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CHAPITRE IL

Chaque dimanche^ on allait à la grand'messe à Saint-Sulpice^ et la petite fille^ dont Timagination commençait déjà à s'éveiller aux grandes choses^ restait silencieuse et absorbée pendant les longs offices. Tandis que Greppo suivait du bout du doigt^ et ligne par ligne^, la messe et les vêpres^ dans son gros paroissien rempli d'images, de pieuses sentences coloriées^ et de signets de soie de toutes les nuances, l'enfant écoutait dans une sorte d'extase les sons majestueux de l'orgue, les voix claires des enfants de chœur, et ces chants d'Eglise qui lui paraissaient venir du ciel.

ce Que c'est beau ! Raoul, disait-elle au petit garçon. Il me semble être en paradis quand je suis à Saint- Sulpice. w

Raoul secouait la tête d'un air de doute. Il avait trouvé les vêpres longues, le sermon un peu ennuyeux, et il lui tardait d'aller prendre sa

place au premier rang des auditeurs de la musique militaire^ qui se faisait chaque jour;, à quatre heures, au Luxembourg.

<c A la bonne heure^, disait-il, voilà de la vraie musique^ parle-moi de cela. Cela dit quelque chose au moins! On se sent électrisé^ enthousiasmé^ capable de tout.

— Oh! liaoul^ reprenait Giselle avec un accent de reproche^, comment! l'orgue ne dit rien à ton cœur.

— Absolument rien^ *si ce n'est ron ron, ron ron, et encore ron ron; sois donc de bonne foi, Gisie, et dis-moi si jamais un soldat se sentirait capable de monter à l'assaut^ de s'élancer sur la brèche, aux sons de Forgue. Non, vois-tu, à un homme, à un soldat comme moi, il faut la voix du clairon, le bruit du tambour, le son retentissant des trompettes de cavalerie. Quant à .toi, petite sœur, tu es vraiment trop drôle avec ton enthousiasme pour les vêpres ! Ne t'ai-je pas vue pleurer l'autre jour, quand le gros chantre à barbe noire a entonné de sa voix formidable : c< Dixit Do minus Domino meo, »

Giselle rougit. Elle éprouvait une certaine honte, quand on venait à surprendre le secret de ses exaltations intérieures. Elle aurait voulu cacher à tous les ravissements où la jetaient la musique, la lecture, et surtout les magnificences du culte. Mais comment s'expliquer? Dans quelle langue raconter ses bonheurs vagues et sans nom ! Comment dépeindre ces régions, inaccessibles à Greppo et à Raoul? Elle aurait bien voulu les entraîner à sa suite ; parfois elle avait essayé de se faire comprendre, mais Raoul s'était mis à rire comme un étourneau; Greppo Tavait écoutée, avec la même attention qu'elle aurait prêtée à un discours chinois, ou à une page de sanscrit, puis elle l'avait embrassée tendrement, en pensant qu'elle ne ressemblait à aucune autre enfant, et que « c'était tout le portrait de sa défunte mère! »

Gisie cherchait donc à renfermer en elle ces enthousiasmes dont on la raillait ; mais ils débordaient en dépit de ses efforts : parfois des flammes étranges, des illuminations soudaines passaient dans ses yeux, sa voix avait des vibra-

lions inaccoutumées, si bien que Raoul, qui était très fort en histoire ancienne, Tavait surnommée la petite Sibylle, et décorait du nom de trépied de la pythonisse le petit tabouret de paille où elle s'asseyait d'ordinaire. Gi selle essayait de se fâcher; mais comment tenir son sérieux en présence de Raoul, qui avait tant d'heureuses diversions au fond de son sac?

Une des principales consistait à aller chercher au haut d'une grande armoire deux petites boîtes de sapin, comme il en arrive à foison de Nuremberg, et de les déposer aux pieds de sa sœur :

« Gisie, disait-il, regarde si je les ai bien conservées; ce sont des reliques pour moi, et quand je ferai la guerre, je les emporterai comme un souvenir et un talisman. »

Alors Giselle souriait, pleurait, et finissait par embrasser le malin écolier.

