, de cette désignation.

La discussion fut longue et animée.

L'assemblée décida que « le prix triennal serait décerné par Tlnstitut, sur le rapport de chaque Académie, appelée^ tour à tour, à désigner, dans Tordre de ses travaux, et avec le concours des membres du Bureau, la découverte ou Touvrage qui en paraîtrait digne » (1)

Mais on ne put parvenir à s'entendre sur le choix de l'Académie qui serait,

(1) Archives de l'Institut. — Procès-Verbal de la «éance du 2 ayril 1856 .

pour la première fois, chargée de cette désignation. En conséquence, rassemblée s'ajourna au 9 avril.

Dans rintervalle, le Président de rinstitut était appelé au ministère dd l'Instruction publique.

La ministre était au courant des difficultés que rencontrait, au sein de rinstitut, l'exécution de l'article 4 du décret du 14 avril. Il désirait fournir lui-même quelques éclaircissements sur la pensée qui avait dicté cet article, et en donner l'interprétation. Il appela l'attentioii du président sur les cinq points suivants qu'il présenta comme interprétatifs du décret :

1* Le prix était institué pour encourager les travaux et les découvertes des

personnes qui ne seraient pas membres de rinstitut ;

2* Chaque Académie nommerait une commission qui proposerait, par un rapport spécial, la découverte ou Touvrage qu*elle jugerait digne du prix;

8* Les cinq commissions se réuniraient en une commission centrale qui ferait un rapport à l'Institut sur celui des ouvrages ou celle des découvertes qu*elle jugerait digne du prix;

4* L*Institut déciderait sur le rapport et le vote de la commission centrale ;

5* Les ouvrages ou découvertes déjà couronnés par les Académies pourraient obtenir le prix triennal.

Communiquée à rassemblée générale dans la séance du 9 avril, cette inter-

prétation ne satisfit pas tout le monde.

Un membre fit observer que « le jugement particulier de chaque Académie ne rendrait pas plus aisé le jugement .général; la difficulté subsisterait toujours; elle était reculée, non suppriiinée • . Un autre demanda que «chaque 4innée, Tune des Académies décernât un |>rix de 10,000 francs à un ouvrage ou A une découverte rentrant dans l'ordre «de ses travaux et dans la compétence de ses jugements » . Finalement, cette idée prévalut que le décret avait « investi rinstitut d'une juridiction générale, «que les auteurs de tous les ouvrages tpubliés et de toutes les découvertes opérées dans la période de cinq ans «étaient ses justiciables ; qu'il leur devait

160 lmustitut de frange

■ Il ■ I I

justice et ne pouvait la leur refuser » .

En conséquence, la majorité adopta' les dispositions suivantes :

n Chaque Académie nommera une commission qui lui proposera, par un rapport spécial, la découverte ou l'ouvrage qu'elle jugera digne du prix.

« Les cinq rapports seront présentés au Bureau de l'Institut par une commis^ sion de trois membres pris dans le sein de chaque Académie.

Ces commissions réunies au Bureau formeront une commission centrale.

« La commission centrale fera un rapport général sur les cinq ouvrages ou découvertes désignés dans les rapports particuliers de chaque Académie,

et proposera à rinstitut de décerner le prix triennal d*une valeur annuelle de 10,000 francs à celle des découvertes ou à celui des ouvrages qu'elle en jugera digne.

« L'Institut, après avoir entendu le rapport de la commission centrale, prononcera son jugement et décernera le prix.

a Les membres de l'Institut ne seront point appelés à concourir pour le prix triennal » (1) .

Conformément à ces décisions, les Académies nommèrent leurs commissions qui se mirent à l'oeuvre.

La curiosité était fort éveillée dans le monde académique. Qui obtiendrait

(i) Procèf-yerbal de la séance du 9 avril 1S56.

16S L*1NSTITUT DE FRANGE

cette récompense nationale qu'on allait décerner pour la première fois? Le théâtre, la poésie, Thistoire, l'archéologie, la science se la disputaient à Tenvi.

L'Académie des sciences morales et politiques ne fit pas de présentation.

Aucun des ouvrages traitant, dans les cinq dernières années, des matières qui sont l'objet habituel de ses travaux, ne lui parut offrir « ce caractère de supériorité qui seul pouvait le recommander pour une aussi haute récompense (1) » •

L'Académie des sciences choisit pour son candidat M. Fizeau, auteur de deux expériences fondamentales sur la vitesse de la lumière.

(i) Procèf-Terbal de la séance du 10 arril.

L'Académie des inscriptions et belleslettres demanda à Tlnstitut de couronner les découvertes assyriennes de MM. Botta et Place.

L'Académie des beaux-arts proposa comme digne du prix le livre de M. Beulé sur T Acropole d'Athènes.

A l'Académie française, la lutte fut chaude, dans la Commission d'abord, puis devant l'Académie entière entre les partisans de Henri Martin et ceux de MM. de Laprade et Beulé. La Commission, composée de MM. Guizot, Vitet et Lebrun, s'était adjoint le secrétaire perpétuel, M. Yillemain. Elle tint plusieurs réunions ; et, enfin, le 8 mai, elle fit connaître à l'Académie ses résolutions et son choix.

Elle écartait, d*abord, VHistoire de France de Henri Martin, à raison de Texagérationdes influences druidiques, des erreurs historiques et des fautes de goût littéraire. Elle louait le livre de M. Beulé qu'elle déclarait a savant pour le fond^ pittoresque et agréable pour la forme » ; mais ne le présentait pas, et fixait son choix sur les Poèmes de M. de Laprade, « œuvre brillante et pure d'un cœur noble et d'un noble talent, qui, par son caractère chaste, l'objet, l'accent de la poésie, pouvait être honorablement désignée pour la distinction éminente du prix triennal (1). »

(i) Procès-verbal de la séance du 8 mai.

