CHAPITRE PREMIER
Depuis la création du boulevard^ la rue d'Enfer a perdu dans le quartier son ancienne importance.
Jadis elle était une des artères principales du studieux faubourg ; mais un jour vint où la place Saint-Michel;, station bien connue des fiacres du quartier, tomba sous le marteau des démolisseurs, ainsi qu'une partie des rues adjacentes.
On vit alors s'élever, comme par enchantement, les maisons modernes du nouveau boulevard, avec leurs balcons dorés, leurs escaliers à rampe de velours, leur loge de concierge tranchant du salon ou du boudoir, et leur luxe de sculptures et de moulures à faire ouvrir de
grands yeux aux anciens habitants^ chassés des parages connus et aimés par la cherté des loyers. •
Les petites gens se retirèrent alors dans le bout de la rue d'Enfer^ qui commence à la rue de l'Abbé-de-rÉpée, et finit au petit Montrouge.. - Là, il semble qu'on soit sorti de la grande ville : de vieilles maisons^ de pauvres boutiques^, sans aucune séduction à l'étalage, des couvents, quelques jardins, et le soir, des gens assis sur le pas de leur porte, humant la brise, tout en causant et voisinant, comme on fait en province.
Dans le jour, à l'heure de la promenade, de paisibles familles se rendant au Luxembourg : les enfants avec leur corde ou leur cerceau, la mère avec son livre, ou son panier à ouvrage; puis, çà et là, de petits rentiers à lunettes d'or, portant d'amples manteaux du bon vieux temps, et de vieilles demoiselles fluettes, qui suivent le chien bien -aimé, partout où il veut les conduire. Le progrès ne semble pas avoir pénétré dans ces habitations d'un autre siècle, et l'on vit là
comme au Marais^, plus éloigné du Paris central qu'à Saint-Germain ou à Saint-Cloud.
Quelques omnibus j passent bien encore^ ébranlant du matin au soir les petits carreaux des fenêtres ; mais la plupart des voitures^, dont le parcours n'est pas tracé par leur administration^ prennent la rue de l'Est^ ou le boulevard Saint-Michel;, qui ont attiré vers eux toute la vie de ces régions excentriques.
Au numéro 52 de la rue d'Enfer^, presque en face du jardin des Sourds-muets^, se voyait en ce temps- là une vieille maison à quatre étages^, d'apparence modeste^, presque pauvre^ et vénérable pourtant. Les murs grisâtreS;, les persiennes déteintes^, les mansardes délabrées^ tout annonçait que le propriétaire ne tirait pas grand profit de ses nombreux locataires^, et qu'il était obligé de leur refuser les réparations les plus ur- ^ gentes.
C'étaient pour la plupart d'assez pauvres gens, petits employés de ministères^, maigres rentiers^ vieilles dames pensionnées par l'Etat^ etc. , etc.;, toutes personnes d'humeur paisible;, et ne faisant
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pas grand bruit en ce monde, comme les êtres qu'une cliétive existence a toujours retenus à Tombre.
Deux fois par jour seulement, la maison silencieuse semblait sortir de son engourdissement.
C'était lorsqu'un petit garçon d'une dixaine d'années montait et descendait l'escalier^ aux marches inégales^, avec cette imprudente précipitation qui fait trembler tous ceux qui n'ont plus quinze ans^ et chez lesquels la prudence est venue avec les années.
Ces pas bruyants^, ces sauts désordonnés^ troublaient un instant la paix monacale de la vieille demeure ; mais personne n'aurait jamais eu l'idée de se plaindre à la portière^ M^^^ Jean- Jacques, du turbulent enfant.
Il était si gentil à voir, avec sa tournure dégagée, son béret posé d'un air crâne sur ses cheveux bouclés, et sa gibecière, contenant toute une charge de livres et de cahiers, passée fièrement en bandoulière !
Oh ! c'était là un vrai écolier ! Non pas l'écolier flâneur, ami de l'école buissonnière, mais
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Técolier ardent au jeu comme au travail^ premier aux barres^ comme aux compositions de chaque semaine.
Non certes^ personne ne se plaignait de Raoul Duparc !
