L.-A. BougainviUe
(Gravé pur Gabriel.^
l'Intérieur avisa l'Institut que les citoyens Carnot, Barthélémy. Pastoret, Sicard et Fontanes ayant été compris dans la loi de déportation du 19 fructidor, il y avait lieu de procéder à leur remplacement. L'Institut ne se permit pas un mot de réclamation. Il est triste de dire que la classe des Sciences morales s'inclina la
première en procédaul sans tarder au remplacement de Pastoret.
(( Ce sera, dit M. Jules Simon, l'éternel honneur d'un membre de la section d'histoire, Delisle de Sales, d'avoir protesté publiquement, solennellement, avec force, avec éloquence, avec persévérance, contre la volonté arbitraire du Gouvernement. Seul, il se l'appela les déclarations solennelles qui avaient retenti dans les deux Conseils législatifs au moment de la fondation de l'Institut. Seul, il comprit qu'une société scientifique et littéraire n'est rien et ne peut rien, si elle n'est pas indépendante et libre ^ »
Le Gouvernement consulaire, à l'heure où il entamait la grande œuvre de réconciliation des partis, rappela en France les proscrits de fructidor. Le premier Consul voulut les faire rentrer à Tlnstilut. Non seulement c'était sa politique, mais Bonaparte qui avait été élu dans la section de Mécanique à la place de Carnot, devait avoir souci d'effacer un tel souvenir. Dès que l'Institut sut le désir du maître, il ne pensa plus qu'à rappeler ceux qu'il avait vu partir sans une parole de regret. Il réélut Carnot à la première place vacante et invita les autres proscrits à assister à toutes les séances; Pastoret et sj's collègues opposèrent à cet appel le refus le plus digne : ils ne p()iivai«'iil accepter une situation amoindrie, en rentrant par grâce, sans (hoit ni titre (18 mai 1800).
Deux ans plus tard, l'Institut allait subir uiu' réorganisjilioii complète les (jualrc anciennes Académies reparaissaient sous le nom de classes (jui leui- ('lait maintenu. Le Consulal l'eprenait peu à peu les l|-ii<lili(His de l'ancienne fiance ; seule I;i classe des Sci('nce> nioiales et |M)lili(jiies ('lail omise. Des molils de sa snppi-ession. pas nn mot ne fut dit. .lainais disp.MF'ilion ne liM enlonic'c de [dus d«' silence. La posh'rih'' a (liei*(lie les causes. e| na Iiounc (jue des prétextes.
On a i(''()t''|t'' (|ue Itonapai-le. |-rd(Miianl les idi'ologues, avait eU des-
' / /" 1"/ /'■„,,, ,w /-• ih,r,/.,n.\ \>. :;sii. Il piililiu sur cedo question jusqu'à trois
llii'lnoil '\3.
sein de les atteindre; menacé d'une sourde opposition, il avait dissout leur assemblée, comme il allait frapper le Tribunal.
Rien dans les procès-verl)aux, rien dans les actes ne justifie cette explication.
Parmi les mémoires lus, nous n'en avons pas trouvé un seul ([ui pût alarmer le Gouvernement consulaire. Le droit de cooptation était-il de nature à inquiéter le pouvoir ? Voyons comment Tînstitut en avait usé. Trois élections seulement avaient eu lieu depuis le 18 brumaire : l'iiistorien élu était un bénédictin étranger à la ])olitique; dans la section de Science sociale, c'était un des rédacteurs du Code civil, un des collaborateurs préférés de Bonaparte, le conseiller d'État Bigot de Préameneu; dans la Section d'Économie politique, l'Institut avait fait entrer le troisième Consul, Lebrun, qui devait devenir, deux ans plus tard, arcbi trésorier de l'Empire. Était-ce là des choix factieux et pouvait-on s'en alarmer? Mais ne bornons pas notre enquête aux actes collectifs. Voyons les personnes : le pouvoir pouvait avoir des griefs, non contre l'Assemblée, mais contre des individus. On sait, ce que furent, à d'autres époques, dans les Académies, comme dans les Compagnies judiciaires, les épurations. Le décret du 3 pluviôse an XI allait rendre faciles toutes les exclusions. Le premier consul va dresser une liste nouvelle de ITnstitut. C'est là où nous devions saisir sur le fait la vengeance contre les idéologues. Or tous les membres de la classe, sans une seule exception, furent versés dans les classes nouvelles : M dans la classe de Langue et Littérature française; 22 dans celle d'Histoire et de Littérature ancienne; 3 dans les Sciences.
Sommes-nous donc amené à penser que la médiocrité des travaux accomplis par la Classe des Sciences morales et politiques a justifié sa ruine? C'est là une calomnie que nul n'a repoussée avec plus de force que M. Jules Simon. « Je ne crois pas, écrit-il, ({u'on puisse citer beaucoup d'Académies, ni avant la fondation
de la seconde classe en l'an lY, ni après sa suppression en l'an XI, qui aient eu des membres plus illustres et produit des travaux plus remarquables ^ »
F. de Voliu'y vl"ii7-182U).
(Daprès une lilliograpliic dalaiil de la Rcslauralioii.)
1^11 ISOli, 1,-1 (Jassc (1rs S(i<Mîce!i iiioralrs el politiques n'avait pas d'ennemis, elle n'avait soulevé aucune accusation ; nul n'incriminait ses actes ou ne l'clcvait ses défaillances. 3Iais sa conslilulion était un perpétuel ap|»rl à la raison: cl comme tout rai^ionnemeiil
Vue Académie souff le Ihrecioirc, p. 4;i7-i.)'.( tl suiv.
i'M) L'INSTITUT DK FRANCK
vit de critique, il s'ensuivait que la science sociale, la législation, la morale publique et jjrivée, y étaient soumises à un incessant examen. Elle était donc en puissance un instrument d'opposition. Le regard du premier Consul allait au delà des faits pour voir l'avenir. Il lit sans bruit ce que plus tard il eût été amené à accomplir avec éclat. Il avait senti une absolue discordance entre son principe et celui de la philosophie politique.
Ce devait être l'honneur d'un Gouvernement qui s'appuyait sur la raison publique de faire rentrer dans le sein de l'Institut les Sciences morales et politiques. Le régime que la Révolution de 1830 avait fondé ne pouvait conserver contre la raison humaine la défiance des pouvoirs qui l'avaient précédé. Le ministre de l'Instruction publique de 1832 avait une connaissance trop profonde de l'histoire pour ne pas sentir qu'après les longuets et coûteuses expériences de nos révolutions, l'heure était venue de faire appel aux lumières, seules capables de garantir l'ordre \ M. Guizot comprenait que, pour la stabilité de l'Etat, le péril ne devait plus, dans la suite des temps, venir des erreurs des philosophes, mais de l'ignorance des foules ; « Ce n'est plus en haut, écrivait-il, c'est en bas, que les théories qui portent le dérèglement dans les âmes et dans les peuples sont favorablement accueiUies et deviennent aisément puissantes; ce n'est plus dans le monde savant, c'est dans le monde ignorant qu'il faut les redouter et les poursuivre ; sur les hauteurs, la tendance actuelle de l'esprit est de se redresser et de s'épurer ; c'est dans les rangs obscurs et pressés des régions inférieures qu'habitent et travaillent aujourd'hui les démons pervers et ardents
' La reconstitution de l'Acadéniie des Sciences Morales et Politiques hantait sous la Restauration l'esprit de la jeunesse. Voira ce sujet ma notice sur M. Renouard. Mémoiref< de l'Académie, t. XXIII. p. 301.
à répandre leur perversité \ » Il fallait donc sous toutes les formes « seconder les progrès de Tintelligence humaine ».
Le Roi et le Cabinet ayant donné leur plein assentiment au projet.
!•'. (.ui/,()l ITnT-INT'h.
(Lilliograpliii! d après l'aiil Dclaioclic.)
M. (îiii/.ol II lii'silii |»;is sur le iikkIc (r<'.\t''('Ml ion II «''lait « dt'cidé,
disait-il, à ne faire r;iii-t> par oriloniiiincc aiicuiic iioniiiiation aca- <léiiii(jin' ; r»''|r(li()ii rsl de l'cssmc»' d(;s Sociétés savanles ; t)ii n'\ mil»' dignrnu'iil (jni- \t,w le flioi.x de ses pairs ». — Il fallail donc
Miunmr jinur srri'ir à l'hisluire ilc mon /fiiifts, I. Mi. p. I4S.
rechercher les survivants de raiicienne classe détruite en l'an XI, et trouver parmi eux un point d'appui. M. Siéyès était le plus célèbre; mais son âge et sa fatigue le privaient de toute action. Ce fut M. Rœderer qui, appelé à Paris, se rendit auprès (hi ministre ; mis au courant du projet, il convoqua ses anciens collègues. En peu d(^ jours, tout fut réglé.
