FRATERNITÉ
— C’est peut-être la plus belle des trois parties de la devise républicaine. En tout cas, c’est celle qu’il était le plus nécessaire de rappeler. Car il n’y a pas de danger qu'on oublie l'Égalité, ni la Liberté. Chacun y a trop intérêt pour cela ; quand on y a goûté, on n’en veut pas démordre. Mais pour la Fraternité c’est autre chose. Ceux qui souffrent y pensent bien, mais les gens heureux l’oublient trop souvent.
Car, sachez-le bien, il ne suffit pas d’être libre, de faire ce qu’on veut, sauf du mal aux autres; il ne suffit pas d’être l’égal des autres; il faut encore aimer les autres. Sans cela, on arriverait, quand on y aurait intérêt, à se soucier fort peu et de leur liberté à eux, et de l’égalité.
Il faut donc encore la Fraternité. Oui, il faut aimer les autres citoyens de votre pays, vos compatriotes,
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et les traiter en frères, et c’est ce que veut dire le mot
Fraternité.
Car ils sont vos frères, comme fils de la même mère, la Patrie. Car ils versent leur argent comme vous pour vous procurer des avantages communs. Car ils mêlent leur sang au vôtre pour défendre la cause commune et sacrée. Car leurs ancêtres ont combattu à côté des vôtres pour conquérir et conserver la liberté et l’égalité dont nous jouissons aujourd’hui. On appelle souvent les soldats d’une même armée des « frères d’armes »; les membres d’une même nation doivent aussi s’appeler frères et se traiter en frères.
S’il en est ainsi, il faut dans tous les actes de sa vie penser aux autres, c’est-à-dire à la nation tout entière, ou du moins à ses diverses parties.
Si vous êtes un jour conseillers municipaux, mes enfants, pensez toujours, quand vous prendrez une décision, aux intérêts de toute la commune, et non aux vôtres ou à ceux de vos amis.
Si quelqu’un d’entre vous devient député, qu'il pense toujours, lorsqu’il votera, aux intérêts généraux de la nation, et non pas seulement à ceux de sa commune ou de sa circonscription.
Du moins, vous serez tous électeurs. Eh bien, ne demandez jamais à votre député des choses qui n’intéresseraient que ce petit coin de la France où vous votez. Songez que ce serait une injustice vis-à-vis de tous vos compatriotes, de vos frères, et la Fraternité vous l’interdit.
A plus forte raison, ne devez-vous jamais lui demander de faire une chose qui serait dans votre intérêt personnel et pourrait nuire aux autres. Il n’y a pas quinze jours qu’un brave homme de ce pays-ci est venu me prier d’écrire une lettre à notre député, pour qu’il empêchât son fils de partir pour la Tunisie*. J’ai refusé, bien entendu. Mais je n’ai jamais pu lui faire comprendre qu’il avait le plus grand tort* puisque, à la
place de son fils, on en ferait partir un autre; et il s’en est allé tout fâché. Et, pourtant, c’est un très honnête homme; mais il ne sait pas ce que c’est que la Fraternité.
NEUVIÈME LEÇON
LA FRATERNITÉ EST PLUS QUE LA JUSTICE, ELLE NOUS ENSEIGNE A FAIRE DU BIEN AUX AUTRES.
— Oui, la Fraternité, c’est d’abord la justice. Mais ce n’est pas uniquement cela; il n’y a pas besoin d’aimer les gens comme des frères pour être juste envers eux. Ilne suffit pas de ne pas faire du mal à ses frère: il faut leur faire du bien.
Votre devoir sera donc toujours de penser à ce qui peut être utile aux autres. Vous êtes trop petits pour vous ^appeler tout le mal qu’a eu notre excellent maire pour taire assainir le marais de Saint-Gildas, là-ba* ^cs du hameau où vous demeurez, Joseph et Henri. Tous les ans, à l’automne, il en sortait les fièvres, et on ne voyait aux alentours que des gens malades ; sans compter qu’il fallait patauger tout au travers, par un mauvais chemin, pour venir du hameau au bourg*. Eh bien ! notre maire a obtenu qu’on fît le canal, et la route, et le pont que vous connaissez bien. Ce n’a pas été sans peine ; les gens du bourg, qui paient plus d’impôt que ceux du hameau, ne se- souciaient guère de dépenses dont iis ne sentaient pas le profit. C’est qu ils ne comprenaient pas la Fraternité. Monsieur le maire, lui, n’avait rien à y gagner; sa maison est là, sur la hauteur, bien au sec ; et cependant il a bataillé comme s’il devait avoir la fièvre de Septembre*. C’est qu’il avait le sentiment de la Fraternité !
Et aujourd’hui, savez-vous ce qui est arrivé? c est que tout le monde y a gagné, à cet assainissement du marais. On y fait maintenant de bons foins et même
l'instruction civique a l’école
des légumes qu’on vend très cher à la ville, et les gers du bourg en profitent tout autant que ceux du hameau. C’est presque toujours comme cela, voyez-vous, mes enfants, et le bien qu'on fait est remboursé au centuple .
Il y a bien d’autres cas dans lesquels on doit exercer la Fraternité. Je vous ai parlé d’Ernest Fauche, V enfant trouvé, qui est maintenant commandant d’artillerio.
Le pauvre petit a été ramassé, un malin, au bord de
l’étang; il n’avait pas trois mois. Celui qui l’a trouvé l’a porté à l’hôpital de la ville, et alors le préfet l’a envoyé ici, en nourrice, chez la mère Fauche à qui. tous les mois, on payait une certaine somme sur le budget « de l’État. Un inspecteur venait de temps en temps voir si le petit Ernest était bien soigné, et quand il Fa vu assez grand, il l’a fait mettre ici à l’école, toujours aux frais de l’État, et vous savez si l’enfant en a profité !
Eh bien, voilà encore de la Fraternité. Dans l’argent nécessaire pour élever Ernest, tons les Français donnaient chaque année chacun une petite part pour le petit frère abandonné.
DIXIÈME LEÇON