Sa politesse naturelle, ses allures d'enfant bien élevé^ son respect pour les vieillards et les infirmes^ lui avaient gagné tous les cœurs dans la vieille maison. Il avait beau être lancé à fond de train des hauteurs du quatrième étage^ il savait toujours s'arrêter à temps^ pour ne pas culbuter la bonne du premier^ montant son seau d'eau ou de charbon^ la femme de ménage du second^ son panier a la main^ et surtout la dame boiteuse du troisième, revenant de faire ses provisions matinales.
Mais s'il descendait vite, il remontait plus vite encore, car il se savait attendu. Il savait qu'il trouverait la porte du quatrième entr'ouverte, et là, derrière la porte, une pâle et sérieuse petite figure, qui rougissait toujours de plaisir en le voyant.
«. Eh bien, disait -elle?
L INSTITUTRICE A IIERLIN.
— Eh bien^ ma Gisie^ mon devoir était excellent. J'ai été complimenté par le professeur.
— Oh ! qu'il me tarde d'être à samedi pour connaître ta place en version grecque! Si tu allais encore être premier !
— J'y compte bien, répondait-il avec un aplomb charmant !»
Et ce samedi-là^ malgré la neige qui tombait a gros flocons^ malgré le froid^ qui pénétrait avec elle^ une fenêtre s'ouvrit au quatrième étage, et la petite figure pâle se pencha hardiment en avant, recevant, sans y prendre garde, le tropplein de la gouttière.
« Et votre rhume, dit une voix doucement grondeuse derrière elle. Yoilà qui va vous arranger ! Laissez-moi fermer la fenêtre. — La! vos cheveux sont déjà tout mouillés I
— Mais, ma bonne Greppo, tu oublies donc que c'est aujourd'hui samedi, et qu'il m'a promis de me faire signé du bout de la rue, s'il était premier.
— Eh oui, il sera premier, le cher trésor, sans aucun. doute. Et la preuve, c'est que voilà son
déjeuner de récompense qui l'attend déjà ; tout ce qu'il aime le mieux : un petit pâté, une tasse de chocolat^ et une belle brioche !
— Greppo, dit la petite fille, en devenant subitement sérieuse, je crois qu'il ne faudrait pas faire tes préparatifs d'avance. S'il n'était que second ? ~ Tout cela doit coûter bien cher.
— Laissez-donc 1 mademoiselle Gisie. Est-ce qu'il y arien de trop cher pour monsieur Raoul ? w
Mais l'enfant n'écoutait plus : l'œil fixe, tout le corps penché en avant, au risque de perdre l'équilibre, elle regardait d'un air anxieux vers le coin de la rue une vulgaire boutique de marchand de vin : « Au rendez-vous des bons enfants. »
« Oh mon Dieu, s'écria-t-elle, toujours des ivrognes î Ils se battent encore ! Et Raoul qui va arriver I »
Le voilà en effet ! Il est tout essoufflé, tant il a couru ! Il s'arrête un instant pour reprendre haleine ! Fera-t-il le signal convenu ? Oui! ouil
Il saute comme un cabri !
« Greppo, viens donc vite I II jette sa gibe-
ciére en Fair/puis le voilà qui se remet à courir. »
Mais^ à son tour, Greppo n'entend pas. Elle arrange avec symétrie, sur une petite table auprès du feu, un modeste couvert. Le pâté et la brioche se font pendant : la tasse de chocolat bouillante sera le plat du milieu.
Et quand Raoul est là, pendant que sa petite sœur lui saute au cou, la bonne Greppo tâte les jambes de l'écolier, lui enlève sa casquette humide, essuie ses- cheveux couverts de neige, d le pousse doucement vers la cheminée.
(( Premier, répète Giselle, d'une voix attendrie ! Encore premier ! Pense donc, ma bonne, qu'il est le plus jeune de sa classe, et qu'il compose avec de grands garçons, qui ont toute la tête de plus que lui!
— Oui, mais tu ne dis pas, petite sœur, que, si je suis premier, c'est bien à toi que je le dois.
Qui donc prépare mes cahiers? Qui donc a appris l'alphabet grec, pour chercher mes mots dans le dictionnaire? Qui donc, l'autre jour, a fait ce grand pensum, les fameux cinq cents vci\
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que j'avais attrapés pour avoir emporté mon petit serin en classe? Ne s'est-il pas mis, tout à coup, à faire coui-coui au beau milieu de la dictée du texte?