Le samedi 21 octobre 1832, le Moniteur publiait l'Oidonnance royale qui « rétablissait l'ancienne classe des Sciences morales et politiques dans le sein de l'Institut royal de France sous le nom d'Académie des Sciences morales et politicjues ». Le nombre était fixé à trente. Les cinq sections reprenaient leurs anciens noms, la première s'appelant section de Philosopliie. En faisaient partie les dix membres survivants de l'an XI et les deux correspondants devenus depuis cette époque membres de l'Institut. Ces douze membres serviraient de noyau; autour d'eux, par élections successives, l'Académie se compléterait.
A l'heure où paraissait à Paris le Monitein% les membres de l'Académie tenaient leur première séance au palais de l'Institut.
Tout avait été combiné pour cette soudaineté d'exécution. Le Roi avait signé Fordonnance dans la journée du 2^, M. Guizot avait surle-champ écrit deux lettres : l'une au président de la Commission administrative pour lui donner ordre de convoquer sur l'heure les anciens académiciens, l'autre au doyen d'âge qu'il qualifiait de président de l'Académie nouvelle; chaque lettre contenait une ampliation de l'ordonnance. Conformément à l'article 5, les académiciens devaient procéder, sans désemparer, à l'élection de quatre nouveaux membres, choisis dans le sein de l'Institut.
Sur les douze membres de l'Institut convoqués, il n'y avait, h' 27 octobre, que cinq présents : le doyen d'âge était le comte Rœderer.
Parmi les survivants de l'Académie supprimée en l'an III, trois étaient devenus membres de l'Académie des Inscriptions : c'étaient :
])aunoii, Reiiihard et Gérando. M. Daunou qui avait été garde des Archives pendant tout l'Empire, venait de reprendresa place à la
Wï^oMMOMce Ou çjloi.
QJ\£> tou-5 px-cô&u^ et a ozakw, G^<Xilt4-»^.
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il ;i\.iil ri IiIh'I-
• loyalu du 26 oclobro 1832,
> \i(lii\t ^ (In i(»\ ;iiiiii<'. après quinze années de disf:^rùc<* ;
\»< Il ><Mi> la II. slaurulion, dans cette société intelligente
aie, où il Leiiiiit un des /premiers ranp:s, partageant sa vie
entre la chaire d'hisLoire au collège de France, le mandat de dépulé que lui avaient coniié les électeurs du Finistère et (|ui le iap|)rochait des chefs de l'opposition et les travaux de l'Institul.
Le comte Reinhard n'appartenait pas à un parti : disciple et .uni de Talleyrand, il en avait la souplesse. Chargé sous l'Empire des missions les plus diverses, il était devenu en 1811 directeur de la Chancellerie au ministère des Affaires étrangères et les événements de 1815, pas plus que les changements de ministères, ne lui avaient fait perdre sa situation jusqu'au jour où il eut l'art de se hrouiller très opportunément avec M. de Polignac; au lendemain des journées de Juillet, M. de Talleyrand le fit nommer Ministre auprès du roi de Saxe et il venait, peu de mois avant la reconstitution de l'Académie, d'être élevé à la pairie.
M. de Gerando était presque de vingt ans plus jeune que ses quatre confrères ; élu membre de l'Académie des Inscriptions en 1805 ; maître des requêtes au Conseil d'État en 1808, conseiller d'État en 1811 ; il était passé au service de la Restauration, puis du Gouvernement de Juillet, moins attaché à un régime qu'à la science administrative à laquelle il avait voué une compétence indiscutée et une force que l'âge n'avait pas encore atteinte.
Les deux autres membres présents, Rœderer et Merlin, avaient été exclus de l'Institut en 1816.
Le comte Rœderer, membre de la classe des sciences morales de 179o à 1803 avait été versé comme Merlin dans la classe de langue et littérature où l'épuration de la Restauration l'avait atteint. Ennemi de toutes les violences, il avait traversé les temps troublés, sans avoir rien à regretter. Éloigné des affaires publiques, se sentant en paix avec lui-même, l'homme d'Etat se fit historien. Il avait vécu quinze ans dans une laborieuse retraite et il en sortait pour rentrer à la fois à la Chambre des Pairs et à l'Institut.
Le comte Merlin était le contemporain de ses quatre confrèi^es ;
mais sa vie avait été usée par les secousses; oubliant sous le Consulat et l'Empire, au milieu des travaux de la Cour de cassation que sa science de jurisconsulte illustrait, les crimes de la Révolution, il
l'.-L. M.iMlcivr (1754-1835),
><ir.i\r par Vrrilé.)
«Il ,i\;iii suln dans sa vieill(îss(; le châtiment; après quinze années <i'<'\il. il iviiii;iii (Il I''i;nir«\ brisé, mais sans haine, et prêta donner il I A» a'I'iiii»', a <l(raiil « <l une coopération active, une persévéranfe assidiiih'' »,
136 L'INSTITUT DK FRANCE
Lorsque ces cinq survivants du passé se trouvèrent réunis, le comte Rœderer, de quelques mois plus âgé que Merlin, prit la présidence et donna lecture de l'ordonnance royale. A l'appel des noms, nul ne fut surpris de compter sept absents.
Trois d'entre eux étaient malades et s'étaient fait excuser. Dacier, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions, depuis 1803, entrait dans la trentième année de ses laborieuses fonctions et le déclin de ses forces annonçait sa fin procliaine. Sieyès, rentré depuis peu d'exil, succombait sous le poids de ses quatre-vingts ans et Destutt de Tracy, épuisé par l'âge, accablé de tristesse, presque aveugle, ne paraissait plus à l'Académie française et devait faire, peu après, un effort pour se montrer à l'Académie reconstituée.
Les quatre autres membres étaient absents. « L'assemblée, dit le procès-verbal, a été instruite que le comte Garât, le comte de Cessac, le marquis de Pastoret et le prince de Talleyrand, absents de Paris, ne pourraient se rendre à la réunion. » Si le prince de Talleyrand avait écrit pour s'excuser, il aurait pu dire, avec son goût pour les formes du vieux protocole : « absent pour le service du Roi ». Il était à Londres, consacrant à cette ambassade d'Angleterre qui a été l'iionneur de sa vieillesse, les derniers efforts de sa vie agitée. Garât sur qui pesaient les souvenirs de la Révolution, vivait retiré et oublié aux pieds des Pyrénées clans la petite ville OLi il était né.
Quant à Pastoret, nommé chancelier de France dans la dernière année du règne de Charles X, il venait rarement à l'Institut depuis juillet 1830 et n'avait pas jugé que l'ordonnance du 26 octobre dût le rappeler à Paris.
L'ordre du jour de la séance était précis ; les termes étaient impératifs ; les membres présents devaient élire sans désemparer quatre nouveaux confrères, en les choisissant dans l'Institut. Deux membres de l'Académie française, MM. Cousin et Dupin aîné, deux membres
des Inscriptions, le comte Alexandre de la Borde et 31. Naudet réunirent la majorité des suffrages.
L'Académie se trouvait alors composée de seize membres. Le 21 novembre, les quatre élections étaientapprouvées par ordonnancerovale.
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Le chancelier de P.i^ldivl (1750-l.SiO).
Oravc par Gscll, .1 ajiio l'aiil Dolaroclio.)
Sur coiixocilion du miiiisl ic. rAciHb'mic lifit sa seconde séance rfiihrr. Il lui irslait à élire (juatorze meml)res, en
r \ ciKllcdi l.\ ii(»\
ib'iix s< lits (Ir st'pl. I^jjr prit connaissance des lettres de candidaliin's : (lits étaient au ikuuIuc de douze, mais les démarclies orales ' tiK ni l)i«'n plus nombri'usrs et le procès-verbal relaie vingt-cinq noms, lidi^ autres séances furent remplies par l'exanien des
i;{8 i/iNSTiriiT 1)1-: fhanck
(leiiiandes : on arriva au cliiHVc total de soixante-ti'eize candidats, parnii lesquels quelques noms éclatants qui devaient par la suite illustrer l'Académie : c'est ainsi que nous lisons dans ces premières listes les noms de MM. Guizot, Mign<'t, Tiiiers, La Romiguière, Villemain et Ampère, du duc de Bro^lie, du comte Portalis. Le 8 décembre eut lieu la seconde élection. Furent élus MM. La Romiguière, le duc de Bassano, le baron Bignon, Bérenger, le baron Charles Dupin, Guizot et Dunoyer. Le 29 décembre, seize membres prenaient part à la troisième élection qui faisait entrer dans l'Académie^ pour la compléter : MM. Mignet, le D' Edwards, le D"" Broussais, Droz, le D*^ Villermé, le comte Siméon et Charles Comte.