Quelques jours après, le 13 mai, rAcadémie était appelée à discuter ces conclusions. Devant elle, le livre de M. Beulé fut, tour à tour, énergiquement attaqué et vigoureusement défendu, u L'auteur, dil^on, à force de savoir et de sagacité, a découvert, sous les ruines et Toubli des siècles, Tescalier inférieur de l'Acropole ; il a montré cet escalier ; il a fait la description du monument ; il s'en est servi pour peindre et mieux expliquer tout l'horizon d'alentour ; il a rattaché l'histoire des hommes aux œuvres de l'art; les lettres à l'histoire ; il a étendu au Péloponnèse ce qu'il a fait pour Athènes, en partant de sa glorieuse citadelle...

Sa découverte est un titre pour la

France et, désormais, une inscription la rappelle au bas de TÂcropole (1). »

L'Académie décida qu'il serait porté à la Commission centrale de l'Institut, au nom de l'Académie française, une double présentation : Les Poèmes évan-' géliques et les Symphonies de M. de Laprade ; et les trois volumes de M. Beulé sur l'Acropole d'Athènes et la description du Péloponnèse (2).

Partout, dans les diverses sections de l'Institut, dans les réunions littéraires et dans les salons, les propositions des Académies étaient commentées

(i) Procès-verbal de la séance da 13 mai.

(S) Elle délégua, pour la représenter dans la commission centrale de Tlnstitut, sa commission de trois membres ; mais Gnizot, qui éuit déjà désigné par l'Académie des Sciences morales^ fut remplacé par Mérimée.

avec animation et discutées avec passion (1).

Les commissaires particuliers des cinq Académies (2) se réunirent aux membres du bureau de l'Institut, et, dans deux séances, tenues les 18 et 25 juin, a entendirent les rapports feits sur les œuvres proposées pour con-

(i) Le 18 juin, dans une soirée, chez Villemain, l'attribution du prix Triennal était l'objet de toutes les conversations, et une discussion des plus animées eut lieu entre Villemain, Dupin et Dubois sur rœuyre à couronner.

(2) Ces commissaires étaient : pour FAcadémie française, MM. Lebrun, Mérimée, Cousin; pour l'Académie des Inscriptions, MM. Lenormant, Mohl, Guigniaut; pour l'Académie des Sciences, MM. Pouillet, Senarmont, Despretz ; pour l'Académie des Beaux- Arts, MM. Halévy, Le Bas, Gatteaux; pour l'Académie des Sciences morales et politiques, MM. Portalis, Guizot, Charles Dupin. Le bureau de l'Institut comprenait MM. Bérenger, Villemain, Laboulaye, Geoffroy Saint-Hilaire, Lemaire et Mignet.

courir au prix, et discutèrent les mérites de ces œuvres avec une entière liberté d'esprit, sans se croire liés par des mandats impératif, mais non sans reconnaître la difficulté extrême de les comparer et d'établir entre elles une préférence motivée (1). » Cette discussion fut longue et approfondie. Des défenseurs habiles et éloquents firent ressortir, tour à tour, les hautes pensées religieuses, le beau talent littéraire et le grand caractère moral qui distinguaient les œuvres de M. de Laprade ; — rimportance des découvertes de MM. Botta et Place qui avaient retrouvé, après tant de siècles, les archives d'un

(i) Procèt-Yerbal de la séance du 9 juillet 1856.

grand Empire et expliqué les antiquités assyriennes ; — le génie d'invention dont témoignaient les travaux de M. Fizeau; — « la sagacité ingénieuse qui avait permis à M. Beulé de retrouver la porte enfoncée de TAcropole et Tescalier de marbre blanc, de rétablir le plan primitif du monument et de signaler, sous les débris du temps, la pensée du grand siècle de Périclès. »

a Après avoir épuisé une discussion dans laquelle les travaux des divers candidats avaient été encore plus examinés en eux-mêmes que comparés les uns aux autres, puisqu'étant de nature différente, il n'y avait pas entre eux de termes communs » , la Commission centrale procéda au vote. Sur 19 vo-

tants, M. Fizeau eut 8 voix, M. Beulé 4, MM. Botta et Place 4; et il y eut trois bulletins blancs. Au second tour 13 voix se prononcèrent en faveur de M. Fizeau, qui se trouva ainsi présenté à rassemblée générale de l'Institut par la majorité des suffrages de la Commission centrale.

Le 9 juillet, l'assemblée générale était réunie pour délibérer sur ces conclusions.

Le président commença par résumer d'une façon aussi exacte et intéressante que lumineuse et complète les travaux des commissions et spécialement les débats qui avaient eu lieu dans le sein de la Commission centrale. Puis il déclara la discussion ouverte. Leverrier

demande le premier la parole : « Je prie rinstitut de m'excuser si je ne parle pas avec ma facilité ordinaire.

Mais j'ai mal à la gorge. »

Un sourire général accueille cet exorde. « Je voudrais, continue l'orateur, relever quelques inexactitudes qui se sont glissées dans le rapport que nous venons d'entendre » , et aussitôt, il attaque à fond la décision de la Commission et cherche à rabaisser le mérite de la découverte de M. Fizeau. C'était une manœuvre « pour jeter le trouble dans les esprits qui n'ayant pas de compétence spéciale sont forcés d'accepter de confiance les rapports des experts. »

Villemain semble appuyer Leverrier a par ses remarques et ses interrup-

lions impatientes » . Il voulait, sans doute, profiter de la division des esprits pour pousser Beulé, ou empêcher que le prix fût décerné.

A son tour, M. Pouillet demande la parole et explique clairement la découverte de M. Fizeau. En entendant une de ses assertions astronomiques, M. Leverrier s*écrie : aC'estlà un fait qu'on ne peut affirmer que devant l'Institut tout entier! » « Manière g^racieuse et polie de rappeler à Timmense majorité de rassemblée son incompétence. » Aussi, cette phrase est-elle saluée par un murmure universel. M. dé Salvandy en relève, avec esprit et à-propos, « la gaucherie insolente d , et le pauvre Leverrier, a tout à Theure si hautain, est

Et LE SECOND EMPIRE 173

obligé de faire des excuses » . On vote, et 61 voix attribuent le prix à M. Fizeau ; 29 s'étaient prononcées en faveur de M. Beuléy et 17 pour M. Botta.

Trois années après ^ le prix devait être décerné, de nouveau, le 15 août

Les difficultés qui s^étaient produites en 1856 étaient encore présentes à tous les esprits ; et les Académies s*en préoccupèrent longtemps avant Téchéance.