Pauvre Gisie, tu as passé toute ta soirée de dimanche à cette atroce besogne^, pendant que j'apprenais mes leçons !
— Cela ne vaut pas la peine d'en parler, Raoul, dit gaiement la petite fille; lorsque le dimanche je vois mon métier à tapisserie, le nez piteusement tourné contre le mur, pour jusqu'au lendemain matin, il me prend un si grand ennui en revenant de l'église, qu'un pensum est le bienvenu alors. Que ferais-je, je te le demande, si je n'avais pas quelque gribouillage à exécuter en ton honneur ?
— Oh Gisie! quelle petite menteuse tu fais, s'écria Raoul, en la menaçant du doigt. Ose soutenir qu'il est plus agréable de copier cinq cents vers que de lire le beau volume du chanoine Schmitt que t'a prêté M"^ Taboureux, ton volume du dimanche, comme tu l'appelles ! Ne savons-nous pas bien, Greppo et moi, que tu
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ralFoles du bon Fridolin^ d'Henry de Lichtenfield^ du Rouge-gorge, des œufs de Pâques,^ etc.^ etc.? »
Gisie rougit jusqu'aux tempes, et ne protesta que faiblement. Sa passion pour le chanoine Sclimitt était percée à jour. A quoi bon nier davantage ? Elle voulut seulement détourner la conversation.
(( N'as-tu pas eu peur de ces vilaines gens,**demanda-t-elle d'un air sérieux?
— Quelles gens ? Je n'ai rien rencontré de Vilain sur ma route. Quand on rapporte le numéro un au fond de sa gibecière, pour l'offrir à sa petite sœur, tout paraît beau, Gisie, et la neige, et la boue, et le vent, et la pluie.
— Je parle des ivrognes qui se disputaient à la porte du cabaret, au coin de la rue où je te voyais venir.
—. Les ivrognes, s'écria Raoul I Moi peur des ivrognes ! Mets- toi bien dans la tête, petite sœur, qu'un soldat français n'a peur de rien, surtout quand il est bien décidé à devenir maréchal de France. »
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Ce mot coupa court à toute discussion^ et le futur héros put savourer en paix son chocolat et sa brioche^ qu'il déclara excellents.
Les deux enfants s'aimaient avec une vive tendresse ; ils étaient seuls au monde ; aucune parenté, aucune protection, si ce n'est la bonne * Greppo, qu'ils avaient toujours vue auprès d'eux, et dont le cabas en tapisserie, les lunettes d'argent, et le bonnet à rubans jaunes, se confondaient avec leurs plus anciens souvenirs. Ils ne connaissaient rien de Paris que la rue d'Enfer avec son entourage, le Luxembourg et les églises du quartier. Pas d'autre verdure pour eux que les tilleuls du jardin des Sourds-muets, ou les marronniers du Luxembourg. Pas d'autres divertissements que la promenade du dimanche, entre les offices, et un tour ou deux, les soirs d'été, sous les arbres poudreux de l'Observatoire.
Restés orphelins à l'âge où les yeux des enfants n'ont pas encore eu le temps de se familiariser avec les larmes, ils n'avaient pas connu, au fond des Vosges, l'antique demeure, berceau de
la famille^ voisine de la tombe des aïeux. A peine s'ils se souvenaient de leur grand'mère aveugle^ infirme^ presque en enfance;, que Greppo avait soignée avec un dévouement tout filial. La grand'mère ne quittait jam.ais son fauteuil, elle parlait peu^ et ne pouvait supporter aucun bruit. Aussi les deux enfants^, silencieux en sa présence^ par ordre de Greppo^ n'étaient jamais si heureux que lorsqu'ils quittaient la grande pièce^ qui servait à la fois de salon et de chambre à coucher à M""" Duparc.