Les trente membres étaient élus. Les séances suivantes furent remplies par une discussion approfondie du projet de règlement, dont il serait fastidieux de reproduire les détails. Dès le début, le jour des séances fut fixé au samedi. L'heure de trois heures fut choisie, sous la réserve des sessions des Chambres pendant lesquelles la séance s'ouvrirait à midi afin de permettre aux pairs de France et aux députés de prendre part aux travaux législatifs : ce qui était l'exception devint peu à peu la règle.
Quelques mois après, le bruit se répandit qu'on avait omis le nom d'un ancien académicien, de celui qui, avec Daunou, avait été un des fondateurs de l'Institut : Lakanal, exilé en 1816, vivait retiré aux limites des États-Unis, et oublié de l'ancien monde. Averti par son collègue Ceoflï'oy Saint-Hilaire du rétablissement de l'Académie, il réclama le droit d'y siéger et la mort de Carat ayant laissé une place vacante dans la section de morale à laquelle il appartenait en l'an XI, il y fut admis de plein droit sans élection \
En remerciant ses confrères, il leur adressa « un mémoire curieux, plein d'observations hnes et de saillies originales sur le pays qu'il
' Séance du 22 mars 1834.
avait habité vingt ans ». — 11 ne revint se fixer à Paris que trois ans plus tard. « Un jour, dit Mignet, je vis arriver chez moi, avec le vieil uniforme de l'Institut, tel qu'on le portait sous le Directoire, un liomme qui avait la stature encore droite, des cheveux abondants et noirs, dont le visage était grave, le regard contenu, la bouche sévère, les manières décidées et polies, le langage spirituel et sentencieux, et qui semblait appartenir à un autre temps. C'était M. Lakanal \ » Les séances de l'Académie étaient devenues pour lui l'intérêt suprême ; il n'en manquait aucune. L'Institut ne cessa de l'honorer comme son organisateur et son doyen. Quand il mourut, il en était membre depuis cinquante années. Avec lui disparaissaient les souvenirs de la fondation de l'Institut dont il était le dernier survivant.
lïl
Dans une assemblée quelle qu'elle soit, le travail n'est fécond que si les compétences se rapprochent. De ce besoin naissent les commissions chargées de poursuivre une étude spéciale. Or, les sections d'une Académie ne sont en réalité ({ue des connnissions peimanentes. Dès les premières séances (jui suivirent son rétablissement, l'Académie eut à répartit- ses membres, en les divisant en cincj grouj)es de six.
Il lui restait à choisir son secrétaire perpétuel ; M. de (lerando, secrétaire pendant les premiers mois, avait du reconnaîti'e (jue les travaux absorbants du Conseil d'État ne lui laissaient pas la liberté nécessaire. M. Mignet avait été chargé comme secrétaire provisoire tlf Iciiir la plunn' en h'viicr \HX\ cl ciilln le pn'micr juin, ajiri'S plusieurs séances consacrées au vole, l'Académie, don! les voix s'élaieiil <l alxnd divisées nilir Daunoii cl Charles Du[Mn. <'hoisil
' Noli.r lii>lMii.|iir lu.' Ir -• niai 1K:i7.
liO LINSTITUT 1)1>: FRANCE
iM. Charles Comte, gendre de Jean-Jkipliste Say, qui joignait à une science solide d'économiste, la renommée d'une lutte pour la liberté de la Presse poursuivie à la lin de l'Empire et pendant la Restauration avec une vaillance qui avait rendu son nom populaire.
Les élections des membres libres, des associés étrangers et des
Victor Cousin (1792-1867).
(D'après une lithographie de Delpech.)
correspondants ayant achevé la reconstitution, les travaux intérieurs ne tardèrent pas à commencer.
Les Académies ont deux ordres d'occupation très différentes : elles écoutent des communications et provoquent des recherches en ouvrant des concours.
L'Académie des Sciences morales et politiques eut à se défendre dès le premier jour contre l'indiscrétion des auteurs ayant l'ambition de lire ou du moins le désir d'être lus, sollicitant un rapport
AGADÉMIL: des sciences morales et politiques lil
sur leurs ouvrages ; on eût été débordé, si on n'avait décidé que les membres auxquels seraient renvoyés les livres seraient maîtres de faire un rapport ou de garderie silence, suivant le mérite de l'œuvre. Les travaux que les sections avaient distingués furent seuls lus en séance et parmi eux les plus remarquables furent réservés pour le tome premier des mémoires. Ce volume, qui parut en i8e37, contient un remarquable mélange.
A côté de mémoires philosophiques de feu Maine de Biran ou de M. Cousin, d'études de M. Bérenger sur le régime pénitentiaire, de M. Charles Lucas sur l'emprisonnement, de M. Villermé sur la population française, de M. Mignet sur l'établissement du calvinisme à Genève, figurent de longues analyses rédigées par le secrétaire perpétuel et rendant compte des travaux lus par Gustave de Beaunionl sur la condition des nègres esclaves, par Alexis de Tocqueville sur l'avenir de la société des États-Unis, par Charles Reiioûard, sur la statistique civile. Les résumés du secrétaire perpétuel remplissent plus de 200 pages.
Dt'S le début, les sections s'étaient occupées des concours ; l'Académie comprenait qu'elle n'aurait accompli sa lâche (jue si. appelant à elle toutes les intelligences, elle parvenait à découvrir des talents incoinius. Quatre prix de 1.500 francs provenant du budget étaient à ^a disposilion poui- les années 1835 et 1836. De longues délibérations précédèrent la rédaction des programmes. A lia\»'is les expressions des procès-verbaux d'une sobriété un peu sèche, il esl facile de voir (jue les membres de l'Académie s'intéressaient vivement aux conditions du concours. Deux sur (juatre réussirent pleinement. La section de législation en demandant « (jutdle était l'utilité dehi conlraintc |»ai'c()r[>s », obtiiitiles réponses (|ui méritèrent le prix et niirriil m liimicit- un ()l)scurjiiiic supph'antde Clerniont, M. Bayle- Mouillard, (jui devait dr\ ciiii- un (hs membres les plus distingués de la Cour de cassation, «1 la section de pbih)so[>hie en |)roposant
142 1/ INSTITUT \)K FUANCE
<( rexamcn (Mili(|ue <le la inétaphysiijiie d'Aristole » suscitait un iiK'nioii'e (l'un jeiiiu' hoiniiie iiicoiniu dont (Mî succès devait dcteiniincr la vie : M. Félix Kavaissou était l«; premier des lauréats de rAcadéniie. M. Cousin, (jui avait [)i'oposé le sujet, mit au concours peu a])res : a L'examen criticjue de Tor^^anum d'Arislole. » Tl n'eut
Félix Ravaisson-Mollieu (1813-1900), (Médaille de J.-C. Cliaplain, 18!)0.)
pas la main moins heureuse : M. Bartliélemy Saint- llilaire eut le prix dans des conditions telles que le lauréat, ignoré la veille, était élu seize mois plus tard, membre de TAcadémie. L'année 183.") n'était pas achevée ({ue « l'abolition de l'esclavage ancien » était offert comme objet d'études par la section d'histoire et le prix devait être donné à un jeune professeur de vingt-six ans : Henri Wallon sortait tout «l'un coup de la foule et préludait à cette longue
série de travaux qui lui valurent le respect de trois ji^énérations.
Les membres de l'Académie éprouvaient la satisfaction la plus profonde ; ils sentaient l'utilité de leur tâche et la voyaient consacrée par l'opinion publique un instant hésitante. Les élections donnaient la mesure de cet assentiment public. La valeur des candidats attirait l'attention et les nouvelles recrues accroissaient l'autorité de la Compagnie. La philosophie acquérait MM. Jouffroy et Damiron : le droit pénal, Rossi et Charles Lucas : l'histoire, Thiers et Michelet, la morale, iVlexis de Tocqueville.