Dès le 15 janvier, à T Académie des Sciences morales et politiques, le président rappelait les dispositions du décret de 1855, les précédents de 1856, et invitait FAcadémie à désigner les membres de sa commission, a Vous vous rappelez, dit-il, les grandes et presque insurmontables difficultés que rencontra, en 1856, l'exécution du décret, et, suivant le mode de procéder indiqué par Tarticle 4, l'impossibilité de comparer entre elles des œuvres et des découvertes tout à fait différentes de nature et de forme, et d'accorder à l'une d'elles une préférence motivée^ vu le défaut d'analogie des matières et le défaut de compétence des juges. Je pense que les mêmes difficultés se

reproduiront cette année ; et il serait certainement désirable, et, peut-être »

cette fois facile d'obtenir que le prix triennal fût, ainsi que Tarait demandé le bureau de Tlnstitut, dans l'assemblée générale du 2 avril 1856, décerné par rinstitut tout entier, sur la proposition successive de chaque Académie, qui, à tour de rôle, le ferait accorder à des ouvrages ou à dés découvertes dignes de cette haute récompense, et placés sous sa compétence comme dans ses attributions (1). »

Presque à la même date, les mêmes préoccupations se faisaient jour, et les mêmes réflexions s'échangeaient à TAca-

(i) Procèl-yerbal de la séance du 9 jaiiYÎer i850t

demie française (1). La majorité y protestait contre « la comparaison directe entre les produits les plus divers de Tesprit humain » (2) que demandait le décret.

Le ministre de Tinstruction publique n'ignorait pas les difficultés que rencontrait, dans les différentes Académies, Tattribution du prix triennal. Â Firritable M. Fortoul avait succédé M. Rouland, ancien magistrat, esprit grave et réfléchi, plus désireux que son prédécesseur de ménager les susceptibilités de rinstitut et de tenir compte de ses sentiments.

Il pria le président de l'Institut de se

(i) Séances dei 11 et 13 janTier.

• (i) Procèa-TcrlMl de la séance do 13 janvier.

rendre à son cabinet, et réclama officieusement le concours des Académies pour étudier les modifications qui seraient de nature à simplifier Tapplication du décret du 14 avril. « Je suis frappé, dit-il. des difficultés nombreuses et presque insurmontables qu'a rencontrées et que doit rencontrer encore le décret du 14 avril, en ce qui concerne le prix triennal ; et TEmpereur est dans l'intention de le modifier, pour que le prix, tout en conservant son importance, soit plus facile à décerner. * Le ministre émettait l'avis que de triennal le prix devint annuel, et fût décerné tous les ans, par Tins* titut, sur la proposition successive de chaque Académie, et il désirait que les

sentiments des Académies fussent consultés, à cet ég^ard, dans une réunion de leurs bureaux (1).

En conséquence, les bureaux des cinq Académies furent convoqués pour le 2 février. Leur vœu, à peu près unanime, fut conforme à la pensée du ministre.

Mais cette pensée, le ministre luimême l'abandonna, et, deux mois après, dans une lettre du 6 avril 1859, adressée au président de Tlnstitut, il proposait une combinaison nouvelle.

« Trois grandes directions, disait-il, se partagent les œuvres de Tintelligence humaine : les lettres, les sciences, les

(i) Procès-yerbal de la séance de rAcadémie des Sciences morales et politiques du 5 février 1859.

beaux-arts. Leurs limites mêmes ne seraient-elles pas applicables au concours nouveau dont elles détermineraient le champ? Le prix deviendrait ainsi biennal. Il serait de 20,000 francs, et, dans une période de six années, les suffrages de Tlnstitut, ramenés tour à tour au domaine des lettres, des sciences et des arts, proclameraient l'œuvre qui, dans chacune de ces trois larges voies, aurait marqué, en dehors de son sein, le plus énergique effort. »

En conséquence, le ministre proposait que, dans cette période de six années, le prix fût décerné une fois par TAcadémie des sciences, une fois par r Académie des beaux-arts, et, une troisième fois, par l'Académie française.

TAcadémie des inscriptions et belleslettres, et r Académie des Sciences morales et politiques réunies.

L'Institut nomma une commission pour l'examen du projet et, dans une séance générale extraordinaire tenue le 27 avril 1859, M. Mignet donna lecture d*un projet de réponse qui concluait formellement au rejet de cette combinaison nouvelle.

« L'Institut, disait ce rapport, approuve pleinement la proposition de rendre le concours spécial quant à son objet, biennal quant à son retour ; mais il ne peut souscrire à la triple division qui serait introduite parmi ses membres pour décerner alternativement le prix.

Le mode de procéder qui résulterait de

cette division serait contraire à la nature des choses, et porterait atteinte à Inégalité des Académies. Il déplacerait leà anciennes difficultés. Il ne les supprimerait pas. Ces difficultés ne s'étendraient plus aux cinq Académies appréciant en commun des œuvres sans analogie de nature et de forme ; mais elles jetteraient dans les mêmes impossibilités de comparaison et les mêmes embarras de jugement les trois Académies arbitrairement confondues ensemble.

Ces dernières seraient, en outre, placées dans une position inégale pour ne pas dire inférieure aux deux autres, par une agglomération qui n'aurait pas sa raison d'être et ne serait pas bienséante pour leur dignité. Elles ne diffèrent pas seu-

lement, en effet, par les noms qu'elles portent, mais par les choses dont elles s'occupent.

a La différence des attributions établit entre elles la diversité des compétences.

Si donc, on ne peut pas les confondre toutes dans le jugement du même concours, on ne peut pas davantage en appeler trois à juger, de concert, des œuvres non comparables et dont elles ne sont pas également aptes à apprécier les mérites. »

En conséquence, Tlnstitut demandait « que le prix porté à 20,000 francs fût décerné tous les deux ans par lui, sur la désignation de chaque Académie... L'intervalle de dix ans que supposait ce système ne lui semblait pas

trop long pour les concurrents çt lui paraissait suffisant pour permettre à de grands ouvrages de se produire et à d'importantes découvertes de s'accomplir. Il serait décerné avec compétence par chaque Académie et avec solennité par rinstitut tout entier « (1).