Ces deux petites boîtes étaient toute une histoire. Il y avait bien longtemps de cela, six ans au moins : la fête de Noël approchait, l'argent était rare chez Greppo, si rare qu'elle avait re-

fusé à sa chère Giselle racquisition d'une surprise, pour mettre dans les souliers de £aoul^ au nom de l'enfant Jésus. Giselle s'était résignée, mais elle avait le cœur bien gros encore, en entrant au Mouton y pour y reporter le dernier travail de sa vieille protectrice. Au moment où elles entrèrent, près du comptoir, se tenait fière et pimpante, dans le velours et dans la soie, une mignonne petite fille, d'une dizaine d'années, qui faisait pour le moment une assez laide grimace.

c( Comment! mademoiselle, disait la patronne du Mouton, depuis un mois, vous n'êtes pas plus avancée! Ce ne sera jamais fini.

— Je ne le sais que trop, répondit la petite personne avec humeur, et je n'aurai rien à offrir à ma grand'mère pour le jour de l'an. Je suis désolée d'avoir pris un dessin si compliqué.

— Il est trop tard maintenant, et je vous en avais avertie dès le principe, reprit gravement la gouvernante, assise dans l'ombre, et que Giselle n'avait pas vue de prime abord; mais vous ne voulez jamais écouter un conseil I

— Que faire, demanda la petite fille avec anxiété?

— Prier madame de donner à terminer Touvrage; vous n'avez pas d'autre moyen de vous tirer d'affaire; votre grand'mère est si indulgente qu'elle se contentera de ce que vous avez fait. »

Le cœur de Giselle battit bien fort. Une idée victorieuse venait de surgir tout à coup dans sa petite tête.

C'était une enfant timide et réservée que GiselleDuparc^ mais elle savait se montrer vaillante à Toccasion; et d'ailleurs^ n'y avait-il pas pour l'encourager, à la porte môme du Mouton, un beau magasin de joujoux, dont un acte de courage allait lui ouvrir l'entrée?

Elle s'avança donc, toute rougissante, et grande fut la surprise des assistants, lorsqu'ils entendirent cette toute petite fille se proposer pour ouvrière, et demander à terminer les fameux; dessous de lampe. Personne n'eut envie de rire cependant, tant il y avait de gentillesse dans la solliciteuse, et Greppo ayant répondu de son

élève, celle-ci se retira triomphante, emportant l'ouvrage en main. Trois jours lui suffirent pour achever la tâche à laquelle avaient renoncé les mains paresseuses de la future petite duchesse (il est vrai de dire que cette dernière n'avait pas de frère à qui elle voulût faire une surprise), trois jours pendant lesquels la petite brodeuse perdit littéralement le boire et le manger, et refusa de se laisser natter les cheveux, sous prétexte que c'était du temps perdu.

Enfin, le quatrième jour au matin, on s'achemina vers le Mouton, et de là vers le magasin de jouets. Giselle, avec ses trois pièces de vingt sous toutes neuves, serrées étroitement dans sa petite main, s'arrêta longuement devant la vitrine. Que de tentations ! Que de salons dorés, avec leurs canapés de satin bleu de ciel ! Que de boutiques d'épicerie, avec leurs balances reluisantes! Que de babies dans leurs berceaux ! Que d'élégantes poupées assises à leur toilette! Que de jolis ménages en porcelaine, où l'on devait faire de si appétissantes dînettes ! Ce n'était pas tout cela cependant que Tenfant dévorait du regard.

Ses yeux s'étaient fixés dès l'abord^ avec une admiration pleine de convoitise^ sur une grande boite de bois verni^ dont le couvercle soulevé laissait apercevoir un campement militaire. Eien n'y manquait^ ni les nombreux soldats de toute arme^ ni les officiers en brillant uniforme^ ni les tentes et les chevaux^ ni les canons, ni même une fi)rteresse avec son enceinte bastion née et ses ponts-levis.

