CHAPITRE QUATRIÈME
LA PREMIÈRE CANDIDATURE DE JULES SmON
M. de Tocqueville était mort à Cannes le 16 avril 1859.
Il laissait une place vacante dans la section de morale.
Jules Simon posa sa candidature.
MM. Garnier, Saisset, Janet, Barrault| Baudrillart et Sudre se mirent également sur les rangs.
Cousin accueillit d'abord favorablement la candidature de son ancien suppléant à la Faculté des Lettres. Mais
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bientôt il changea d'avis. C'était chose grave. « Il était très puissant, en effet, à l'Académie des Sciences morales et politiques, comme à l'Académie française.
Outre l'influence qu'il devait à sa grande valeur philosophique et littéraire, il y avait l'influence de sa langue. Il était rare qu'il ne prit pas à la discussion des titres la part principale, et devant cet auditoire d'élite, il faisait appel à toutes ses ressources. C'était un grand point d'être défendu par lui. Attaqué par lui, on était perdu (1). » Jules Simon raconte, non sans malice, l'ac^ cueil que fit Cousin à sa candidature :
« J'étais candidat pour l'Académie des
(i) Jules Simon, Victor Cousin, Paris, Hachette, 1891, p. 98.
Sciences morales et politiques » et les choses marchaient assez hien, lorsque mon ancien maître, M. Garnier, eut ridée de se présenter en concurrence avec moi. Je ne me serais jamais présenté contre lui, mais je n*eus pas la vertu de me retirer devant lui. Cette situation m'était très pénible. Pendant deux mois qu'elle dura, je n'allai pas une fois chez M. Cousin qu'il ne me fit l'éloge de mon concurrent; il lui découvrait tous les jours de nouveaux mérites à mon intention ; et, quand il m'avait bien torturé avec les louanges de M. Garnier, il se mettait à discuter mes pauvres livres. J'avais beau lui dire que, suivant moi-même, ils ne valaient rien, et que je ne demandais qu'à les
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oubKer, il revenait chaque jour à la charge, et, chaque fois, avec un redoublement de verve. Vous croyez peut* être que, comme conclusion, il me conseillait de me retirer ; au contraire. Il m'énumérait les candidats courageux qui avaient été quatre fois battus avant de pénétrer dans le sanctuaire. Il y avait même un de ses confrères qui s'était présenté six fois. £t il ne manquait pas de conclure que la persévérance était aussi un mérite (1). »
S'il faut en croire les Souvenirs de Dubois, la mémoire de M. Simon n'aurait pas été complètement fidèle, et ce récit ne serait que relativement exact.
Ce ne serait pas pour Garnier que (1) Jules Simon, ibid.f p. 99.
Cousin aurait fait campagne, mais bien pour Saisset. Voici, au surplus, ce que Dubois raconte au sujet de cette éiec* tion.
Une fois résolu à combattre la candi- •dature de Jules Simon, Cousin (c'est Dubois qui parle) imagina « un mayen ingénieux de la faire échouer « .
En même temps qu*à la place vacante dans la section de morale, il y avait à pourvoir au remplacement de M. Baude comme académicien libre. Cousin demanda que les deux présentations et les deux élections eussent lieu le même jour.
Or, le candidat à la place d'académicien libre était M. Daru, notoirement liostile au pouvoir régnant. Plusieurs
fois déjà, rAcadémie Tavait sacrifié, après ravoir encouragé. Mais, cette fois, elle semblait bien résolue à Télire, « Demander à la fois et le même jour, à l'Académie, deux nominations hostiles au gouvernement, c^était épouvanter les faibles et ceux que la candidature de Jules Simon trouvait hésitants. Cousin savait parfaitement tout cela et il en jouait, v
Pour mieux atteindre son but, il tenait à faire partie de la Commission mixte chargée de présenter les candidats à la place d'académicien libre, et il brigua, pour y entrer, la voix de Da* miron. o II y a, lui dit-il, deux conspirations, une pour Simon et une pour Garnier, Je ne veux être ni de Tune, ni
de Tautre. J'expliquerai cela plus tarJ^ Guizot a de Tinfluence sur Rouland, et il en use. Or, Rouland a déclaré qu*à aucun prix il ne veut de Simon et que, 8*il est élu, il ne présentera pas Téleciion à Tapprobation de TEmpereur. »
Cousin fut, comme il le désirait, élu membre de la commission.