Le 31 mai suivant, le ministre fit connaître à rinstitut, que, sur sa proposition, et pour permettre l'examen des modifications qu'il convenait d'apporter à son jugement, l'Empereur avait ajourné le jugement du concours triennal au 15 août 1860.

Dans un rapport à l'Empereur (2) , le ministre se refusa à entrer dans les vues

(i) Procès-yerbal de la séance du 27 ayril 1859. (S) Rapport du 3i août 1859.

de l'Instituty et à faire décerner le prix, tous les deux ans, par chacune des Académies. «Dans ces termes, disait-il. Finstitution du prix nouveau cesserait d'être justifiée. Ce qui est inséparable de son maintien, c'est le caractère exceptionnel qu'elle emprunte à une rémunération hors ligne, ainsi qu'à la participation active de l'Institut tout entier. L'unité de ce grand corps ne peut se manifester sous une forme plus imposante... La dignité des Académies ne saurait ici être mise en cause. »

En conséquence, le ministre, persistant dans sa pensée première, proposait à l'Empereur de rendre le prix biennal, et de le faire décerner tour à tour, dans le délai de six années» par l'Académie

des sciences, par rÂcadémie des beaux-* arts et par les trois autres Académies réunies, a Ainsi, disait^il, Tégalité se trouvait assurée à Tesprit humain dans ses trois larges voies : « aux lettres, aux sciences, aux arts » •

Le 11 août, un décret impérial décidait qu'un prix de la valeur de 20,000 francs serait, tous les deux ans, décerné, au nom de l'Empereur, par rinstitut de France, dans la séance publique commune aux cinq Académies.

Ce prix devait être attribué, tour à tour, dans Tordre des lettres, des sciences et des arts, à une^œuvre ou à une découverte désignée par la majorité des suffrages des Académies réunies.

Il remplaçait le prix triennal institué

par le décret du 14 avril 1855, et devait être décerné, pour la première fois, dans la séance du 15 août 1860, entre les auteurs des ouvrages qui se seraient produits, dans Tordre des lettres, pendant les six dernières années (1).

Après avoir entendu la lecture de ce décret, l'assemblée générale de Tlnstitut en ajourna la discussion d'abord au 5 octobre, puis au 14 décembre.

La décision impériale donnait une certaine satisfaction à ses réclamations ; mais cette satisfaction n'était qu'incomplète. L'Institut ne se tint pas pour battu.

Dans la séance du 14 décembre, Vil-

(i) Procèt-verbal de la aéance du 31 août 1859.

lemain exposa les inconvénients que laissait subsister le nouveau décret, et particulièrement celle de ses dispositions qui réduisait trois des Académies à ne compter que pour une dans la distribution du prix.

Elle diminuait le nombre des encouragements à décerner par l'Institut.

Elle portait atteinte à Tégalité des Académies; elle laissait subsister, au moins en grande partie, la difficulté première de pouvoir judicieusement comparer ensemble des travaux beaucoup trop variés encore, trop profondément distincts, pour être réellement comparables.

Sur la proposition du président, rassemblée renvoya à la commission

nommée par les Académies l^examen des questions soulevées à l'occasion du nouveau décret.

Dans la séance du 14 décembre, ce jfiit encore Villemain, qui, au nom de cette commission, donna lecture d'un projet de lettre au ministre, dans lequel il faisait ressortir ces inconvénients divers, et demandait de nouveau que le prix fût décerné tous les deux ans, « sur rinitiative égale et successive des cinq grandes divisions dont se compose Tlnstitut, sous l'assentiment et la sanction des autres classes » (1).

Ce projet fut adopté à l'unanimité.

Cette fois, le ministre n*hésita plus à

(i) Procès-verbal de la séance du 14 décembre*

demander à TEmpereur de céder aux désirs de rinstitut; un décret du 22 dé* cembre 1860 portait les dispositions suivantes :

M Le prix biennal de 20,000 francs institué par le décret du 11 août 1859 sera attribué tour à tour, à partir de 1861, à Tœuvre ou à la découverte la plus propre à honorer ou à servir le pays, qui se sera produite, pendant les dix dernières années, dans Tordre spécial des travaux que représente chacune des classes de l'Institut de France. Il sera décerné, en notre nom, par l'Institut, dans sa séance publique du 15 août, sur la désignation successive de F Académie française, de T Académie des inscriptions et belles-lettres, de

r Académie des sciences, de T Académie des beaux-arts, de 1* Académie des Sciences morales et politiques. »

Cette désignation devra être sanctionnée par la majorité des suffrages des cinq Académies réunies.

Le prix ne pourra, en aucun cas, être partagé.

u Je me plais à penser, écrivait le ministre au président en lui transmettant Tampliation du décret, que l'Institut verra, dans cette décision, un nouveau témoignage de la haute bienveillance de Sa Majesté pour la savante et illustre assemblée que vous présidez. «

L'Institut se montra, en effet, reconnaissant, et il décida « que son président se rendrait, près du ministre

d'État, rinterprète des sentiments de gratitude et de satisfaction avec lesquels rinstitut, réuni en assemblée générale, avait accueilli une décision conforme aux vœux qu'il avait exprimés, et qui lui offrait non seulement la possibilité de décerner le prix, mais encore le vrai moyen de le décerner avec équité et avec éclat, en l'accordant à des œuvres variées, tour à tour dignes d'une aussi haute récompense, et répondant ainsi à la haute pensée de sa fondation (1) ».

Aux termes du décret du 22 décembre, c'était l'Académie française qui devait, la première, désigner l'œuvre à laquelle serait décerné le prix.

(i) Procès-verbal de la séance du 9 janvier 1861.

On l'invita à hâter son examen. Il n*y avait plus cette fois de compétition entre les lettres et la science. La lutte n'en fut pas moins vive. De nombreux ouvrages furent proposés (1). Mais trois écrivains seulement disputèrent sérieusement le prix, Jules Simon, Henri Martin, George Sand; et chacun des concurrents pouvait se recommander de patrons de marque. Celui de Jules Simon n'était autre que Guizot; Mignet tenait pour Henri Martin; et c'était Cousin lui-même, l'historien de Mme de Longueville, qui soutenait les titres de George Sand.