(( Allons, il faut pourtant se décider ! »

Ces mots de Greppo rappelèrent Giselle à la réalité; elle entr'ouvrit doucement la main comme pour voir si les trois pièces neuves ne s'étaient pas envolées ;, et tout émue^, toute tremblante;, pénétrée d'une sorte de religieux respect^ elle mit la main sur le bouton de la porte.

Si. l'étalage était séduisant au dehors^ combien le magasin lui-même le parut plus encore aux yeux émerveillés de la petite fille!

C'était vraiment une sorte de paradis des enfants. Partout où se portaient les regards^, des joujoux^ rien que des joujoux! Quel vaste hori-

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zon! quelles splendides perspectives pour Giselle^ qui n'avait encore rien possédé qu'une mauvaise poupée et quelques images î Au-dessus de sa tête, pendaient à une hauteur inaccessible, attachés au plafond par des liens invisibles, des trompettes entourées de flammes éclatantes, des fusils de toutes sortes, des chariots, des polichinelles, des instruments de jardinage, pour de petits jardiniers qui n'en faisaient pas leur état. A droite et à gauche, dans des vitrines élégantes, des ménages, des bergeries, des arches de N.oé, et des trésors de toutes sortes étalés coquettement sous les yeux des visiteurs.

Giselle était éblouie,, et si troublée à la pensée qu'elle allait choisir ce qui conviendrait le mieux à Raoul, au milieu de toutes ces magnificences, que lorsque le marchand lui demanda d'un air gracieux ce qu'elle désirait, elle resta tout interdite. Il fallut que Greppo lui touchât légèrement l'épaule pour obtenir une réponse.

Alors, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux, elle désigna du bout du doi«t le mer-

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veilieux joujou militaire qui avait eu ses premiers regards.

«C'est trop cher^ murmura Greppo^ trop cher, ma mignonne ! » Mais si bas qu'elle parlât, les marchands ont l'oreille fine, et l'industriel en jouets entendit.

« Pas si cher que cela vaut, madame, s'empressa-t -il de dire. Si le commerce allait, je ne le donnerais pas pour trente francs; aujourd'hui, je vous le laisserai à vingt-cinq. »

Vingt-cinq francs! Se doutait-il du coup douloureux qu'il portait à la pauvre petite? Vingtcinq francs ! Quand elle s'était imaginé, l'innocente, qu'avec ses trois pièces de vingt sous nauves, elle allait pouvoir choisir. Vingt-cinq francs! Le prix de huit paires de dessous de lampes!

Allons, il n'y faut plus songer ! Et elle se détournait avec effort, et, malgré elle, ses yeux revenaient toujours vers ces canons d'acier brillant, cette forteresse imprenable, et ces superbes officiers, parés comme pour un bal.

« J'ai bien d'autres choses à vous offrir, ma

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belle petite demoiselle;, reprit le marchand do sa voix insinuante. Tenez^ que diriez- vous de ce régiment de cavalerie? Les chevaux sont copiés sur nature. »

Et il étalait complaisamment sur le comptoir le contenu d'une nouvelle boîte. C'était un régiment superbe en effet. Quels chevaux! Des queues traînant jusqu'à terre, comme des panaches flottants. Quand Giselle le vit mis en ordre, Tavant-garde s' avançant prudemment la carabine au poing, puis la musique, puis le colonel sur un beau cheval blanc, puis trois escadrons de vingt hommes chacun, avec leur commandant, capitaines, lieutenants et sous-lieutènants, son cœur se remit h battre de plus belle.

Hélas ! pauvre enthousiaste ! Encore une déception ! Sept francs cinquante ! Il fallait bien en rabattre ! Les larmes lui vinrent aux yeux ; sa jolie figure, radieuse tout à l'heure, se couvrit d'un nuage, et elle regarda avec angoisse les trois pièces neuves, sur lesquelles elle avait fondé tant d'espérances.

