‹ L'instituteur primaire par l'auteur du Visiteur des écoles i. e. Jacques MatterChapitre 9 sur 9 · VINGTIÈME ET DERNIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME ET DERNIÈRE SOIRÉE

L'école d'application. — La retraite. — L'imtituteui' devenu industriel ; — Fondateur d'une école de fabrique et d'une salle d'asile; — Visiteur d'école, ou Inspecteur gratuit, membre d'un Comité d'instruction primaire. — Ses derniers vœux pour la création d'écoles-modèles, et l'établissement du conférences entre les maîtres.

Les meilleures théories ne valent pas une bonne pratique. Il faut sans doute des théories ; elles sont le flambeau de la pratique; mais les principes sans l'application demeurent stc'riles. Le soleil répand sa lumière sur le monde, non seulement pour en éclairer le magnifique spectacle, mais encore pour éclairer les travaux des mortels. La lumière est admirable eu elle-même; mais elle n'est qu'un moyen pour conduire à un but : il en est de même des théories.

J'avais si souvent vu les théories point, ou peu, ou mal comprises, interprétées et appliquées à contresens, qu'une école pratique me parut la chose la plus indispensable pour les futurs maîtres de la jeunesse. Ils ne se forment bien que dans les exercices d'une école de ce genre; ils ne saisissent

même les leçons sur les méthodes, qu'autant qu'on les fait aller de pair avec les pratiques de l'enseignement. Chacun de mes élèves , lorsque commençaient les leçons sur les méthodes et Jbs procédé», fréquentait l'école d'application plusieurs fois la semaine. On regardait d'ahord; peu à peu on apprenait à observer; plus tard, on mettait la main à F œuvre. Tous les procédés, toutes les méthodes, tous les principes que j'exposais, on les essayait tantôt dans une classe, tantôt dans une autre.. Les deux grandes méthode», celle d'enseignement simultané et d'enseignement mutuel, étaient pratiquées l'une dans le» «lasses supérieures , l'autre dans les classes inférieures. Moire classe de moniteurs servait particulièrement d'instrument à expérience. Les écoles de ce genre doivent se composer d'élèves pauvres^ l'instruction doit y être gratuite , le maître ordinaire être excellent. Sans ces mesures, une école expérimentale, livrée à de perpétuels essais et à de perpétuels chaugemens, serait impossible ou deviendrait la plus pitoyable des écoles.

Je ne bornais pas néanmoins l'apprentissage complet de la pratique aux exercices de cette école. Les leçons particulières, où le maître est dans le cas d'être surveillé par les parens, d'être interrogé par ses élèves, peuvent seules compléter les études préparatoires du jeune maître. Cette considération me porta à faire donner des leçons ou des répétitions en ville, à ceux de mes élèves qui se déterminaient à rester une troisième ou une quatrième année, et qui

m'inspiraient le plus de confiance. L'avantage qui en résultait pour eux était évident: on les appelait toujours aux meilleures places. Je ne pus jamais suffire aux demandes relatives à cette élite de candidats. . ■ ■■

Mais en général je ne pus bientôt plus suffire à rien. On le couçoit.Pour qu'une maison d'éducation marche bien, le cbef doit être partout, se sacrifier à mus les vœux, se dévouer dans tous les- instans. J'avais envisagé ma place sous ce point de vue. Je m'étais peut-être exagéré mes devoirs. Mes forces avaient long-temps suffi; elles s'étaient en fin épuisées; et, dès ce moment , malgré mn passion pour l'enseignement et l'éducation , j'avais commencé à tout envisager comme un fardeau. Mes élèves m'adoraient; jeles trouvais froids ; mes supérieurs faisaient, je crois, au-delà du possible , ce n'était pas assez il mes yeux. Je me trouvais mal secondé de bas .et de, haut ; je ne rendais pas même justice h mes collègues , qui pourtant ataieut immolé à tues idées toutes celles qu'ils s'étaient faites eus-, m Suies. Une maladie courte, mais grave, et suivie de beaucoup dé langueur, m'ouvrit les jeux. Je sentis que, pour être chef , il faut être fort. Vous me propesâtes à cette époque, mes amis, de me joindre. à vous; vous pensâtes que mon amour de l'ordre et du travail pourrait vous être plus utile que mes fonds; vous vous étiez sans douté aperçus que je baissais , que je faiblissais du moins. Quinze jours après ma découverte et votre ouverture , je

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fus au milieu de vous. On refusa deux fois de recevoir ma démission j on voulut me faire fléchir en ■n'exagérant mes services; mais l'homme qui lient

à l'estime de soi-même «t à celle des autres doit savoir remplir ses devoirs ou les cétler : je fus constant dans nies résolutions. Je n'en fus pas moins sensible aux regrets qu'on voulut Lien m'eîipnnier. Je lus plus heureux encore de pouvoir trou ver, parmi mes collaborateurs , le successeur qui m'a l'ail oublier, ou à peu près.