A part cette pièce^ où Greppo avait réuni tout le confortable possible^ le reste de l'appartement était bien exigu. Il se composait de deux cabinets, éclairés chacun par une petite fenêtre ;, où couchaient les deux enfants; d'une étroite cuisine, mystérieux sanctuaire, dans lequel Greppo élaborait ses ingénieuses préparations, où une habileté réelle disputait le pas à une économie plus réelle encore ; enfin, d'une sorte d'antichambre, sans poêle ni cheminée, qui voyait se relever chaque matin le lit dressé chaque soir pour Greppo. Dans le jour, l'antichambre deve-
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naît un petit atelier. C'était là que la vieille fille^ débarrassée des soins vulgaires du ménage^ et coiffée de son bonnet à rubans jaunes^ qu'elle ajustait au coup de midi devant le petit miroir^ restait courbée de longues heures sur son métier à tapisserie.
Quelle étrange chose que de voir sortir de ces grosses mains^, aux doigts carrés et osseux^ des guirlandes et des bouquets d'une incomparable fraîcheur! L'aiguille allait et venait, jetant à profusion^ sur le canevas^, des fleurs qu'un peintre n'eût pas désavquées; et c'était ainsi tout le long de la semaine, car Greppo était échantillonneuse, pour la maison bien connue du Mouton. Or, n'est pas échantillonneuse qui veut ! La seule habileté des doigts ne suffit pas pour ce métier; il y faut du goût, de l'imagination, une certaine science du dessin et de la couleur, et pardessus tout, une grande fraîcheur de travail. Greppo avait ces qualités au suprême degré, et plus d'une bande, aux arabesques gracieuses, que des hôtes complaisants admiraient à la campagne, entre les doigts blancs des châtelaines,
aurait pu nommer Greppo pour auteur. Mais qui donc se serait imaginé cela ? Qui donc, sauf la maîtresse du Mouton^ savait que ces roses fraîchement épanouies, comme si la rosée du matin venait de les baigner^ sortaient des mains de Grreppo^ mains à l'apparence des plus maladroites, et cependant mains habiles, industrieuses, loyales et dévouées, comme pas une au monde ! Greppo n'avait pas fait ce métier toute sa vie; mais avant de devenir son gagne-pain, la tapisserie avait été chez elle un passe-temps favori, une passion pour mieux dire. Que de somptueuses portières, que de riches écrans, que de fauteuils brodés, ornaient le vieux château des bords de la Moselle ! On venait de vingt lieues à la ronde admirer les ouvrages de l'industrieuse femme de charge, et lorsque le malheur et la ruine s'étaient abattus comme des oiseaux de proie inassouvis sur l'antique manoir, les enchères avaient été poussées très-haut au sujet de ces merveilleuses tapisseries. Il n'en avait pas fallu moins pour consoler la digne femme de charge de la dispersion de ses chefs-d'œuvre, répandus maintenant
dans toutes les riches maisons de la Lorraine.
Greppo avait accompagné^ dans leur exil parisien, la triste aïeule et les deux orphelins; là^ elle s'était ingéniée à les faire vivre avec la vente des bijoux qu'avait conservés sa vieille maîtresse, et quelques centaines de francs de rente, fruits de ses économies, mais surtout avec cette infatigable aiguille, qui devançait Faurore et prolongeait bien avant dans la nuit sa veillée laborieuse.
Eaoul et Giselle avaient donc grandi pauvres ; mais ils n'avaient jamais senti ce qui leur manquait, tant la dévouée servante se multipliait autour d'eux, leur prodiguant son cœur, ses soins, et les industries de sa tendresse. Avec cela un affectueux respect, qui ne franchissait jamais la ligne de démarcation entre maîtres et serviteurs ; elle avait beau les nourrir, pourvoir à tout, leur servir de tutrice et de protection ; pour elle, ils restaient : « Monsieur Raoul et mademoiselle Giselle, » tout comme au temps de l'opulence des anciens jours.
« Pourquoi donc, ma bonne, lui avait demandé
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un jour Giselle, plus réfléchie que son frère^ nous dis-tu cérémonieusement « vous^, » tandis que tu exiges que nous te tutoyions?»
Greppo^ prise au dépourvu par cette question, qui devait naturellement lui être posée un jour ou TautrC;, avait pincé les lèvres^ avait fermé les yeux^ s'était recueillie un instant sous ses lunetteS;, puis avait fini par dire :
(( Cela doit être ainsi;, mademoiselle; ne me questionnez pas davantage^ je ne saurais vous répondre. »
Puis elle s'était remise à savonner avec ardeur, et la conversation avait fini là.