‹ L'Institut et le Musée colonial de MarseilleChapitre 13 sur 27 · PAR M. LAURENT · texte numérisé non relu

PAR M. LAURENT

M. le D1' Laurent, qui s’est chargé de l’étude des narcotiques coloniaux ( Tabac, Opium, Haschich, Bétet, etc), va faire paraître dans les Annales de l’Institut colonial (iqoo) une monographie complète du tabac, seule plante économique de très haute importance pour laquelle la bibliographie soit restée excessivement pauvre.

Après une étude approfondie des espèces et des variétés botaniques, l’auteur en dehors des questions de manipulations industrielles sur lesquelles il insiste beaucoup, s’est surtout efforcé d’élucider les questions suivantes, qui ont un haut intérêt pour nos colonies,

(1) Ceite graine pourrait être obtenue à 10 fr. les 100 kilos sur la côte à Konakry; celle de Lamy qui n’exige pas de décortication à i5 fr. les 100 kilos (renseignements dus à M. Famechon, directeur des douanes à Konakry). La quantité que la demande pourrait exiger est assurée par la production spontanée de la plante sans culture.

savoir : i° si le tabac possède en France des débouchés suffisants, 2° si les colonies remplissent les conditions nécessaires pour l’obtention des qualités supérieures, 8° quelles sont dans chacune d'elles les règles capitales à observer pour la culture et le traitement des feuilles; et enfin, quel est le mouvement commercial de ce produit dans nos possessions françaises.

On peut dire, que s’il est un produit du sol qui a pris de nos jours, dans le monde entier, une prépondérance énorme, c’est le Tabac, puisqu'il est consommé par la totalité du genre humain.

Connu depuis trois siècles en Europe, après avoir été employé de temps immémorial par les populations du centre de l’Amérique, il s’est répandu partout avec une rapidité telle, que dès le xvi Ie siècle les souverains s’inquiétaient devoir leurs sujets faire usage et abuser d’une herbe dont la fumée, au dire de Jacques 1 d’Angleterre, ressemblait à celle qui s’échappait du gouffre du Styx plein de poix et sans fond.

Pendant une période de cinquante années, comprise entre 1820 et 1870, la consommation du tabac en France a subi une progression rapide. Elle atteignait à cette dernière date le chiffre de trente millions de kilogrammes et monta peu à peu jusqu’à l'heure actuelle (fin I898) à plus de trente-sept millions de kilogrammes. Si le ralentissement a été considérable pendant ces dernières années, il ne faut pas perdre de vue que les conséquences de la guerre de 1870, et le très faible accroissement de la population' sont autant de causes qui s’opposent à la consommation d’un produit, dont l’usage est pour ainsi dire limité par le bien-être des peuples civilisés, et, ajoutent des auteurs peut-être aussi par leur raison.

Au point de lue économique, quelques chiffres feront voir toute l’importance que cette culture peut avoir dans les colonies, quand, sagement et rationnellement dirigée, elle donnera une récolte abondante. Celle-ci préparée d’après les meilleurs procédés employés en Amérique et en Europe, constituera pour le planteur une branche importante de revenu.

Durant les quatre dernières années, le chiffre de la consommation totale du tabac en France, a oscillé entre 87 et 38 millions de kilo-

grammes donnant un revenu brut de 400 millions et un bénéfice net au budget de 323 millions de francs.

Or, tout le monde sait que le tabac est cultivé dans un certain nombre de départements français sur une assez grande échelle. Non seulement, la production de la mère patrie, telle qu'elle est réglementée de nos jours, est loin d’égaler la consommation ; mais encore les tabacs français ne pourront jamais rivaliser avec ceux que l'on obtient dans les pays situés sous les latitudes plus basses; latitudes qui sont précisément celles des grands pays producteurs et des meilleurs crûs du monde entier, et entre lesquelles est comprise la plus grande partie de notre empire colonial.

Or, cette portion quelle est obligée de demander à l’étranger, la France aurait tout intérêt à la tirer de son domaine colonial qui apporterait à ses produits non seulement la bonne qualité mais la supériorité d'être français.

Les cinq contrées qui, sur le globe, produisent le plus de tabac sont : les Etats-Unis, la Turquie, le Brésil, l’Insulinde hollandaise, les îles Philippines et Cuba dans les Antilles, cette dernière conservant une supériorité incontestable et incontestée sur les autres pays. De là viennent les célèbres tabacs de la Havane, estimés dans le monde entier.

On remarquera en outre, que les meilleurs crûs sont situés dans la zone intertropicale d'où la plante est originaire. C'est dans les contrées de l’Amérique centrale, où la plante s'est naturellement cantonnée qu'elle a acquis au plus haut degré les qualités intrinsèques recherchées des connaisseurs.

Plante annuelle, ne demandant qu’un laps de temps relativement court pour accomplir son cycle végétatif ; pourvue d’une force d'adaptation et d'expansion assez considérable, elle a pu être acclimatée dans les pays les plus divers, sur les sols les plus disparates et sous des latitudes assez élevées comme la Hollande, par exemple, (520 nord), et donner des feuilles, qui, en apparence du moins, ne le cèdent en rien à celles des pays d’origine. Mais il n'en est rien.

Si certains caractères botaniques se conservent, si l’aspect, le port de la plante ne varient point, pendant plusieurs générations, sous un

ciel moins clément, il n'en est pas de même des qualités intrinsèques qui donnent au produit sa vraie valeur.