Il eut, en même temps, une autre idée. L'Académie venait (1) de partager le prix du concours ouvert sur la philo»
Sophie de Leibniz, entre deux lauréats dont les travaux étaient également remarquables, MM. Foucher de Gareil et Nourrisson, avec le regret de ne pouvoir accorder à chacun d'eux une récom-
(1) Séanoe do 21 jaiiTier.
pense plus considérable. Cousin émit l'avis qu'il y avait lieu de demander au ministre de doubler le prix, a Faire une pareille démarche à la veille de Félection, c'était donner barre au ministre et arracher des voix à Simon, n Mais c'était précisément ce que cherchait Cousin.
Damiron avait été le rapporteur de la Commission chargée du jugement du encours. On s'adressa à lui pour lui demander de motiver cette proposition de doublement du prix et d'aller la soumettre au ministre. Mais sa finesse avait flairé le piège et il déclina la mission.
M. Franck accepta de s'en charger avec le concours d'un collègue.
Les adversaires de la candidature de Jules Simon faisaient circuler les bruits
les plus graves, a Certains membres allaient jusqu'à dire qu'au cas où il se* rait élu, le ministre irrité exigerait des académiciens le serment politique. »
De part et d'autre, on se livrait à des calculs. Les amis de Simon étaient préoccupés de l'attitude de Guizot et de Passy, bien que Guizot eût donné sa parole au duc de Broglie. Le résultat de l'élection semblait dépendre d'eux. »
Cependant, l'Académie, conformément au désir de Cousin, avait décidé que les présentations et les élections auraient lieu simultaném'ent.
La Commission mixte (I) et la Section
(1) Cette commisBion se composait de MM. Goosin, Reybaudy Giraud, Passy, Guizot, Dumon, de Broglie.
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«^étaient réunies, chacune de leur côté, et avaient délibéré. Avant la réunion de la section, Villermé vint trouver Damiron et Tinterrogea sur Simon. Il fut satisfait des réponses : « Eh bient je lui donne ma voix, dit-il; c'est le Devoir qui détermine mon vote. »
Le 4 février, Cousin, au nom de la Commission chargée de faire les présen-^ tations pour la place d'académicien libre, vacante par suite de la démission de M. Baude, fit connaître qu'elle présentait, à l'unanimité :
En première ligne, M. Napoléon Dam;
En deuxième ligne, M. Boullée, an cien magistrat ;
En troisième ligne, M. du Fau ;
En quatrième ligne, M. Joseph 6arnier.
Puis M. Dunoyer, au nom de la section de morale, présenta la liste des candidats au siège de Tocqueville ;
En première ligne, M. Jules Simon;
En deuxième ligne, MM. Barrault et Gamier.
En troisième ligne ex œquo, MM. Saisset, Baudrillart, Janet et Sudre.
Le 1 1 février avait lieu la discussion des titres.
Il n'y eut aucune difficulté pour la succession de M. Baude. Cousin qui était chargé du rapport, comme il Tavait désiré, rappela les titres des candidats, et fit connaître qu'au dernier moment, M. du Fau avait retiré sa candidature.
Il n*eii alla pas de même pour la succession de Tocqueville.
Les partisans de Jules Simon n'avaient rien négligé pour assurer son succès. Ils s*étaient préoccupés de faire soutenir sa candidature par un membre dont le caractère et l'autorité pussent entraîner les hésitants. Ils avaient jeté les yeux sur Damiron qu'ils savaient favorable. Mignet, Rémusat et Barthélémy Saint-Hilaire firent une démarche près de lui, et lui demandèrent de parler en faveur de Simon. Malgré sa timidité et sa réserve habituelles, Damiron se laissa persuader.
Ce fut M. Lucas qui ouvrit le débat.
— Il commença par écarter MM. Baudrillart et Saisset, qui, sans doute,
avaient des titres sérieux et dignes de Tattention de rAcadémie, mais pour d'autres sections. Il avait, dit-il, soutenu, dans la section, la présentation ex œquo de MM. Garnier et Simon; mais il croyait devoir préférer M. Garnier. Sans nier le succès des livres de M. Jules Simon, il fit valoir Tancienneté de M. Garnier comme professeur, et essaya de démontrer que ses livres avaient servi à M. Simon lui-même pour établir ses divisions du Devoir.