Je croyais en avoir fini avec les e'eoles , et je suis encore trtaîlrc d'école : ce n'est plus qu'en amateur, à la vérité, mais j'en suis d'autant plus passionné.

sans leur donner un peu d'instruction, ces nombreux en fans qui sont les ouvriers de nuire ibrluiie, et l'école de notre fabrique nie permet de nourrir encore un peu mes anciennes habitudes. Nous n'avons pu voir non plus, sans cire louches de compassion , les frères et les soeurs de nos ouvriers , encore plus jeunes qu'eux, ces pauvres petits, qui croupissaient dans une ignorance si absolue , dans une léthargie si déplorable, dans une si repoussante malpropreté, quelquefois confondus avec les animaux domestiques. La salle d'asile que nous avons fondée pour eux me permet encore d'observer l'enfance, de la suivre, de la diriger, par l'organe tic ses surveillans, dans ses premiers développemeus intellectuels et moraux.

C'est avec des sommes bien faibles que nous leur

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donnons le goût Je la propreté, l'amour du travail , le besoin de l'instruction, le vœu du perfectionnement moral. Comment ne continuerions-nous pas une telle couvre? On nous imite do tout côte i déjà une seule ville de l'Est compte dix-huit salles d'asile et un ouvroîr; déjà les dames s'emparent, sur divers points de nos provinces, de la fondation et de la direction des établisse mens d'une charité si bien entendue; notre salle d'asile est même un objet d'émulation pour nos correspondans. Prenons garde qu'on ne nous surpasse, car tout se perfeelienne. Dans tous les cas, j'ose le croire, si l'on tait, mieux que nous qui avons mieux fait que d'autres, nous imiterons nos imitateurs.

Mais c'est vous qui avez le plus donné , et c'est moi qui en ai recueilli le plus d'honneur. Me voilà nommé inspecteur gratuit des écoles de tout un canton , moi qui ne voulais plus être qu'un simple industrie) , qu'un universitaire invalida. Et l'on me nomme dans un moment où ces fonctions de visiteur se dessinent si graves, si étendues; où l'opinion devient, à l'égard de ceui qui s'en chargent, si honorable, pour ne pas dire si exigeaute '. 3c vous l'ai déjà dit , je vous le répète , je n'accepterai ces fonctions qu'autant que mes associés les partageront et me mettront à même de faire un peu de bien encore. Voici mes projets: vous m e direz s'ils vous convien-

' Je présume qu'ici M. l'instituteur avait eu vue le Visiteur des Ecoles, qui venait de paraître quand il raconta sa vie à ses amis.

aent , si je puis compter sur vous , c'est-à-dire si je puis accepter.

Si je dois être visiteur d'écoles, je demande que , dans ce canton où il n'y a pas une seule salle assez grande, pas une seule maison d'école dans un état convenable, -ily en ait une, dans l'année, qui ne laisse rien à désirer; j'es:ige que les salles en soient spacieuses : je veux un mobilier complet, une place d'au moins cinq ares à la disposition des enfans , un jardin de culture de quelques arpens, un établissement enfin que nous puissions présenter aux autres communes comme modèle. Je propose que, pour obtenir celte création, tous vos vœux et vos démarches , auprès des communes et auprès de l'autorité, se joignent à mes efforts et à mes sollici-

Je désire, en second lieu, qu'il y ait, dans cet édifice-modèle ou dans tout autre, une école-modèle; qu'on ait au moins un bon, un très bon instituteur dans le canton ; qu'il adopte la meilleure des méthodes; qu'il ait tous les moyens* nécessaires pour former des classes propres à servir de leçons expérimentales, d'écoJe - pratique aux autres instituteurs.