Le marchand avait bon cœur ; il se sentit pris de

compassion pour cette douleur enfantine^, et il voulut^ lui aussi^ faire un petit sacrifice.

« Ne vous désolez pas^ Mademoiselle^ dit-il^ en présentant à la jeune acheteuse^ qui restait muette devant lui^ deux nouvelles boîtes de soldats; elles sont de quarante sous chacune^, je les mettrai à trois francs toutes les deux^ pour vous obliger. ))

En vain la fierté de Giselle protesta ; il fallut céder; les boites furent enveloppées et ficelées en un tour de main.

« C'est fort joli encore,, disait le brave homme; de petits soldats de plomb de première qualité, cinquante dans chaque boîte !

— Des Français, demanda la petite fille, en levant un regard reconnaissant sur son nouvel ami.

— Des Français et des Autrichiens ; de cette sorte vous pourrez livrer de grandes batailles avec votre petit frère. »

Et voilà comment Raoul avait eu ses premiers soldats! Voilà qui lui avait fait pressentir les joies de la vie militaire !

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Tous les dimanches^, sur la table de la salle à manger-;, recouverte d'un mince tapis de drap vcrfc^ il se livrait de sanglantes batailles entrela France et T Autriche. C'était tantôt Charles- Quint et François 1^% la guerre de Trente ans, les guerres de Louis XIV^, les campagnes de Bonaparte et de Napoléon ; mais dans cette histoire en action, il n'y avait jamais de défaite pour la France ; les Impériaux étaient invariablement battus à plate couture, leur armée culbutée sans miséricorde, du haut en bas de la table. Eien que des victoires de Marignan, de Marengo ou d'Austerlitz ! Les journées de Pavie et de Waterloo ne se présentaient pas pour ces heureux soldats français.

Quelquefois la scène variait ; Kaoul, qui ne se piquait pas de fidélité historique, comme nous venons de le voir, transformait de temps à autre ses Autrichiens en Athéniens, et ses Français en Spartiates, et réciproquement, pour les besoins de la cause.

Qu'avait-il besoin de se préoccuper des costumes, du casque, du bouclier, de hi lance ou

des javelots? Un jour même, chose étrange, et qui a échappé jusqu'à ce jour aux recherches des • historiens les plus consciencieux, on entendit le canon aux Thermopyles, et la terre se trouva jonchée de trois cents cadavres le fusil au bras. La poudre était-elle donc inventée du temps de Léonidas?

Puis venaient toutes les batailles du consulat et de Tempire, sans préoccupation aucune de Tordre chronologique : Marengo à la suite d'Austerlitz, Aboukir et les Pyramides après Wagram :

« Attention, Giselle, disait le stratégiste, ne t'y trompe pas, c'est une charge de mamelucks que je vais faire exécuter. »

Et en une soirée, toutes ces gloires évanouies revivaient sur le tapis de drap vert. Et le colonel à l'aigrette blanche était tantôt le brillant Murât, tantôt le valeureux Ney, tantôt le premier consul, et jusqu'au grand Napoléon luimême.

Pendant que Giselle trouvait ainsi, dans la joie de Kaoul, le meilleur salaire de son travail,

la future petite duchesse, idolâtrée de son indulgente aïeule, recevait chaque jour, avec force caresses, force compliments pour son « labeur persévérant. » Les dessous de lampes étaient présentés à l'admiration de chaque nouveau visiteur, après avoir été payés tout d'abord d'une poupée, munie d'un trousseau de reine, et d'une montre microscopique, merveille d'horlogerie et de bijouterie.

Mais notre rôle d'historien véridique nous oblige à l'avouer : ni la poupée, ni son trousseau, ni la montre elle-même, ne furent appréciés et aimés de l'enfant gâtée comme les deux petites boîtes de soldats, dans le pauvre logis de la rue d'Enfer.

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