Le 28 mars
4 l'instruction civique a l’école
accession aux emplois publics, le suffrage universel, le vote libre de l’impôt et, par-dessus tout peut-être, la liberté de conscience : toutes ces conquêtes de la Révolution française devront etre enseignées à l’enfant avec respect, avec reconnaissance.
« Il faut que l’amour de la France ne soit pas pour lui une tormule abstraite, imposée à sa mémoire comme un dogme de religion, mais qu’il en comprenne les motifs, qu’il en apprécié la grandeur et les conséquences nécessaires. Car c’est en l’aimant et en raisonnant cet amour qu’il apprendra à se donner tout à elle, et, accomplissant jusqu’au bout son devoir de citoyen, à se dévouer, s’il le faut, soit pour le salut de la Patrie, soit pour la défense des principes dont le triomphe a fait de lui un homme libre et un citoyen. Ainsi sera réellement fondée Y Education nationale.
« Et, dans notre pensée, cet enseignement civique ne devra pas se borner à des leçons spéciales, toujours écoutées assez froidement par l’enfant ; il devra, comme l’enseignement moral, ressortir de tous les incidents de la classe, de tous les exercices scolaires. Les dictées, les livres de lecture, les modèles d’écriture eux-mêmes, devront y concourir ; l’étude de l’Histoire, et particulièrement de l’histoire de France, devra y être en quelque sorte consacrée. Ce n’est pas pour charger la mémoire de l’enfant de noms de rois inconnus, de dates de batailles, de récits légendaires, d’anecdotes puériles, que nous avons inscrit l’Histoire dans le programme primaire. C est pour que l’histoire générale lui laisse dans l’esprit une idée du développement de l’humanité à travers les âges. C’est pour que l’histoire de France lui enseigne au prix de quelles souffrances, à travers quelles péripéties sanglantes, a été constituée la nation, ont été récemment conquises la liberté civile et la liberté religieuse ; quel éclat la France a jeté sur le monde ; quels hommes illustres et utiles elle a produits ; de quelles idées généreuses elle s’est toujours faite le champion : et pour qu’il apprenne ainsi à honorer ceux qui furent grands , à vénérer ceux qui ont souffert pour le progrès et la vérité, à aimer l’état social qu’ils ont préparé, à travailler à son tour pour le défendre et l’améliorer, et aussi à haïr le fanatisme et mépriser la tyrannie. Ainsi s’échauffera dans le cœur des jeunes citoyens l’amour de la Patrie et de la Liberté.
« Que si l’on nous reproche d’introduire ainsi la politique sur les bancs mêmes de l’école, nous répondrons d’abord qu’il faudra se garder d’enseigner les details de la Constitution, et même les principes fondamentaux de notre état politique et social comme des articles de foi et des exemples de perfection absolue. Pour les premiers, l’exposition en doit être simple et brève, exempte de toute appréciation; pour les seconds, l’instituteur montrera qu’ils ne sont qu’une application imparfaite encore de ces vérités morales qu’il aura, dans les années antérieures déjà. — car
AVAIST-rfcOPOS
il est clair que ces notions sont réservées pour les enf ints les plus âgés, — fait profondément pénétrer dans l'aine de ses élèves.
« Mais, abordant l’argument de front, nous répondrons, en outre, qu'une nation n’étant pas une simple juxtaposition d’individus reliés par des intérêts matériels et des lois de police, mais une individualité collective ayant ses raisons d’existence et ses principes de vie, il lui appartient, comme droit et comme devoir, de veiller à ce que les citoyens soient élevés avec la connaissance et dans le respect de ces principes mêmes; sans quoi l’éducation publique ne serait qu’une préparation de l’anarchie. On peut dire qu’à toutes les époques, toutes les nations ont ainsi compris leur rôle; il est grand temps que la France le comprenne à son tour. Il y a même ici une urgence d'un caractère tout spécial; car cet état politique et social pour la constitution duquel tant de sang a coulé, s’il n’est presque jamais défendu, est très souvent attaqué dans nos écoles par toute une catégorie de ceux à qui la loi a donné le beau titre d’instituteurs publics. Et s il n’a pas encore produit tout ce qu’on doit en attendre, c’est en grande partie parce que, grâce à d’habiles manœuvres, lesprit des temps passés préside presque partout à la préparation de l’avenir.