En même temps, M. Mignet était élu secrétaire perpétuel. Celui (jui avait tenu la plume de secrétaire en 1833 pendant ([uelques mois, avait montré dans les premiers travaux de l'Académi»' iiii«' connaissance si profonde des (juestions et des honunes, un tact si exercé, un ensemble tellement rare de qualités de premier ordre (ju'à la mort de M. Charles Comte, ses confrtM-es n'hésiU'rent pas à lui confier la charge (8 mai 1837.}
Ce n'était pas l'historien de la Révolution, ce n'était pas le brillant auteur des négociations relatives à la succession d'Espagne ({ue les membres de l'Académie avaient été chercher; leurs sulfrages s'adi-essiiinil ,1 l'homme lui-même. Sur hi ]>rofondeur de son es[)ri(. sur l'éclal (b' son talent, ses œuvn's ne nous laissent rien ignorer. Mais il faut l'avoir vu et avoir recueilli l'impression de ses contemporains pour mesurer le cliaiint' (ju'il cverrail. Nous avons retrouvé (l.iiis 1rs «M'rits de Sainte-lîcus c riM-iio de ce (jue nous ont dit les hommes de son temps : a J'ai encoje présentes à l'esprit, dit-il, b's premières leçons dr l'Athénée dans lesquelles M. Mignet alMu-<l;i Ir \vi' siJ'rb' ri hi Kéloi'me. Dès les premiers mots de la l«'<lur'', I ;iu(lit(»i(<' loul niiirr «Hait comiuis; chacun se sentait concjuis; cliacun se sentait saisi d'un intérêt sérieux et sous Timpressioii <lr ( ette parole ([ui gravo, dr cri accciil (|ui creuse. La pronon- «liiiioii i|iirl(|u<' |K'u puritaine «'I rr d»''bil «'mprrinl d'autorité redou-
iU L'INSTITUT DK FHANCE
blaient encore leur efl'et en sorUmt du sein d'une jeunesse si pleine d'éclat et presque souriante de grâce. Ce jeune homme à la physionomie aimable et à l'élégante chevelure offrait à la fois ({uelqu<'
Mignet (1796-1884).
Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques.
(D'après une lilliograpliie de Charpentier.)
chose d'austère et de cultivé, un mélange de réflexion et de candeur ». A ce portrait qui le peint vers 1.829, ajoutez tout ce qu'il avait fait depuis quelques années : la campague du National qui l'avait mis avec M. Thiers au premier rang des polémistes, la Révolution de Juillet qu'il avait prévue de loin, qu'il avait désirée et qu'il avait su contenir, le refus de toute charge publique au lendemain de la vie-
toire, sa fidélité aux études historiques, tout ce mélange de hardiesse et de réserve, de courage et d'ouhli de soi-même exerçait autour de lui un prestige que le temps ne devait pas affaihlir. Il devait mériter aux veux de ses contemporains d'être tenu pour le véritable fondateur de l'Académie reconstituée.
L'accord de M. Mignet et de M. Cousin constituait dans le sein de la compagnie une force à laquelle nul ne cherchait à résister. Par ses travaux, par le souvenir de ses luttes sous la Restauration et, pour tout dire, par la supériorité de son esprit, M. Cousin exerçait une domination qui était acceptée. Dès les premières délibérations, il s'était emparé de la section de philosophie; tandis que ses confrères proposaient des sujets de concours, il avait imposé les siens, suscité des initiatives, découvert des concurrents et la valeur reconnue des lauréats avait accru l'autorité du juge. Il lisait les mémoires, provoquait des discussions, animait l'Académie de son activité et concevait pour elle des projets de toutes sortes. Il aurait voulu qu'elle traçât le tableau du progrès des connaissances humaines depuis la Révolution française; il lui semblait que cette tâche lui appartenait, et qu'en l'accomplissant, elle se montrerait digne de sa mission.
Ministre de l'Instruction publique en 1840, M. Cousin résolut d'user de son autorité pour stimuler ses confrères. Vingt jours ne s'étaient pas écoulés depuis son arrivée au ministère, qu'il adressait au Roi un rapport. Le devoir de l'Académie y était tracé : en 1795, la loi constitutive de l'Institut avait prescrit à chacune des classes un compte rendu annuel sur le progrès des sciences. En 1802, l'arrôté des Consuls renouvelait l'ordre en fixant les périodes à ci\u\ années. L'Empire n'avait obtenu entre 1800 et 1810 que des tableaux tardifs et incomplets. Depuis l'Institut était demeuré muet ; c'était à celle des Académies qui était chargée d'une sorte de synthèse philosophique; (ju'il était réservé de renouer la tradition. Donner au rapport
un caractère d'universalité, en étendre la matière sur une période de quarante années, de 1789 à 1832, charger de la préparation un membre de chaque section et confier au secrétaire perpétuel le soin d'y mettre la proportion et l'unité nécessaires, tel était le procédé de travail conçu avec autorité par le philosophe, proposé par le ministre et adopté avec satisfaction par M. Mignet.
L'Ordonnance royale qui sanctionnait le rapport était signée le 22 mars 1840, et, le 28 mars, l'Académie, après en avoh' reçu communication, décidait que l'expression unanime de sa reconnaissance serait transmise au Roi et à son ministre. Quinze jours plus tard, les rapporteurs étaient désignés : La section de philosophie avait choisi M. Cousin, la morale M. de Tocqueville, l'économie politique M, Rossi, l'histoire M. Mignet; la législation avait nommé trois rapporteurs, le comte Portalis pour la législation civile, M. Dupin pour la législation criminelle ; M. Bérenger pour le droit public.
Les entreprises collectives, lorsqu'elles sont confiées à des écrivains de premier ordre, ont à affronter une concurrence qui les condamne à l'avortement : l'œuvre individuelle à laquelle s'attache la renommée de chaque auteur le détourne et l'absorbe. Pendant que M. Mignet, vivant au milieu des archives diplomatiques dont il avait la garde et continuant ses grandes recherches d'histoire, attendait les rapports préparatoires, pour mettre la main au tableau d'ensemble, chacun des rapporteurs, entraîné par le tourbillon des Chambres, réservait pour ses travaux personnels, dès que la session était close, le temps que lui laissait le Luxembourg ou le Palais- Bourbon. L'œuvre, à peine ébauchée, était sans cesse ajournée, quand la Révolution de février y mit lin ^
D'autres soucis devaient solliciter l'attention des membres de l'Académie. L^ordre sur lequel reposait la société était ébranlé ; les
* Le 29 avril 1899, le secrétaire perpétuel lut à l'Académie un mémoire concluant à la reprise de l'œuvre abandonnée depuis un demi-siècle.
AGADÉMII': DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES 1 i7
iiienaces venaient des idées fausses et ces idées étaient toutes nées dans le domaine des Sciences morales et politiques. N'était-ce pas à elles qu'il appartenait de réfuter les sophismes, de guérir les maladies de la pensée, véritables épidémies qui avaient bouleversé la cité? Au lendemain des journées de juin, le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, fit appel à l'Académie pour la défense des principes sociaux. (( Persuadé ((u'il ne suffirait pas de rétablir l'ordre matériel au moyen de la force, si l'on ne rétablissait pas l'ordre moral à l'aide d'idées vraies, il regardait comme nécessaire de pacifier les esprits en les éclairant. 11 pensait que l'Académie pourrait participer à une œuvre aussi utile et seconder les efforts du Gouvernement en mettant la science au service de la société et de la civilisation ^ »
L'Académie accepta avec reconnaissance la mission qui lui était offerte. La Commission composée de MM, Cousin, de Toc(iueville, Troplong. Passy et Tliiers, proposa l'envoi dans les centres ouvriers de M. Adolpiie Blanqui, chargé d'une enquête économique, et la rédaction de Petits traitas aussi clairs et aussi courts que possible, a(in de les faire parvenir en toutes les mains. En (juel- (jues jours, la tache unanimement acceptée fut distribuée et chacun se mit à l'œuvre. Un an après, douze morceaux avaient été lus à l'Académie, publiés et répandus en grand nombre.
I^;i \al('iii- (h' (Ts Ir'aités est assez inégale, mais leur iiis[)ii'alii)n «si (h' même origine II y a peu de pages d'histoire qui fassent mieux comprendre l'élat d'esprit d'un tem|)s. Eu voyant en jïleine |»ai.\ s'entr'ouvrir un ;ihirM«', alors (juc la marche vers le progrès semblait la veille absoluniml assuié»', hi sociéh' fi*ancaise s'était sentie prise i\v shipriM-. L;i (ÏN ilisalion (h)nt h's h'rancais étaient si fiers ne seraiteUc qu it hi suilactî? J^^t se pous ait-il (jue toutes les assises surh's(|urjh's «'Ih' i«*|M)sait fussent à la fois ébraidées? Prosquo fous les
' S.iui.:.' «lu 17 juilleUSiK.
auteurs laissent échapper un cri de surprise (jui clie/ quelques-uns ressemble à un cri d'épouvante ; puis ils donnent des conseils très sages, d'une haute portée morale, qu'on ne saurait iiop relire pour y puiser les véritables leçons de la pliilosopliie politique.