(i) L*ceuvre de Nettement; la Réunion de ia Lorraine à la France, par M. d'Havssoittillb ; pla- «ieart pièces de thëfttre, etc.

Chacun des trois partis entendait disputer chaudement la victoire. La commission comprenait MM. Guizot, Cousin, Mignet et Sainte-Beuve, désignés par 1* Académie et les membres du bureau.

Guizot y proposa d*attribuer le prix à Jules Simon, et fit ressortir a le caractère moral et sympathique, le spiritualisme élevé de ses œuvres » . Il n^eut pas de peine à démontrer que moralement, historiquement, VHùioire de France de Henri Martin n^était qu*un livre médiocre. » Elle n*a rien de supérieur, dit-il avec autorité. Elle est pleine d'erreurs, de vues fausses, de déclamations stériles, de passion démocratique, de sophismes et de chimères.

Ce n'est pas une grande histoire. « Et,

en reg^ard, il mit en relief les principes, le talent, le succès populaire et utile des livres de Jules Simon.

a Mignet insista vivement en faveur de Henri Martin, « malg^ré les fautes a qu'on pouvait relever dans son u œuvre » ; à raison, dit-on, d*un vieil engagement pris vis-à-vis de la princesse Belgiojoso; peut-être aussi, par prédilection pour les travaux historiques, même de pure compilation et de patience. Legouvé le suivit, par fraternité d'opinion et d'agitation italienne. »

Sainte-Beuve fit valoir le grand talent d'écrire et l'éloquence de Mme Sand :

il cita soit les romans champêtres, soit d'autres peintures plus récentes, également supérieures d'invention et

de style, et à Tabri de tout reproche moral (1).

Quant à Cousin, il était toujours guidé par sa malveillance contre Jules Simon, et poursuivait à T Académie française la campagne qu'il avait déjà menée contre lui à TÂcadémie des Sciences morales et politiques. Use prononça pour George Sand et plaida chaudement sa cause. Il réclama le privilège du grand talent, sauf à la philosophie à en corriger parfois Tinfluence : « Il faut, dit-il, combattre partout les erreurs et les faux systèmes, mais choisir dans les ouvrages de Mme Sand ce qui, pour rimagination et Fart, peut honorer le

(i) Procès-verbal de la séance du 21 mars 1861.

génie français, sans craindre alors de couronner fauteur (1). «

« Le talent d'écrire ne suffit pas, répliqua Guizot. Si ce talent a attaqué les bases mêmes de la civilisation, la foi religieuse et sociale, le culte public, l'institution du mariage, la propriété, on ne peut le réserver pour un bonneur tel qu'un prix extraordinaire, tlécerné par le chef de TÉtat, sur la présentation de TÂcadémie, avec la sanction de rinstitut tout entier. »

George Sand n'avait trouvé dans la commission que deux défenseurs.

Voyant qu'il ne pouvait faire prévaloir ses idées. Cousin se rallia à Mignet

(i) Procès-Terbal de la séance du 21 man 1861.

pour appuyer Henri Martin. Yillemain 86 rangea du côté de Guizot, mais sans rien dire ; Sainte-Beuve en fit autant, et ne pouvant faire triompher Mme Sand, se prononça pour Simon. Quelles raisons avaient pu le faire pencher de ce côté? a En ce moment, écrit Dubois, il est aui; craintes de Tavenir. Il voit les libéraux redevenir hardis dans les salons et dans la presse . Simon est j eune encore ; il a des relations de presse et d'université parmi les très jeunes gens. Il a déjà joué un rôle politique; il peut rencontrer prochainement des chances qui le relèvent. Être bien avec lui peut n'être pas sans importance. Puis, ce n'est qu'un premier vote subordonnée mille chances.

La preuve de bonne volonté aura été

Ift8 L'INSTITUT DE FRANCE

donnée et la faculté de se tourner où on voudra réservée. Je soupçonne aussi qu'il est en voie de réconciliation avec la Revue des Deux Mondes. Il y parait des rédacteurs nouveaux... à mesure que les vieux écrivains disparaissent, le recrutement ne peut se faire que parmi les hommes nouveaux ; et Sainte-Beuve, avec son fin et perspicace discernement, avec le souci bien naturel de son autorité à conserver, se fait partout des clients parmi les jeunes talents. Il aime, comme il le dit lui-même, à sonner le premier coup de cloche : cela doit maintenir, un jour, les dévots, à sa chapelle (1). w

(i) Souvenirs inédite.

Par 4 voix contre 3 données à Henri Martin, la commission se prononça en faveur de Jules Simon ; et Guizot fut chargé du rapport.

Quand vint la discussion en séance plénière (1), « jamais, au témoignage des membres qui étaient présents, on n'avait vu, dans Télégant et paisible Aréopage, une animation, un entrain, un éclat de parole semblables » .

Guizot ouvrit le débat par a un discours d'une mesure, d'une adresse et d'une autorité admirables », et fit connaître les raisons qui avaient déterminé la commission à écarter Mme Sand et

(1) 11 avril 1861.

SOO L*1N$TITUT DE FRANCE

Henri Martin et à proposer de décerner le prix à M. Jules Simon»

Mais, aussitôt, o des chevaliers se levèrent pour défendre Mme Sand, Sainte- Beuve en tète» . — «Et lui, dont jusque-là on n'avait guère loué le talent de parole, se montra, cette fois, adroit et spirituel, fort dégagé, d'ailleurs, sur Tobjection morale qu'on élevait contre Mme Sand.

M Cette objection, dit-il, n'est-elle pas exagérée? Nous sommes plus timides que nos pères. Quelle liberté de jugement et de langage dans de grands auteurs du seizième et même du dix-septième siècle ! Ce qu'on nomme vérités sociales et morales ne change-t-il pas avec le temps? Que de changements survenus dans les principes réputés

fondamentaux. On Ta vu pour Torigine comme pour les formes du pouvoir ; on Ta vu dans la légfislation sur la famille, sur la propriété.