« Et combien la nécessité d’un pareil enseignement se fait plus vivement sentir dans une démocratie que dans uu gouvernement personnel ou oligarchique ! Que deviendra l’empire, si le souverain n'a nulle connaissance de ses droits, nui souci de ses devoirs? Le sentiment de sa toute-puissance pourrait entraîner le peuple aux plus redoutables excès, s’il ne recevait dès l’école la forte discipline d’une éducation civique et morale. »
Le petit livre que je présente aujourd’hui au public a pour but de donner un corps à ces sentiments, qui out obtenu successivement 1 approbation de la Chambre des députés et celle du Sénat. Il s'adresse aux élèves de nos écoles primaires, et s’efforce de leur donner des idées suffisamment précises de la grandeur du rôle qu est appelé à jouer dans une démocratie chaque citoyen, c’est-à-dire chaque fraction du souverain.
Mettre les citoyens à la hauteur de leur rôle, tel est le grand problème de l'époque actuelle, où le commun pouvoir a précédé la connaissance des devoirs qu’il impose et une suffisante préparation des esprits.
Si l'on considère les conditions dans lesquelles ont été jusqu’ici élevés dans l’école les futurs citoyens, il n’y a pas lieu de s’étonner des fautes commises depuis notre grande Révolution. Et si Ton cherche à se rendre compte avec précision de ce qui manque à cette préparation, réduite dans l'immense majorité des cas a la lecture, l’écriture, les éléments du calcul et de la grammaire, avec quelques notions de géographie et d’histoire, on s’aperçoit que c’est, après l’instruction morale, qui domine tout, l’instruction civique et l’instruction scientifique.
l’instruction civique a l’école
Je me suis expliqué plus haut pour l'instruction civique, et, du reste, la chose est évidente d elle-même. Mais l'importance des sciences d'observation et d expérimentation dans l’éducation du citoyen parait moins manifeste. Et cependant elle est des plus considérables a mes yeux. Car l’habitude de voir juste, que donnent les sciences naturelles, et de mettre les choses en ordre correct, s’applique tout autant aux faits de la politique courante qu'aux êtres et aux choses de la nature. Et l’habitude de n’être satisfait que par les preuves expérimentales, que donnent les sciences physiques, rend tout aussi exigeant pour les théories économiques, politiques et sociales, que pour celles du monde physique.
C’est pour cette raison que je fais paraître en même temps que le présent livre, et comme lui destiné aux enfants, un Cours élémentaire de sciences physiques et naturelles. Je crois travailler de la sorte par deux moyens, en apparence bien différents, à une œuvre commune : la préparation du citoyen. C’est ainsi que deux pilotis, en apparence aussi, bien différents l’un de lautre, concourent à une œuvre commune : l’assiette solide de l'édifice.
Oui, la préparation la plus rapide possible de citoyens maîtres de leur esprit, sûrs de leur jugement, pénétrés de la connaissance de leurs droits et du sentiment de leurs devoirs, telle doit être aujourd’hui la principale préoccupation de tout vrai patriote. Il faut savoir tout abandonner pour cette œuvre urgente et d’intérêt suprême : tout, jusqu'aux joies de la libre découverte dans les régions encore inconnues de la science. « Si nous avons décrété « l’éducation du peuple, disait un conventionnel, nous aurons « assez vécu. » Certes, décréter est bon et nécessaire ; mais il faut surtout exécuter. J’ai tâché d’y travailler pour ma part : puissent mes sincères efforts n’être pas inutiles !
Auxerre, 26 août 1881.