De toutes les passions qu'enfante la démocratie, la plus forte est l'envie. « Pourquoi cet homme est-il plus riche que moi, dit le révolutionnaire? L'égalité est un mensonge, si elle ne nivelé pas les richesses, si elle ne détruit pas la propriété. » A ces sophismes M. Ilippolyte Passy répondait en montrant l'utilité des richesses, mobile essentiel de l'activité humaine, cause de tout effort, objet de toute ambition ; le riche encourage les recherches, fournit le capital à l'industrie; il a, en un mot, un rôle social: sans lui, l'humanité s'arrêterait. C'est au nom de l'histoire que M. Troplong défendait la propriété, montrant ce qu'en a fait le Gode civil pour la diviser et la maintenir. Ce n'était pas un « Petit traité », mais un volume entier que M. Thiers consacrait à la défense du droit de propriété; il y rassemblait tout ce que lui fournissaient son expérience et sa raison, invoquant l'histoire, accumulant les faits, s'adressant au bon sens plus qu'à la science, réfutant une à une toutes les utopies, destinant son livre non aux docteurs, mais à l'honnête homme trompé. Avec M. Barthélémy Saint-Hilaire, il ne s'agit plus des faits, mais des principes : la nature du Gouvernement, l'état de la société, ses succès ou ses fautes, tout vient de l'homme. La démocratie sera féconde ou vicieuse, suivant que l'homme aura su dominer ses passions et se maintenir en équilibre. L'équilibre du citoyen et de la société, c'est ia justice, c'est la modération, c'est l'idée de Dieu servant de fondement a l'éducation et aux lois. Tout ce qui découle de ce principe éternellement vrai a une incomparable grandeur. Avec l'étude sur la Providence, M. Damiron pénètre encore plus avant dans l'âme humaine ; il l'observe, la décrit, analyse ses actes et ses besoins, et montre que dans notre conduite, tout remonte et se termine, par
ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES 1 iO
une suite de rapports que rien ne peut troubler, à un premier efsouverain Etre qui a de la sagesse pour tout- connaître, de la charité pour tout aimer, de la justice pour tout estimer. C'est sur la Providence qu'il fait reposer la vertu, sans laquelle il n'y a pas de citoyen.
J.-Adolphe BlaïKjui (1798-1854).
(D'après une lilliograplùc de Al. Aloplic.)
Pendant (|ue les ()liiIosopIies adressaient ces conseils (jui résunniiriil I;i s.iticssr (les sii'cics. un économiste allait de ville en ville, poursmvaiit la mission (jue lui avait conliée TAcadémie, recueillant les doléanciîs populaires de la bouche des ouvriers de Houbaix, île Lyon, de Saint-Ktieniir ri de Marseille, observant les faits et les jui:< iiiil i\»r une rare j)eispicacilé. M. Adolphe Hlainjui élail un de
iSO L'INSTITUT l)K l'RANCK
ces esprits sages, qui, en étanl 1res attaché aux principes, savait voir de près, sans parti pris, et était plus capable que personne de tirer d'une enquête les résultats précis. Son rapport est un modèle (l(^ fidélité; il faut relire ses conclusions ([ui semblent écrites d'hier : réformer les logements dont l'insalubrité est la cause première de la mortalité et de l'immoralité des populations dans nos grandes villes; arracher les enfants au travail prématuré de l'atelier qui les tue ; (( rendre plus efficace et plus moralisateur l'enseignement des écoles » ; s'occuper des « adultes de la classe ouvrière qui, au sortir des écoles, prennent trop souvent leurs degrés dans les cabarets ou dans les réunions de parti qui leur pervertissent Tesprit et le cœur ^ ». Cette étude profonde et lumineuse s'adressait aux hommes politiques, aux gouvernants qu'elle devait éclairer.
Malgré les mérites divers de cette série de « petits traités » destinés à influer sur « la politique, en parlant à la foule le langage du bon sens », un seul atteignit son but en allant au peuple et méritait de prendre place dans toutes les bibliothèques communales. « La vie de Franklin » écrite par M. Mignet est un modèle de lecture populaire ; cette ascension d'un enfant d'ouvrier, devenu par le travail et la raison un des hommes dont s'honore l'humanité, est racontée avec une force qui pénètre.
De cet effort accompli par des hommes d'une rare valeur, il ressort que les ouvrages de doctrine, quelle que soit leur supériorité, ne conviennent qu'à Félite et que les récits, qui prennent la forme de biographies, d'histoire ou de voyages, sont seuls à la portée du peuple.
L'Académie revint à ses travaux : les événements politiques devaient les animer d'une vie nouvelle. Nous avons eu occasion de remarquer que le mouvement des Chambres absorbait l'activité des
* Do ces quatre réformes, réclamées avec tant d'autorité en 1850, il n'est pas inutile de faire remarquer qu'une seule a été définitivement réalisée, grâce aux lois retardant à treize ans le travail des enfants dans les manufactures.
membres les plus considérables de la Compagnie. Le coup d'État de 1851, en fermant pour eux la carrière politique, devait les rattacher aux études qui étaient destinées à faire Thonneur et la consolation de leur vieillesse ; ils reprirent le chemin de TAcadémife^ heureux d'y retrouver les compagnons de leurs anciennes luttes. C'est ainsi qu'à MM. Cousin, Duchâtel, Vivien, Passy, se joignaient MM. Thiers, de Rémusat, de Tocqueville, le duc de Broglie et surtout M. Guizot qui devait tenir tant de place dans le sein de l'Académie que vingt ans auparavant il avait reconstituée. Par un singulier retour des vicissitudes humaines, aucun régime ne rendit plus de service aux Académies que l'Empire. En excluant les « anciens partis » de la vie publique, il les renvoyait aux travaux de l'Institut; sans le vouloir, il en augmentait l'éclat. En poursuivant les Académies de sa mauvaise humeur, il les signalait à l'opposition et^ce qui ne leur était jamais arrivé, ce qu'elles n'avaient jamais osé ambitionner, il les rendait populaires.
Aucun membre ne devait entrer à l'Institut sans être élu par ses pairs. L'arrêté des Consuls de 1803, l'Ordonnance royale de 1816, en imposant aux Académies des membres nommés par le Pouvoir exécutif, constituaient une violation de toutes les règles, qu'expliquait, sans l'excuser, la volonté avouée de réorganiser l'Institut Nous avons vu avec quel soin le Gouvernement, en 1832, avait mani* festé son respect pour le principe électif. Aussi nul ne prévoyait, qu'il dût jamais être méconnu, quand parut le décret du 14 avril 1855, (jui nommait dix membres de l'Académie des Sciences morales et politiques. Deux prétextes étaient allégués : la nécessité de porter à quarante le nombre des membres pour obéir à la symétrie et l'utilité de créer une section nouvelle consacrée à la Politique, aux Finances et a l'Administration.
Le véritable motif n'était-il pas respérance ch? modifier la majorité d'une Compagnie, où se trouvaient rassemblés tous les hommes
152 L'INSTITUT DK FRANGE
d'État qui avaient conservé le culte du Gouvernement libre ^? Les serviteurs maladroits de l'Empire, au lieu de laisser agir le temps, crurent qu'en infusant un sang nouveau, ils pourraient changer l'esprit de l'Académie; loin de la convertir, ils l'irritèrent, en la brus- (juant.
Les contemporains de ce coup d'Etat académique nous en ont souvent raconté les suites : ils nous ont fait le récit des délibérations secrètes, des conciliabules dans lesquels, après de très longues hésitations, on se, résigna à recevoir les intrus, mais on résolut en même temps de leur montrer un silence et une froideur qui ne leur laisserait aucun doute sur les sentiments de l'Académie.
Toutes les Académies d'ailleurs étaient atteintes par le Décret du 14 avril : le droit de régler leurs séances annuelles était transféré au ministre, et dans les Commissions de concours une partie des juges était désignée par le Pouvoir exécutif; l'émotion fut très vive et l'Académie française, invoquant ses traditions, porta directement, au nom de l'Institut, ses doléances à l'Empereur.