Je désire ensuite que , dans un autre hameau ou dans une autre commune rurale, il soit établi une salle d'asile. On en établit dans les villes; elles y sont indispensables : elles ne sont pas moins nécessaires dans les villages. C'est au village que les parens abandonnent le plus les enfans encore trop

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jeunes pour fréquenter les écoles , trop faillies pour entreprendre les travaux des champs; c'est dans les villages que ces salles ont déjà produit le plus de Lien: *

En effet, j'ai vu, dans un canton peu éloigné de nous, au milieu d'une population pauvre, mais heureuse par la simplicité de ses mœurs et l'habitude . du travail , des réunions d'enfans de l'âge de trois à sis ans, «occupant, sons la surveillance d'une femme intelligente, des ouvrages les plus simples , les plus faciles ; écoutant tantôt une histoire, tantôt une fable , tantôt une petite leçon ; chantant quelque petit air , s'eierçant à graver dans la mémoire quelque petite maxime de morale ou de religion; Les eufanssont devenus les paysans et les paysannes les plus honnêtes , les plus intelligens que j'aie jamais vus, et ces faits sont connus de la France entière, depuis que l'Académie française a bien voulu encourager la vertu et le dévouement , en décernant un prix à celle de ces surveillantes qui a fait le plus de bien avec le moins de moyens pécuniaires.

Je désire enfin qu'un examen public, suivi d'une solennelle distribution de prix , ait lieu dans chacune de nos trente écoles , et que les autorités les plus influentes soient priées par nous tous de ne pas se dispenser, sous prétexte d'affaires majeures, d'assister à ces réunions; de s'y rendre, non par délégués , mais en personne. Nous les prierons de considérer l'instruciion populaire comme une affaire aussi importante que l'adjudication d'une coupe de

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bois, qu'une vente de chevaux mis à la réforme, ou telle autre formalité non moins facile à remplir par leurs délégués.

C'est peut-être exiger d'une manière un peu précise; mais ce n'est pas i coup sur exiger plus qu'on n'est généralement convenu de faire. Ne s'itnagine-t-on pas souvent qu'il se lait bien plus?

Si je suis exigeant, si je demande assistance, à peu près comme certains mendia ns d'Espagne demandent la charité, l'épée au poing, c'est que je voudrais, de mou côté aussi, me constituer eu, dépense de dévouement.

Aux conditions que je viens d'énoncer, je verTai deux fois par au chacune de nos écoles, et ce ne sera pas en courant. Ce n'est pas que je me propose d'y faire aucun changement dans les premiers temps ; mai» j'ai souvent vu , dans mes écoles , qu'il suffît de l'apparition (l'un honnête homme, d'un homme un peu attentif à ce qui se passe , pour produire un grand bien.

Quand j'aurai fait connaissance avec tontes les écoles , tous les maîtres, ions les élèves, ce qui est bien mm intention , je proposerai des réunions, des conférences comme j'en ai vu ailleurs. Nous avons trente instituteurs ; ils se partageront en trois on quatre séries. Je me rendrai deux fois par an dans le lieu le plus central de chaque série ; je ferai causer; je ferai rédiger ; je ferai faire des lectures par ceux des maîtres qui voudront prendre part à nos travaux; je leur ferai moi-même mes observations; je >9

a8ï l'instituteur primaire.

les entretiendrai des devoirs généraux du citoyen, de leurs devoirs spéciaux comme maîtres, comme greffiers de maire , comme sacristains ; je les considérerai comme les conseillers des familles , sons le rapport des intérêts d'économie, de culture, de santé; je les amènerai enfin à créer, entre eux et dans chaque commune, une caisse d'épargnes; je les amènerais fuir et à faire fuir les jeux, l'usure et la loterie. Je leur apprendrai, en un mot (si je suis propre encore à enseigner quelque chose) à rendre les glus respeciahles de. toutes , les fonctions si dédaignées d'instituteur primaire, que j'ai remplies moi-même avec tant de bonheur, qui m'ont valu des jouissances si pures. Placés à la tête des enfans, sous les yeux de tous les pères, de toutes les mères, comment ne profiteraient-ils pas de cette position si belle, pour offrir aux uns d'excellentes leçons, ans autres de sages conseils, à tous l'exemple d'une vie pleine de travaux et de vertus. Les sympathies de tout ce qui a cœur et ame en France leur sont acquises; tous, nous attendons d'eux, pour nos enfans, cette éducation forte et grave, libérale et pure , morale et religieuse , qui est la base première, et presque la seule bonne, de la prospérité c% de la gloire des nations.

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