Bien d'autres changements sont possibles encore. En avoir devancé quelques-uns par une libre conviction peut devenir, un jour, un titre de plus pour le talent... L'Académie s'honorerait en étant au moins impartiale pour un talent supérieur qc'elle ne peut, dès aujourd'hui , méconnaître , et dont peut-être dans cinquante ans, les opinions n'auront pas moins de crédit que le talent n'aura conservé d'éclat (1) . » — « Cette franchise de scepticisme sembla lui

(i) Procès-Yerbal de la leance du il avril 1861.

porter bonheur, et tout le inonde con- Tint qu^on ne Tavait point encore entendu si heureux en paroles (1). «

Cousin parla dans le même sens, « avec ses finesses dangereuses, ses sauts de gauche à droite ». — « Je m*étonne, dit-il, qu'on écarte le premier nom et le plus grand ; et cela par un scrupule moral. Si, en effet, on retranche de ce talent supérieur signalé par tant d'ouvrages, ce qu'on peut appeler les erreurs antisociales, il reste encore à l'auteur un titre hors de comparaison... Les deux concurrents de Mme Sand sont-ils donc eux-mêmes exempts de fausses doctrines ? C'est,

(i) Dubois y Souvenirs inédits.

dans un autre ordre bien plus haut que se place l'œuvre de Mme Sand ; cette grande œuvre d'imagination et de talent est bien autrement faite pour honorer le pays. C'est un musée de créations françaises. Quelques erreurs d'opinions n'en altèrent pas l'ensemble, et parmi ces erreurs, peut-on compter la plainte contre les inégalités sociales, si présente à tant d'écrivains de génie et jusqu'au paisible Bernardin de Saint-Pierre? »

« Mais, reprit Guizot, le talent n'est pas tout. Il n'est qu'au second rang. Il faut y prendre garde : il y va de l'honneur de l'Académie. Loin de servir et d'honorer le pays, telle erreur de sophisme, tel scandale d'opinion paraîtraient porter atteinte à là dignité du

pays, en feisant douter de sa morale.

Mme Sand fait de la passion le droit suprême et la vérité. Dans ses Mémoires elle défend Babœuf. Le talent littéraire n'est pas une excuse qui couvre tout, séparé de la justice et de la vérité. Il n'est pas un titre absolu ; et la récompense solennelle qui lui serait décer^ née semblerait la dérision ou le doute des conditions mêmes de la société civile. »

Les défenseurs de Mme Sand ne désertaient pas la lutte. De Vigny déclara que « tout ce qui profite à la pureté du goût profite à Tordre et aux mœurs, et que l'Académie ferait bien d'opposer à la perturbation du goût, au désordre du style, au luxe des images.

Télégance simple et forte, le style naturel et pur de Mme Sand » •

Un autre membre cita les variations d'idées, rappela Garât louant Parny, Tauteur de la Guerre des Dieux ^ le négateur de la foi chrétienne ; il signala des passages analogues dans les écrits de Jules Simon : n La commission, s'écriat-il, n'a-t-elle donc de scrupules que contre les témérités éloquentes ?. . . »

a Mme Sand, reprit un troisième, s^épure à mesure qu'elle avance dans la vie. Elle a réformé son art sans l'affaiblir. Elle a conservé Téclat du talent en en renouvelant et épurant la puissance. N'y a-t-il pas dans cet effort et ce succès quelque chose qui commande le respect et que l'on doit honorer?... »

306 L'INSTITUT DE FBANCE

a Mme Sand revient à Dieu, ajouta un dernier champion. D'ailleurs, ce que TAcadémie doit faire, c'est d'aimer les lettres et d'honorer les g^rands talents.

Elle ne doit pas faire de politique. Elle rapprochera Mme Sand en l'honorant.

Rien ne calme un front révolutionnaire comme une couronne. »

Guizot revint à la charge et, a avec une force que l'exactitude littérale pourrait seule reproduire » , il reprit :

a L'auteur a pour principes favoris que ce sont les lois qui font le mal de la société; qu'il faut que tous soient heureux ; que le droit au bonheur se consomme dans les limites de cette vie et doit s'exercer à tout prix, en supprimant les obstacles de la loi et de la morale.

Il ne s'agit pas là de réformes légales, de principes plus ou moins démocratiques ; il s'agit du fond des idées sociales et des sentiments moraux dont Tanéantissement est proposé au nom de Tinstinct, de la passion et de la force. C'est cette utopie de négation et de violence que nul État constitué, que nul pouvoir social ne peut recommander, d

La désignation du candidat était devenue, comme s'il se fût agi d'une élection à l'Académie, une question politique. Le gouvernement ne s'en désintéressait pas. Il s'agissait d'un prix fondé par l'Empereur. Tout en paraissant rester neutre, il travaillait pour George Sand. Sur ces entrefaites, le Journal des Débals venait lui prêter un

appui inattendu, dans un article qui n'était u qu'une apologie ingénieuse, quoique un peu subtile et dogmatique, des romans de Mme Sand « (1) .

La motion qui, par voie d'amendement, proposait de substituer Mme Sand à Jules Simon que la commission présentait fut mise aux voix et écartée par 18 voix contre 7. Les amis les plus décidés ou les plus obligés du gouvernement, Sainte-Beuve, Nisard, Mérimée, de Sacy, « n'avaient rallié que le clan littéraire qui met la forme au-dessus de tout, Sandeau, Ponsard, de Vigny (2). »

Henri Martin et Jules Simon restaient seuls en présence.

(i) Cet article était signé GLàVEAU.

(S) Séance du 18 avril.

Le livre de Henri Martin, dit Mignet, est un livre national, écrit dans un esprit national. C'est Thistoire de France la plus complète que nous ayons, malgré quelques excès celtiques et quelques taches de style. — « Il a pris place dans le cœur de la nation, » dit un autre membre. « Augustin Thierry le cite. »

— « C'est une grande œuvre, » s'écrie un troisième.