Dans les Compagnies, surtout lorsqu'elles se recrutent par cooptation, l'esprit de corps a une telle force qu'il ne tarde pas à prévaloir contre tous les éléments étrangers et à ramener l'unité un instant menacée. Les élections continuèrent à donner la majorité aux candidats que M. Mignet, M. Cousin et M. Guizot jugeaient dignes d'entrer à l'Académie. Ces grands électeurs dont l'influence était prépondérante n'eurent pas un instant la pensée de répondre aux nominations arbitraires par des exclusions politiques, s'appliquant au contraire à attirer et à mêler à leurs amis les ministres les plus distingués de l'Empire tels que MM. de Parieu, Delangle et Vuitry. Ainsi l'Académie se montrait fidèle à son principe, attachée à sa
* Les élections ne pouvaient servir de grief. Par une rencontre sans précédent à l'Institut, plus de quatre années s'étaient écoulées sans qu'un seul vide se fût produit dans l'Académie. La dernière élection avait fait entrer en lévrier 1851 M. Michel Chevalier.
ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES ili'i
mission, sans demander à la guerre cette dignité que devait seule lui assurer la paix de la science.
Ce fut un ministre de l'Empire qui acheva de la lui rendre, en effaçant le souvenir de la blessure de 1855. Un Décret de 1866, rendu sur le rapport de M. Duruy et conformément au vœu de l'Académie (|u'il avait eu le soin de consulter, supprima la section créée onze ans auparavant, autorisa FAcadémie à répartir dans les cinq anciennes sections les dix membres qui représentaient la « Politique, l'Administration et les Finances )i. 11 fallut attendre quelques années encore pour voir rapporter ce qui restait du décret de 1855 : un décret de 1872 rendit aux
Académies la pleine indépendance de leurs
Carte d'entrée aux séances de l'Académie des Sciences morales et politiques.
jugements.
L'Académie des Sciences morales et politiques était reconstituée depuis près de quarante ans et aucun de ses membres ne pouvait nier que l'autorité de ses travaux ne fût due au secrétaire perpétuel qui depuis trente-quatre ans en assurait la marche avec une fermeté douce, en la gouvernant d'une main si légère que nul n'en senlait le poids. Un jour vint où les hommages de la Compagnie apportèrent à M. Migncît l'expression de la reconnaissance de tous. M. Thiers était Président de la République et il avait signé un décret nommant M. Mignet grand-oflicier de la Légion d'iionneur. Le 30 juillet 1871, M. Jules Simon présidait la séance de rAcadémi»': il lut le. décret (ju'il avait contresigné le matin même coninK» ministn^ de I Instruction publique, et remit en môme temps au secrétaire per-
154 r/IN8ÏITUï 1)1^ FRANCM
pétuel uiu' iiiédtiille d'or que lui ollVait la gratitude de ses confrères. M. Mignet devait encore s'acquitter de sa tâche pendant plus de dix ans, maintenant les notices historiques à la hauteur où son style et sa pensée avaient su les porter. Il avait senti que la vieille forme de reloge était hanale ; il avait voulu faire œuvre d'historien et de juge. Témoin de la vieillesse des hommes qui avaient vu la Révolution et qui avaient joué les premiers rôles sous l'Empire, il avait écouté leurs voix, recueilli leurs récits; il fallait l'entendre parler de ces temps extraordinaires; sa voix toujours nette prenait alors un accent si pénétrant, ses souvenirs étaient empreints d'une telle animation qu'on croyait ouïr les personnes dont il évoquait la mémoire. Je ne sais si nos successeurs trouveront froides les pages écrites par M. Mignet. Mais ceux qui ont assisté à ces résurrections, qui en ont conservé l'écho, ne peuvent, je l'affirme, relire aujourd'hui les notices historiques sans ressentir un frémissement de vie.
Avec M. Mignet se terminait la série des notices sur la Révolution et l'Empire. En lui succédant en novembre 1882, M. Jules Simon allait consacrer son rare talent à faire revivre toute une génération nouvelle : Guizot et Thiers, Rémusat et Mignet, les grands écrivains, les hommes d'État, qui depuis la Restauration jusqu'à nos jours avaient été sur le devant de la scène, qui s'étaient proposé pour but de reconstruire l'État moderne en lui donnant pour fondement l'intelligence el la liberté, qui avaient tour à tour gouverné et pensé, furent l'objet des premières notices dans lesquelles on sentait un orateur qui avait été leur témoin et leur émule. Ainsi se perpétuait avec éclat la tradition qui donnait pour cadre à l'histoire de l'Académie la biographie des hommes qui l'avaient illustrée.
M. Jules Simon était très fier de l'Académie, s'occupait beaucoup de ses intérêts, voulait accroître son action sans se soucier de paraître. Ceux qui ont eu l'honneur de le voir de près savent qu'il s'oubliait lui-même et pensait sans cesse aux autres. Il avait épuisé toutes les
AGADKMIE DES SCIENCES xMORALKS HT POLITIQl KS 1.:.
satisfaetioiVs que peut donner l'ambition : il jugeait la vie en philosophe et en moraliste : sa passion dominante était de faire le bien. U nen laissait échapper aucune occasion. Il en est une dont le récit se confond trop avec l'histoire de rAca(h''mie pour ne pas trouver ici sa place.
.Iiilcs SimoT) (ISli-lSÎMl .
ir^lii.- |r lalilcaii (le Sclioiiiiiicf, a|i|>ail('iiaii t a M. Cliarli- Sun. mi.
Un second «'xil a\ail cliass»' de l'^rancr le ihic (TAumale. Dejuiis h^ l!i juillrl \HHi), il li.-il)il<-iil Urnxrllcs. nr cessanL de penser à sa patrie, à (lIiJinlilK (|u«', |)()ur hmlc \ niLîmiicr. il avait donuo a la France, le joiiroù il lr,-i\<'is;Ml la Jroiilii'.'c chlonl il rôvail d'achever hirestauralioii ii\ aiil (!<• iiiomii-. IMiisiciiisiiKMiihrrs .jr rAcadéinit; française essayaient (Tohlf iiii I» rappel (l( I r\il«'. M. Jules Simon avait fait plus d'une
iô6 I/INSTITUT 1)1-: FUANGK
démarche. Deux années s'étaient écoulées. On promettait le retour; on ne cherchait qu'un prétexte. L'Académie le fournit : une vacance s'était produite dans la section d'histoire : on résolut d'y appeler l'historien des Gondé. Élire un exilé, c'était mettre en demeure le pouvoir. Le secrétaire perpétuel ht une démarche décisive: il annonça au Gouvernement les intentions de l'Académie. Le Président de la Répuhlique refuserait-il d'approuver l'élection et confirmerait-il ainsi une proscription qu'il désapprouvait? M. Jules Simon gagna sa cause auprès de M. Garnot et le mois de mars 1889 vit à la fois la rentrée de l'exilé et son élection à l'Académie où il devait tenir une si grande place.
M.Jules Simon avait conçu de grandes ambitions; il disait volontiers que l'Académie qui avait dans son sein une section de morale, devait être appelée, elle aussi, à récompenser des livres imprimés et à décerner des prix de vertu. Les prix François-Joseph Audiffred vinrent réaliser son vœu, en permettant chaque année de couronner « l'ouvrage le plus propre à faire aimer la morale et la vertu, à faire repousser l'égoïsme et l'envie ou à faire connaître et aimer la patrie ». Il était surtout heureux que le môme donateur eût consacré un prix annuel de 15.000 francs à « récompenser les plus beaux, les plus grands dévouements de quelque genre qu'ils fussent ». L'Académie voyait ainsi, grâce aux dons qu'il avait inspirés, s'étendre à la fois l'horizon de ses bienfaits et l'influence légitime qui devait lui appartenir. En quelques années, elle eut la joie d'attribuer successivement un des plus beaux prix dont dispose l'Institut, à ceux qui, sous les formes les plus diverses, avaient risqué leur vie au service de l'humanité ou de la patrie, aux grands explorateurs comme Brazza, Foureau ou Marchand qui avaient accru le domaine territorial de la France, aux savants qui avaient augmenté son domaine scientihque comme Roux, Yersin ou Galmette, aux missionnaires qui avaient porté la paix de l'Évangile dans l'Afrique Gentrale, ainsi qu'aux
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Petites Sœurs des Pauvres et aux Frères de Saint-Jean-de-Dieu. unissant dans ses hommages tous les genres de dévouements, qu'ils fussent inspirés par la foi, par la science ou par le patriotisme.