Damiron lui succéda.
a Je commence, dit-il, par déclarer que je n'attaquerai la candidature de personne, mais j'en épouserai une, celle de M. Jules Simon; et comme s'il s'agissait d'un concours où les noms
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sont cachetés, je vais énoncer les titres de M. Simon, en mettant le sceau sur son nom et sur sa personne. » Il mit alors en relief la convenance particulière des œuvres du candidat à la section, le succès populaire de ses livres, surtout du Devoir, arrivé à la sixième édition, a M. Jules Simon, ajouta-t-il, est éminemment un moraliste et de la meilleure école. Spiritualiste énergique, et modéré en même temps, il a fait descendre les plus pures doctrines là où elles n'auraient jamais pénétré sans lui. Quelques-uns ont voulu repousser M. Simon dans la métaphysique, soit à cause du livre sur Técole d'Alexandrie, soit à cause du livre sur la religion naturelle. Mais que serait une morale sans
Dieu? Un code dépourvu de sanction.
Tous les livres de M. Simon se tiennent donc entre eux, et la morale en est le grand et le principal objet. Enfin, le succès doit être aussi mis en ligne de compte, et le succès du Devoir est tel que, seul, celui du Vrai, du Beau et du Bien peut lui être comparé. »
Ce petit discours a plein d'adresse, pesé jusque dans les moindres mots »
et où Damiron avait mis le tact et la finesse qui étaient ses qualités maîtresses, eut un grand effet. Écouté avec une attention presque religieuse, il émut vivement les indifférents et mêtne les adversaires, a Tu n'as pas fait une faute » , dit Cousin à son ami, au moment où celui-ci passait devant lui, en
regagnant sa place. M. Dunoyer parla dans le même sens, et la discussion prit fin.
Huit jours après, le 18 février, avaient lieu les élections.
M. Daru fut, d'abord, élu académicien libre par 3 1 voix sur 40 votants.
« C'était la réparation de Tintrigue jadis ourdie contre lui, au profit de MM. Dumon et Delangle. »
Puis vint le scrutin pour le rempla* cernent de Tocqueville.
Le premier tour donna 17 voix à M. Garnier, 14 à M. Jules Simon, 3 à M. Baudrillart et 2 à M. Saisset. On vit alors Cousin se lever et partir pour ne pas prendre part au second tour. Cette fois, chacun des deux candidats eut un
nombre égal de voîx^ 18. Michel Ghe^ yallier, survenant entre le deuxième «t troisième tour, décida la question et, ai»
troisième tour, M. Garnier fut élu, A; la majorité d'une voix, par 19 voix contre 18 (1).
Dubois juge sévèrement la conduite de Cousin. Il avait, d'abord, accueilli avec empressement la candidature de Jules Simon. Puis, tout à coup, il s'étaitretourné, avait intrigué contre elle et; fait campagne pour Saisset. Enfin il Içs avait délaissés Tun et Tautre en prenant ^ la fuite au moment du vote ; et tout cela^
(i) Avaient voté pour Simon : Mignet, Thieiy, Gnizot, Dumon, Passy, Damiron, Léonce de Lavergne, Wolo^ski, Louis Reybaud, Naudet, Barthélémy- Saint-Hilaire, Mièhelet, Dunoyer, de Beaumont, Faustin Hélie, Villermé et Giraud.
u« l'institut de frange
pour quelques légers torts de M. Jules Simon envers lui. « Triple méfait^ écrit Dubois, contre la justice, contre ses propres doctrines, et contre ses collègues libéraux de T Académie... Oh! philosophe ! vous serez toujours le même !
Dans la peau mourra le renard, comme disent les paysans bretons (1) ■ .
Peut-être y a-t-il quelque sévérité dans ce jugement. Dubois n*aimait pas Cousin, et si j*en crois de bons juges qui ont connu le mattre et le disciple : ni Simon n*aurait été aussi innO"»
cent, ni Cousin aussi coupable.
(i) DuBOU, Mémoirei inédiU.