ET LA PLUS IMPORTANTE DE NOTRE TEMPS
On s’occupe aujourd'hui de l’instruction du peuple plus qu’on ne l’a jamais fait, non-seulement en Europe, mais dans le monde entier. Il y a quelques années, le ministre de l’instruction publique en France, M. Duruy, exposait avec une louable hardiesse la situation de l’enseignement primaire dans ce pays et proclamait la nécessité de profondes réformes; depuis lors les événements de 1870 et 1871 sont venus montrer combien il avait raison. En Italie, les hommes d’État sont convaincus de tout ce qu’il reste à faire pour relever la péninsule de l’ignorance séculaire qui pèse sur ses intelligentes populations, et presque chaque année de nouveaux projets sont présentés au parlement. L’Angleterre, humiliée et mécontente du lent progrès de ses écoles, vient par une loi répente de remanier un régime évidemment trop peu efficace. Le Portugal essaye un système nouveau, où l’on a introduit les principes conformes aux idées modernes, et la Russie, au milieu de ses difficultés politiques et sociales, trouve le temps d’aborder Ia'question; elle prépare, assure-t-on, d’importantes améliorations. En Hollande, en Belgique, le problème, drapeau
de guerre des partis, ne cesse point d’occuper l’attention publique. Les États-Unis, depuis la dernière guerre civile ont mieux compris encore la nécessité de l’instruction universelle, et ils ont augmenté dans des proportions inouïes les sacrifices d’argent consacrés à atteindre ce but '. Enfin en Australie et au Canada, au Chili et au Brésil, dans les pays d’origine latine non moins que dans ceux d’origine anglo-saxonne, on s’est mis sérieusement à l’œuvre.
Partout on cherche les moyens de répandre les lumières, de rendre l'instruction accessible à tous et même obligatoire pour tous; on vise à perfectionner les méthodes, on organise l’enseignement normal, on multiplie les bâtiments
1. M. Wickersham, actuellement surintendant de l'enseignement dans le Connecticut, montre parfaitement les avantages de l’enseignement populaire : « L’instruction rend le travail plus productif : si tout le blé aujourd'hui récolté aux États-Unis devait être battu et converti en farine par les procédés des temps primitifs, la population entière y suffirait à peine. Grâce aux machines, un petit nombre de travailleurs exécutent cette besogne; c’est le travail dirigé par l'intelligence qui construit nos maisons, nos ponts, nos routes en fer, nos vaisseaux, qui fabrique nos montres, nos pianos, nos presses, en un mot, qui crée la civilisation. L'éducation élève le travailleur. Quand il sera aussi instruit et aussi bien élevé que les classes qui ne travaillent plus des mains, il jouira de la même considération. Cincinnatus labourant son champ , Franklin composant dans une imprimerie, Hugli Miller taillant des pierres dans une carrière, n’étaient inférieurs à personne, du moins aux yeux de tous ceux dont l'estime a quelque prix.
» L'instruction n'inspire pas le dégoût du travail, mais elle pousse l’homme â faire accomplir par la machine toute cette partie du travail où il n'est besoin que de force.
« On dit : mais si tous les hommes sont instruits, qui travaillera? la réponse est simple : tout le monde. Seulement la plupart des travaux seront accomplis par les forces de la nature" dirigées par l'esprit humain et non par les forces musculaires de l’humanité.
» L’instruction conduit au bien-être, car science est puissance et la puissance engendre la richesse.
« L’instruction augmente nos jouissances, notre bonheur. L’homme ignorant ne connaît que les jouissances grossières du corps, plaisirs trèsfugitifs, compensés d’ailleurs par le besoin, qui est une souffrance. L’homme éclairé jouit des beautés de la nature et des arts, de la poésie, de la musique, du commerce intellectuel avec ses semblables, de l’échange des sentiments élevés, plaisirs durables d’autant plus vifs qu'ils sont partagés et d’autant plus exemps de peine qu’ils sont plus purs, plus dignes d’une âme immortelle. »