A côté de ces grandes fondations, d'autres d'une forme plus nou- \A\v associaient plus directement encore l'Académie à l'œuvre de pitié {[ui est l'application même de la morale. On a souvent dit que sans la famille il n'y aurait pas de société, que sans la mère il n'y aurait pas de famille.
11 va des heures de crises où la mère ellemême succombe sous le poids du malheur.
La mère qui devient veuve avec des enfants en has âge ne peut en supporte!' hi charge.
Au lendemain d'un crime qui avait frappé le premier magistrat de la République, M^^Carnot confia à l'Académie le soin de donner aux veuves chargées d'enfants le revenu des sommes recueillies poui- un nioFiumenl; en mourant, elle y ajouta le produit de ses diamants. D'autres veuves se sont associées à sa pensée et, 'hier encore, un don (le M'"" (ltM-m:iin permeltail d'acci'oih'e le hi(Mifait. L'Ac-nh-rnir. gi-ricr ;iii\ supplifiufs cl i'a|)purts, (juc lui adressent les .inlorilo. jx'iitir. (I;ms toute la l'rance, comparant suivant les if-i.Mis ICiat dt's riiuiillcs. \(iy;inl les souffrances spéciales des populalmii^ nu aies
4'l de rt'iilasscinriil iiihaiii.
Dr-, ia|t[Miih'Ui> |i(iniMii\ fiil rn inrmr temps la iiii>->hiii iiniio-
Souvenir de la donation de Chantilly oll'ort \>dv le
duc d'AunialcàM. Edmond Rousse.
(Portrait du prince d'après la médaille de J.-C. Chaplaiii.)
158 1/ INSTITUT DlC KHANGK
nuque qui depuis Villeriné, Blaïujui, Reybaud et Baudrillart, a rassemblé des observations de premier ordre. Elle ne reste étrangère à aucun des faits contemporains et lorsque dans son sein s'élève un monument tel que « l'bistoire des classes ouvrières », elle est heureuse de faciliter une œuvre qui honore à la fois M. Levasseur et TAcadémie.
L'x\cadémie des Inscriptions et Belles-Lettres avait jadis le privilège des grandes publications. En 1883 (9 juin 1883) à la suite d'un mémoire de M. Aucoc qui faisait ressortir les lacunes des collections de la législation française, FAcadémie des Sciences morales résolut d'entreprendre la continuation de la collection des Ordonnances des Rois de France qu'avait interrompue l'Académie des Inscriptions. Une œuvre embrassant d'aussi longues et patientes recherches ne convient qu'à une Compagnie : il a fallu vingt années d'investigations laborieuses pour retrouver 37.000 ordonnances, achever les neuf volumes du catalogue des actes de François P'" et commencer la publication des textes.
Ces œuvres toutes nouvelles dont les fondateurs de TAcadémie n'avaient prévu ni la nature, ni le développement, n'ont pas ralenti les concours ; malgré les critiques dont ils sont Fobjet, malgré le poids d'un travail parfois excessif, les sections y demeurent fermement attachées ; on cite des concours qui avortent, des questions (ju'on avait cru fécondes et qui demeurent stériles; mais il n'y a pas de vue plus fausse que celle de juger la valeur des travaux humains en énùmérant leurs avortements. Avant de condamner l'effort, il faut peser non les échecs, mais les succès. Peu importe que plusieurs concours aient été successivement prorogés, si un jour un rapporteur annonce à ses confrères qu'un mémoire de premier ordre a été déposé, qu'il répond en tout au programme et que la section est unanime à proposer le prix. Ce sont là les fêtes de l'Académie. Aussi dès (|ue les conclusions du rapport sont approu-
vées, quelle impatience de connaître le nom de l'auteur, quel silence lorsque le président ouvre le pli cacheté et lit le nom inconnu du lauréat que les journaux vont mettre quelques heures après en lumière! « Les hommes de mérite, dit-on, auraient percé sans les concours. » Qui pourrait assurer que le concours, en leur signalant un sujet, en leur assurant le secret en cas d'échec, n'ait pas déterminé plus d'un concurrent? Ceux qui en doutent auraient hien mal ki l'histoire de l'Académie. M. Ravaisson avait vint^t ans
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En-lètc de papier à leltie».
(juand il apprenait la mise au concours de la métaphysicjue d'Aristote qui lui a valu le prix deux ans plus tard et (jui a été le fondtîment de sa réputation. M. Barthélémy Saint-Hilaire était âgé d«' I lente ans et n'avait pas trouvé sa voie, lors(jue la logique d'Aristote mise au concours détermina sa vocation. Nosl-cc pas dans un de nos concours que M. Wallon à l'âge de vingt-cjualio ans puisa l'idée de Thistoirr dr l'esclavage ? L'histoire de la science [)olili(jue dans s('> ia|»|»(»ils avec la morale (jui a lail la réputation de M. PaulJanel, n était-ce pas un concours qui. à Tàg»' de vingt-cinq ans, lui en avait oHert le progrannne ? Où M. Haudrillart avait-il pris le sujet rh's u rapports de la morale et de l'économie j)oliti(|ue » (ju'il devail Irailer si lieur-eusemenl dans ses livres et dans ses cours? Où M. Le\r(]iir ii-i-il ('in|iiunh'« ridée d'étudier la science tlu heau (jui a lail llionneur de Na \ ie. si ce nesl dans le concours de iHîiî)? AvanI le concours ou\eil en 18(»0 sur les crises coiniiierciales,
M. Juglar n'avait fait aucune étude spéciale sur un sujet (juil devait éclairer de ses découvertes. Et M. Levasseur pourrait-il méconnaître le service que lui a rendu l'Académie lorsqu'elle lui a mis sous les yeux, entre vingt-deux et vingt-cinq ans. un programme invitant les concurrents à « étudier la condition des classes ouvrières en France depuis le xii^ siècle jusqu'en 1789 ? » A de tels exemples sera-t-il permis à celui qui écrit ces lignes d'ajouter l'expression de sa reconnaissance envers la mémoire de M. Guizot qui mit au concours en 1867 l'histoire des Etats généraux de France? Tous ces sujets jetés au vent sont tombés comme des graines fécondes sur des terres qui les ont fait germer. L'Académie ignorait jusqu'à l'existence de ces auteurs la plupart âgés de vingt à trente ans. Elle adressait des programmes à des amis inconnus. Qui peut douter que des esprits froids, se croyant des sages, eussent détourné Félix Ravaisson de rien entreprendre avant d'avoir poursuivi le cycle d'une longue préparation, qu'ils eussent tancé Emile Levasseur de sa hardiesse en le renvoyant à ses études ? Pour nous qui voyons les résultats, ne devons-nous pas nous applaudir de ces heureuses témérités de la jeunesse? Et avons-nous le droit de regretter une méthode qui suscite des initiatives et provoque de véritables découvertes au grand profit de l'intelligence française?
Tel est, sous leurs formes multiples, l'ensemble des travaux de l'Académie, s'appliquant tour à tour aux productions de l'esprit pour les mettre en lumière, aux problèmes économiques pour les soumettre à l'observation, aux souffrances des misérables pour les 4iecourir, aux grands dévouements de l'humanité pour les honorer. -Ces œuvres, dans leur variété, apparaissent une fois par an dans la séance publique, mais elles forment le fond de nos comités secrets, elles constituent la vie intime de l'Académie ; les morceaux étendus que lisaient au début les membres de l'Académie sont devenus beaucoup plus rares: toute l'activité est réservée soit aux livres qu'ils publient,
AGADÉMI1-: DKS SCII^NGES MORALES ET POLITIQUES 161
soit aux rapports de prix qu'ils rédigent et qui atteignent parfois les proportions des anciens mémoires. Dans les commissions mixtes qui ont le mérite d'associer les membres libres à nos études, dans les sections qui sont des commissions permanentes, une collaboration laborieuse prépare les décisions et de ce contact naissent les
Bibliothèque de i'InsLitut, Fond de la salle du lecture.
relations que le temps ne cesse de resserrer et que uo troublent p:is les divergences d'opinions.