Cette fois encore, ce fut de Guizot que vint la réponse. « L'esprit du livre est faux, dit-il. Il rompt avec le passé :

il ne voit que l'influence celtique et oublie la romaine et la chrétienne. II contient de graves erreurs. Il fait de Jeanne d'Arc une druidesse, et ne craint pas de la rapprocher de Jésus-

Christ. L^ouvrage n'est pas bon historiquement, pas utile politiquement, pas vrai philosophiquement. »

a Victorieux d'argumentation, et, par suite, serein comme toujours, il se croyait sûr de la victoire. »

Cependant, Nisard portait à son candi dat un coup dangereux en déclarant que pour les idées, les livres de M. Simon étaient vieux de trente ans. a Ce n'est, dit-il, que M. Cousin traduit, comme dans une foule de livres des élèves de TÉcole Normale, dont beaucoup sont meilleurs, au moins pour le style. »

Et il cita quelques phrases malheureuses.

Et puis, ajouta-t-il, comment des

consciences catholiques sévères peuventelles voter pour Tauteur de Isl Religion naturelle? »

C'était provoquer Montalembert. Il releva le gant. « J'ai tout respect, dit-il, pour les catholiques qui ne votent que pour des catholiques ; mais pas autant pour ceux qui, n'étant pas catholiques, veulent leur donner des scrupules. Quant à moi, ma conscience est bien à l'aise.

Je le dis tout haut : M. Simon n'est pas catholique, pas même chrétien, si l'on veut. Mais, il est du même c6té que le christianisme. Il ^e fait pas de théolo« gie, sans doute, mais il a, en philosophie et en morale, de ces doctrines qu'il ne faut pas délaisser, car elles ne sont que trop désertées. Il a vu que, dans l'état

actuel du monde» la tendance est à Tathéisme. Il a entrepris la pleine revendication des grands principes qui couvrent la religfion chrétiennCi de la Providence divine, de Timmortalité de Tàme, de la nécessité de la loi morale ; et, ces grandes choses, il les a démontrées, dans Tordre le plus accessible à tous ; il les a fortifiées de preuves immuables plus puissantes de la conviction sentie qui les exprime. Et puis, ses livres s'adressent au grand public; ils répondent à un besoin moral du temps, à cette anxiété curieuse, à cette fatigue du doute que laisse Tabsenced^une règle de croyance. L*auteur a mis dans l'expression des vérités premières, avec la puissance du raisonnement, la chaleur

de Tàme ; il est passé naturellement, des plus hautes pensées, aux plus utiles conseils de prudence et de bien-être populaire. On ne peut lire sans émotion les pages philosophiques et les détails de charité qui remplissent les livres de M. Simon (l). » — « Quant aux phrases malheureuses qu'on a citées, qui, parmi les plus g^rands écrivains, n'en a pas commis? M. Simon en a aussi de belles, d'excellentes et de très éloquentes.» Et il en cita une qui enleva tous les suffrag^es (2).

Rémusat se lève, à son tour : « Qu'on regarde, dit-il, l'état des esprits dans le monde, le scepticisme sur le droit, les

(1) Procès- verbal de la séance du 7 mai.

(2) DuBOiSy Souvenirs»

passions violentes excitées dans les masses; le sophisme et Tindifférence attaquant les vérités religieuses ; la civilisation si puissante sur la matière menacée dans son principe moral.

Contre un tel mal toute dissidence absolue est un grand bien. Il faut qu'en avant des communions chrétiennes, et prête à rentrer dans leur sein, s'élève, comme une sauvegarde commune, cette première croyance â une providence, ce premier sentiment de Dieu qui est la vie morale de l'humanité. Deux choses ont été fort ébranlées dans ce siècle, le bon sens et le sens moral. Les livres qui tendent à raffermir ces deux choses sont ce qui sert le mieux la société (1) . »

(1) Procès-verbal de la séance du 7 mai.

-^ a Puis, se tournant vers Nisard, il lui adresse une verte réplique, trop verte même, craignait-il après. » — a Je n'aime pas l'ordinaire manière de Rémusat, dit Montalembert. Il tourne et retourne ses élégances, sans décisive vérité. Mais cette fois, il a été droit et très éloquent (1) » .

La bataille durait depuis plus d'un mois. Elle avait occupé six séances (2), et elle semblait encore indécise. Guizot se disait toujours sûr du succès, « avec cette intrépidité d'affirmation si souvent démentie par les faits; et il le croyait comme il le disait. C'est le fait de l'homme. » Il avait promis à Simon

(i) Dubois, Mémoires,

(2) Celles des il, 18, S5, 30 ayril, 2 et 7 mai»

les voix de Flourens et de Philippe de Ség^r; et voici qne Flourens se prononçait pour Géorgie Sand ; Ség^ur déclarait que, comme catholique, il ne voterait jamais pour Tauteur de la Religion natU" rei/e; et Patin qui, d'abord favorable à Mme Sand, n'osait voter pour elle » par pudeur morale » , se ralliait i Henri Martin. Â côté de Mignet et de Legouvé, le camp de Henri Martin comptait Lebrun, Pongerville, Dupin aine, « par ressouvenir de l'ancien constituant qu'avait été Simon, et par antipathie pour ses nouveaux amis » ;-" Cousin, toujours hostile à Simon. Malgré le rejet de l'amendement, les partisans de Mme Sand ne désertaient pas sa cause. — Guizot avait avec lui

le duc de Broglie, Vitet, Rémusat, SaintrMarc-Girardin, de Barante, puis le parti des ducs, comme on disait, « Montalembert toujours à ravant-garde y de Noailles traîné un peu à la remorque » . Il comptait sur M. de Falloux et sur le P. Lacordaire, enfin sur Laprade. Mgr Dupanloup s'abstenait.

Le 7 mai, on alla aux voix. Il y avait 21 votants; 7 se prononcèrent pour Simon, 6 pour Mme Sand, 6 pour Henri Martin. Il y avait deux bulletins blancs.