La supériorité d’un tabac dépend de quatre facteurs, toutes considérations spécifiques égales d’ailleurs, et, de cette supériorité même, dépend nécessairement la valeur commerciale.

Ces facteurs sont : la combustibilité, la finesse du parenchyme, la teneur en nicotine. V arôme.

Le planteur peut aisément obtenir le premier, en établissant sa culture sur un sol sablonneux, riche en potasse, ou enrichi par l’addition d’engrais appropriés.

Le second dépend aussi de la nature du sol, de la quantité d’humidité répandue dans l’air et de l’époque de la récolte.

Le troisième, plus délicat à faire varier, dépend beaucoup du sol, de l'état hygrométrique de l’atmosphère, du climat, d’une façon générale, des engrais employés et aussi de l’époque de la récolte des feuilles.

Quant au dernier, il faut bien l’avouer, l’action du planteur est presque nulle ; les causes qui agissent sur lui sont très complexes et ne paraissent être réalisées que dans les pays tropicaux.

Tous les tabacs fins remplissant les conditions qui viennent d’être énumérées proviennent des contrées chaudes. Or tout semble concourir pour indiquer nettement la place que les colonies françaises pourraient prendre dans le mouvement commercial d’un produit qui jadis fit leur richesse. La plupart d’entre elles possèdent un climat bien approprié; on trouve presque dans toutes des sols sablonneux, siliceux provenant de la désagrégation des roches anciennes. Enfin d’une manière générale, les essais qui ont déjà été tentés ont tous donné des résultats favorables.

Tout concorde donc pour assurera nos possessions une place avantageuse et ce devrait être pour les planteurs un encouragement à y tenter la culture. Pourtant notre domaine colonial ne produit pas une quantité de tabac suffisante pour sa consommation. Pourquoi cela, puisque le sol et le climat conviennent à cette culture ? Il faut en chercher la cause dans les mauvaises méthodes de culture et le manque absolu de débouchés dans la mère-patrie.

L’Angleterre, en prohibant la culture du tabac sur le territoire des Iles Britanniques, a eu principalement en vue le bénéfice que son domaine colonial pourrait tirer de cette plante, et du reste, nous trouvons dans nos législations antérieures des traces non équivoques de tentatives faites dans ce sens.

Dans la première ordonnance du roi Louis XIII, en 1629, qui frappait de trente sols par livre le tabac étranger, il est dit expressément que ce droit sera prélevé « excepté pour celui qui viendra des isles de Saint-Christophe, la Barbade et autres isles occidentales qui appartiennent à la Compagnie formée pour habiter les dites isles; duquel droit nous l’avons déchargé et exempté pour favoriser d'autant plus l’établissement et accroissement de la Comgagnie qui a été dressée pour le bien général de notre royaume. »

Pendant le xvme siècle, la culture, après avoir été prohibée dans le royaume pour favoriser le commerce extérieur et en particulier celui de nos colonies, fut autorisée dans certaines provinces puis déclarée libre. Enfin, dans le commencement de ce siècle, elle fut monopolisée et permise seulement dans un certain nombre de départements dont le nombre a peu à peu augmenté.

Mais, quoiqu’il en soit de la production du tabac en France, il n’en reste pas moins un point bien acquis : c’est qu’alors même qu’en augmentant la superficie cultivée on puisse obtenir, sous les latitudes tempérées, la quantité nécessaire à la consommation intérieure, on n’obtiendra jamais la qualité que l’on recherche avant tout de nos jours dans les produits manufacturés. La France produit des tabacs corsés plus qu’il ne lui en faut. Ceux-ci entrent dans la confection de la poudre et des rôles ou tabacs à mâcher. Mais elle est tributaire de l’étranger pour les tabacs fins qu’il semble impossible d'obtenir dans nos climats.

La France récolte annuellement de 25 à 3o millions de kilos de tabac elle en demande 2 à 3 millions à l'Algérie et en achète i5 millions environ à l'étranger. Il semble dès lors anormal, qu'elle ne demande pas la plus petite quantité à ses colonies dans lesquelles le tabac prospère et où assurément il ne manque à sa culture qu’un peu d’encouragement et quelques procédés plus rationnels

que ceux actuellement employés, pour arriver à donner 1 essor désirable à une production pour laquelle la métropole est dans une si large part tributaire d'un sol qui ne lui appartient pas.

Algérie . — La culture du tabac est libre dans notre colonie et y occupe un certain nombre de planteurs. On a surtout reproché au produit sa mauvaise combustibilité provenant sans aucun doute de la pauvreté du sol en potasse. Chaque bande de terrain possède son climat propre résultant des courbes isothermiques et hygrométriques et variant aussi avec l’altitude et l’orientation des vallées. 11 subit une double influence, celle de la mer Méditerranée qui rend la région tempérée et celle des vents du Sud qui soumet la région aux changements brusques des climats continentaux.

Les variétés qui paraissent donner les meilleurs résultats sont le Philippin et la variété dite du Chébli.

L’Algérie est la seule de nos colonies d’où le tabac soit exporté. Son commerce donne d'ailleurs lieu à un chiffre assez important d’affaires.

Tabac en feuilles Tabac fabriqué

1888 — 2.3oo.ooo kilog.

1896 — 3 . 3oo .000

1897 — 5.000.000 — i.3oo.ooo kilog.

Tunisie — En Tunisie, le tabac est monopolisé par l’Etat, la matière pi entière est achetée soit en Algérie soit à l’étranger.

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