Ce que nul n'aurait pu prévoir, c'est que l'Académie dans la(|U('II<' sont étudiées et débattues les questions (jiii divisent le plus profondément l'(;sjn il des lioimnes, la pbilosopbie avec les discussions religieuses, Tbisloir»' avrc la politique, pourrait traverser nos révolutions du \i\ sii'cliî sans v éli'c mêlée. Cr (|ui est plus digne encorr (rrioiiiiciiiciil. ("csl de penser que les représentants des doctrines les plus diverses s'y sont rencontrés, cju'ils y ont vécu, lidîdesii II. 11
162 1/ INSTITUT DE KKANCK
leurs convictions, sans s(; (lé[)ailir d'un respect nmluel. (jue, dans cette Académie que tant de jugenienls divisent, il n'est pas né une querelle, il n'est pas apparu une rancune, (|ue Iharnionie y règne entre les hommes. 11 y a de gi'andes intelligences qui suscitent partout la guerre, d'autres qui ont le don de porter avec elles la paix ; c'est la naissance et l'éducation (jui font les cîiractères j»aciliques Les Compagnies reçoivent les mêmes formations. L'Académie des Sciences morales et politiques doit ses mœurs à M. Mignel cl à M. Jules Simon. La sagesse de ces deux grands esprits n'a j)as seulement dirigé les havaiix, excité les inlelligences, mais elle a réglé les caractères, donné aux relations nmluelles leur empreintei et créé ce qui est le plus rare et le plus difficile, ce qui mérite aux institutions le respect et leur assure la durée — une tradition.
Georges Picot .
Secrétaire perpétuel de rAcadémie des Sciences nioi'ales et p()liti(iue>.
La dépôt (les inai'brt'S.
Salir .1.- .iivliivr^ .!.■ lAcjKlrmic <l("- Sciences, (liiisto (le <;lievi'("iiP l
L Acadciiiic «les Sciences cl des lieaiix-Arls (c<)ni{)osition iiIléji;ori jiic «le
Sébîistion I^e Clerc) 2
Jetons do lAcadémie de5 Sciences sous Louis \l\' 3
I/IIôtel Colbei'l. rue iNeuve-des-Petits-Champs, où les n>enibres de l'Académie
«les Sciences linrenl b'nr première réunion au mois de juin 1666 ^gravure
de Jean Marot) 5
Le i.'(''ométrc Christian llnv^cns hj-.'U-l ('.<>:. (iiravé par l'Melinck, d'après
<;. Netscher) 6
K Académie des Scjcni c- ;i la l'.ibliothè(|ue du lloi (gravure de Sébastien
Le Clerc) 7
Médailb; commémorative de la londationde l'Académie des Sciences (gravée
par Uoussel. 1007) 8
Visite du Uoi à l'Observatoire (I'"' mai 1682) ({^rjivure do Sébastien Le Clerc). 9
I hMidinique (îassini M'>-2')-17 12) (gravé |)ar Urevet «l'après Cossin) Il
! I II le la carte de i i m c d(; Maraldi et Cassini de Thury, de l'Académie
lu v.ilr des Sciences \1 74»-; 13
L'abbé Hignon (1662-1743), auteur du règlement de l'Académie des Sciences.
du 20 janvier 1000 (gravé par Kdolinck, d'jiprés ('atli. do la Houe . . . ir>
IGi ï A 13 LE DKS GRAVUUES
Fonlenolle (1057-1757). Deuxième secrétaire perpétuel de l'Académie des
Sciences (gravé par Saint-Aubin) 16
,1.-.T. Dorlous de Mairan (1078-1771). Troisième secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences (gravé par Carmontelle, 1700) 17
lUan du logement de l'Académie des Sciences établie au Louvre en l'année 1690. l'J Fronlispice des Mémoires de lAcadémie des Sciences (gravé par Simonneau
l'ainé, d'après Antoine Covpel). .- 21
Fer de reliure des Mémoires de l'Académie des Sciences 23
P.-L. de Maupertuis (1698-1759). Envoyé en mission par l'Académie des
Sciences en Laponie (gravé par L. Lac Haid, d'après Toiirnière) 25
A. L. Lavoisier (17i3-1794). (Ce portrait a été agréé de l'Institut par lettre
du 13 mai 180o) 27
Feuille de présence de la séance tenue par la 1''^ classe de l'Institut (ancienne Académie des Sciences), le 6 nivôse an Yl, portant la signature du général
Bonaparte 31
Carte d'entrée aux séances de l'Institut national des Sciences et Arts. (Epoque
révolutionnaire) 32
Lettre de Bonaparte remerciant l'Institut de son élection (6 nivôse an Yl) . . 35 Jérôme de La Lande (1732-1807). Astronome, (gravé par Saint-Aubin, d'après
J. Elv) 36
François Arago (1786-1853) (d'après une lithographie de Boillj) 38
Ceorges Cuvier (1769-1832) (médaille de Bovy) " 40
Flourens (1794-1867) (d'après une lithographie de Lemoine) 41
Pasteur (1822-1895) (plaquette gravée par Roty) 45
(ilol)e construit par Jean Lhoste, conservé à la Bibliothèque de l'Institut. . . 46
En-tête de papier à lettre 48
Marcelin B^rthelot (1827-1907) (plaquette gravée par J. -G. Chaplain) .... 50 Château d'Abbadia à Hendaye, légué à l'Acad. des Sciences par Ant. d'Abbadie . 53 Composition de Sébastien Le Clerc (1678) pour une carte de l'Académie des
Sciences 54
Frontispice du « Livre de Portraiture » de Charles Le Brun, avec le portrait
du peintre 55
La fontaine de la Minerve dans la seconde cour de l'Institut 57
Médaille commémorative de la fondation de l'Académie royale de Peinture
et de Sculpture (1667) 58
Pierre Mignard (1610-1695), peintre du Roi (peint par lui-même, gravé par
Edelinck) 60
Jeton de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture (1704) 61
Simon Youet (1590-1649) peintre du Roi (gravé par B.-Y. Yorst, d'après
Yan Dyck) 63
Illumination de la galerie du Louvre faite en l'honneur de la naissance du duc de Bourgogne (1632) par les artistes de l'Académie logés au Louvre,
(gravure de Jean Marot) 65
Première exposition des artistes de l'Académie dans la grande galerie du
Louvre (1699) (d'après une estampe anonyme du xvii*^ siècle] 67
Charles Errard (16j8-1689). Premier recteur de l'Académie de France à
Rome (d'après une sanguine de Jac. Belly) 68
Palais de Nevers, ancien siège de l'Académie de France à Rome, gravure
dA. Specchi 71
Le duc d'Antin (1665-1736), qui fit donner à l'Académie d'Architecture des ^ lettres patentes du roi, en 1717 (gravé par Audran, d'après Ilyac. Rigaud) . 72
l.e peintre Louis David (1748-1825), d'après une lithographie de Boilly . . . 75 Médaille donnée en prix aux lauréats de l'Académie de Peinture et de Sculpture sous Louis XVI (gravée par B. Duvivier) 77
J.-B. LuUi (1633-1687). Directeur de lAcadémie de musique fondée en 1672.
(gravé par Bonnart) 81
L'acteur Mole (1734-1802), reçu membre de l'Institut en 1706 (d'après une
estampe en couleurs de Dutertre) 83
.I.-B. Suvée (1743-1807). Nommé directeur de l'Académie de France à Borne
par le Directoire (peint par lui-même, gravé par Hauet) 85
La villa Médicis, siège de l'Académie de France à Bome '. . 89
Vivant Denon travaillant au milieu d'objets d'art de toute nature apportés on France, à la suite des conquêtes de Napoléon le-- (gravure au trait anonyme mise à l'effet par H^im) 95
Pascal, par Pajou (Vestibule de la coupole) 98
Corneille, par Caffieri (Vestibule de la coupole) 98
Molière, par Gaffieri (Vestibule de la coupole) - . 99
Montesquieu, par Clodion (Vestibule de la coupole) 99
Le graveur J. -G. Ghaplain dans son atelier de l'Institut 103
Msite de Charles X au Salon (gravure de Foret, d'après Heim) 1U5
Beulé (1826-18 74). Secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts (litho
graphie de Fuhr, d'après Baudry) 108
Musée de Gaen HO
Le 0 Voltaire nu» de Pigalle, placé à l'entrée de la Bibliothèque del'Institut. 114 Vestibule conduisant au secrétariat de l'Institut et aux salles de séances des
différentes académies 113
O. -Th. Baynal (1713-1796) (gravé par de Launay, d'après Gochin) Il5
F. Daunou (1761-1840) (d'après une lithographie de Grégoire) 117
Le ])ainn J.-M. de Gèrando (1772-1842) (d'après une lilhographie de Boilly) . 120
1].-.L Sieyès (1748-1836) (gravé par Fiesinger, d'après .1. Guérin) 123