Les partisans de Simon obtinrent que le second tour de scrutin fût remis à la séance suivante. Ils espéraient d'ici là rallier leurs troupes. En effets le duc de Broglie et Berryer, malades, n'étaient

pas venus. Lacordaire, récemment élu, n'était pas à Paris ; on espérait Ty amener. — yiennet avait ostensiblement écrit sur son bulletin : personne; on voulait le chapitrer. — M. de Parieu, très hostile à la candidature de Simon, avait persuadé à de Laprade, qui était son parent, de retourner à Lyon. On fit revenir Laprade, et dans une soirée qui avait lieu chez Mohl, et où l'on se remuait beaucoup pour Simon, on travailla à lui conquérir la voix du poète (1).

Le 16 mai, 29 membres étaient

(i) Si le fait raconte par Dubois 'est exact, et si réellement de Laprade revint de Lyon ayant la séance du 16 mai, les efforts tentés près de lui, dans l'intérêt de Simon, ne réussirent pas, et il s'abstint d'assister à la séance ; car il n'a pas plus pris part au scrutin du 16 qu'à celui du 7 mai.

présents. Au premier tour de scrutin, Mme Sand et Jules Simon obtinrent chacun 8 voix; Henri Martin, 7 ; Thiers une. Il y» avait 5 bulletins blancs.

A un second tour, le chiffre des voix données à Mme Sand, à Jules Simon et à Henri Martin resta le même.

Thiers avait 3 voix; il n'y avait plus que 3 bulletins blancs.

Même résultat à un troisième tour, sauf une voix de plus pour Thiers.

Un quatrième tour ne change pas la situation. Seulement, Thiers a encore gagné une voix.

Un membre demande alors la parole.

a L'Académie, dit-il, ne peut se donner le tort de Timpuissance. Le public s'intéresse aux discussions dont elle s'oc-

cupe avec tant de zèle depuis plus d*un mois. Les journaux en parlent, et, par une disposition insolite, ses premiers votes sont insérés au Moniteur. Il faut sortir d'une voie sans issue. On n'a pu trouver, en dehors de Tlnstitut, toutes les conditions d'une gprande œuvre qui honore le pays. Il faut chercher ici même, dans la représentation des lettres. Le décret d'institution n'entrave en rien notre libre choix. » Et il propose de couronner V Histoire du Consulat et de l'Empire par M. Thiers.

On objecte que, dans une de ses réunions, l'Institut a décidé que ses membres ne seraient pas admis à concourir pour le prix triennal.

— Une résolution prise en Assem-

blée g^énérale de Tlnstitut, répond un autre membre, ne saurait le lier. Rien ne peut circonscrire ses votes. Ce principe invoqué par M. Royer-CoUard fut appliqué dans un grand nombre de scrutins. Le nom de M. Thiers est attaché à un ouvrage national par le sujet, parla pensée, parle talent. Le choisir c'est couronner une œuvre qui honore et sert la France, en montrant, avec éclat, sa grandeur au monde (1) .

On procède au scrutin : 18 voix se prononcent en faveur de Thiers; 5 étaient restées fidèles à Mme Sand et 4 à Henri Martin. En conséquence Y Histoire du Consulat et de C Empire est

(1) Procès-verbal de la séance da 16 mai.

2S8 L*INSTITOT DE FRANGE

désignée par rAcadémie française à la sanction de Tlnstitut pour le prix à décerner d'après le décret du 22 décembre 1860.

Le vote était acquis. Néanmoins dans les séances des 23 et 28 mai, il fut violemment discuté. Un membre le déclara a contraire à la justice, comme à la dignité de Tlnstitut. » Finalement, TAcadémie adopta la rédaction suivante :

a L'Académie française, par dérogation à la règle qu'elle s'est prescrite, de concert avec les autres Académies, dans la délibération du 9 avril 1856, désigne l'ouvrage de M. Thiërs. v

a Pauvre Simon! » écrit Dubois, en enregistrant ce résultat, a Quant à la

décision de T Académie, je ^crains qu'il n'y ait force lazzi sur sa charité bien ordonnée. »

L'Institut fut convoqué en séance générale extraordinaire, le 29 mai 1861, pour statuer sur la proposition de F Académie française. Yillemain, dans un rapport élégant et fin, exposa l'impossibilité où s'était trouvée l'Académie de désigner, en dehors des membres de l'Institut, une œuvre digne de la haute récompense du prix biennal, et la nécessité qui s'était imposée à elle de déroger à la règle que l'Institut s'était prescrite, a L'Histoire du Consulat et de VEmpirCy ajouta le président, est une œuvre grande et nationale qu'un succès universel a consacrée, et qui a reçu une

publicité universelle et glorieuse » ; et malgré Topposition très vive d'un des membres, 96 voix sur 153 votants ratifièrent la proposition de TAcadémie française, et décidèrent que le prix biennal serait solennellement décerné à YHistoire du Consulat et de F Empire par M. Tbiers, dans la séance publique du 15 août 1861 (1).

Ainsi se termina ce débat mémorable, Tun des plus graves et des plus retentissants qui se soient jamais produits au sein des Académies. A partir de cette date, les membres de l'Institut cessèrent d*étre exclus du concours. Deux ans après, en 1863, la compétition de

(i) Procèfr-yerbal de la séance dm 29 mai 1861.

M. Mariette et de M. Oppert donna lieu encore à une discussion très vive.

Depuis, le prix biennal a été décerné quinze fois, avec la même procédure, et sans difficultés sérieuses, jusqu'au jour où une misérable économie budgétaire (1) , en réduisant de dix mille francs le crédit alloué à Tlnstitut, a indirectement supprimé cette haute récompense nationale (2) .

(i) Décision ministérielle du 27 février 1896, communiquée à la commission administrative de l'Institut, le 25 mars de la même année.

(2) Voici quels ont été, depuis, les lauréats du prix triennal :

En 1865, MM. Wurtz.

Félicien David,

Henri Martin.

Guizot.

Mariette.

Paul Bert.

Chapu«

9S6 L*INSTITUT DE FAANCE

1879, BfM. Demolombe.

1881, Nitard (Dénré).

1888, Paal Meyer.

1885, Brown-Sé^piard.

1887, Mercié (Antonin).

1889, M-» YTe G«ro (pour l'eiMemble dat

traTaaz de ton mari).

1891, Yre Fnttel de Coalangea (pour

rentemble des traTaoz de son

mari).

1898, H. Darmetteter.

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