LA FRATERNITÉ ET LA CHARITÉ
— Mais vous avez une observation à faire, Pierre? Ce doit être raisonnable, car vous êtes ici l’aîné.
— Monsieur, vous dites que c’est par Fraternité qu'Ernesta été élevé, mais toutle monde ici dit que c’est par Charité. C’est donc la même chose, Charité et Fraternité? Ou bien si ce n’est pas la même chose, lequel faut-il dire ?
— Ah! ah! j’avais raison de penser que vous alliez nous dire quelquechôse de sérieux. Savez-vous qu’il est très difficile de vous répondre, et que les petits vont avoir de la peine à comprendre ? Mais enfin, qu’ils écoutent bien et je vaistâcher dem’expliquerclairement.
Non, ce n'est pas la même chose Charité et Fraternité. Et l’une des principales différences, la voici. Ce pauvre petit Ernest, ce n’était pas sa faute, s’il était là dans l’herbe ; il y serait mort sans l’avoir mérité, bien entendu. C’était donc une injustice de l’y laisser, et il ne doit pas y avoir d’injustice. Mais, qui devait le recueillir et prendre le soin , la charge de l’élever ? Ce n’était pas le brave homme qui l’a vu le premier, qui n’avait pas la fortune nécessaire pour faire toutes ces dépenses, et qui d’ailleurs n’était pas cause de l’abandon de l’enfant ! Mais qui donc, alors, puisqu’on ne sait pas qui l’a abandonné? Qui? Tout le monde; d’autant plus que si l’on fait avec lui un bon citoyen, tout le monde en profitera. Voilà la Fraternité. L’enfant y avait droit, puisqu’il était très innocent de son abandon ; et la Nation entière en profite.
La Charité, c’est autre chose. Et pour Ernest, il y a eu aussi un acte de charité. C’est quand il a eu douze ans, et que l’Inspecteur, je ne sais pourquoi, a voulu l’envoyer dans un autre pays. Alors la mère Fauche
s’est récriée: «Cet enfant-là. je l’ai nourri de mon lait ; « je l’ai élevé, il a re/npiaeé celui que nous avions perdu; « je le garde, il ne partira pas. » Et comme l’Inspecteur lui disait qu’on ne lui donnerait plus d’argent à la fin de chaque mois: Ça m’esf égal, a dit la brave « femme, nous travaillerons pour lui, il est déjà le plus « savant de l’école, il nous donnera de la satisfaction.
Il est déjà le plus savant de l'école, il nous donnera de la satisfaction.
« D’ailleurs, nous l’adopterons, et il s'appellera Ernest « Fauche, et non Venfant trouvé . » Et qui fut dit fut fait. Cela, c’est de la Charité, parce que la mère Fauche n’était pas forcée d’élever et d’adopter le petit Ernest. Elle n’était pas cause de son abandon. On l’avait payée pour le nourrir, elle l’avait fait en conscience;j elle était quitte. Non, elle n’y était pas forcée, et le petit Ernest n’aurait rien pu lui réclamer. Ce qui l’a poussée, c’est son bon cœur; voilà la Charité.
Ainsi , l'enfant avait droit à la Fraternité, mais non à la Charité. Et la Nation avait le devoir de lyélever , non la mère Fauche .
ONZIÈME LEÇON