CHAPITRE I
d’école, on élève la position de l’instituteur, et presque nulle part on ne recule devant les sacrifices d’argent que ces améliorations imposent.
C’est qu’en effet il faudrait être aveugle pour ne pas voir que l’avenir des nations dépend du degré d’instruction qu’elles atteindront. Pour le démontrer, on pourrait invoquer cent raisons; je n’en citerai que trois.
On connaît l'admirable mot de Bacon : « Knowledge is poioer, science est puissance. » Rien n’est plus vrai, dans l’ordre économique principalement. Ce qui rend le travail productif, c’est la connaissance des lois naturelles. L’homme sauvage, avec des sens trôs-aiguisés et un corps endurci à tous les genres de fatigue, vit misérable et meurt souvent ’de dénûment; les forces de la nature l’accablent et le tuent: il les ignore. L’homme civilisé, après des milliers d’années d’études et de découvertes, en a pénétré le secret; il en fait ses serviteurs, et désormais, avec un travail, abrégé, il règne sur la matière asservie, dans l’abondance de tous les biens.
Le rôle de la science appliquée à la production de la richesse grandit chaque jour. A l’avenir, le peuple le plus riche et par conséquent le plus puissant sera celui qui mettra le plus de savoir dans le travail.
Indispensable pour accroître les richesses, l’instruction ne l’est pas moins pour apprendre à en faire bon usage. Presque partout le salaire de l’ouvrier est insuffisant pour satisfaire ses besoins rationnels, et pourtant quelle grande part n’en consacre-t-il pas à des dépenses inutiles ou môme nuisibles! Incapable de prévoir, l’esprit borné au présent, il n’apprécie pas la puissance émancipatrice de l’épargne. Avide d’excitations violentes et sensuelles, trop souvent il ne trouve de plaisir que dans l’ivresse, et s’il gagnait plus, ce ne serait que pour boire davantage. Veut-on qu’une augmentation de salaire soit pour le travailleur un moyen de s’affranchir, qu’on lui donne, par l’instruction, le goût des plaisirs de l’esprit et la prévoyance.
Pour qu’un peuple produise beaucoup et dispose sagement de ses produits multipliés, il faut donc qu’il soit éclairé.
L’historien Macaulay remarque que, si au xvme sicle
l’Écossais, naguère pauvre et ignorant, l’emportait dans toutes les carrières sur l’Anglais, cette supériorité provenait de ce que le parlement d’Édimbourg avait donné à l’Écosse un enseignement national qui manquait à l’Angleterre. Aux États-Unis, les fabricants disent que s’ils peuvent soutenir la concurrence de l’Europe, quoiqu’ils aient à payer des salaires deux fois plus élevés, c’est que leurs ouvriers, plus instruits, travaillent plus vite, mieux, et savent tirer meilleur parti des machines.
A cette raison économique s’en joint une seconde, empruntée aux considérations politiques.
La démocratie gagne du terrain, on ne cesse de le répéter, ici avec joie, là avec alarme. L’égalité se fait dans les monarchies comme dans les républiques, en Russie non moins qu’en Suisse. 11 en résulte qu’à la suite de révolutions ou de réformes, le nombre de ceux qui, par l’élection, participent au gouvernement de leur pays augmente sans cesse. Déjà le suffrage universel est établi chez plusieurs nations. Presque partout les foules impatientes frappent à la porte des salles du scrutin, et l’aristocratique Angleterre ellemême vient de la leur entr’ouvrir.
Ce mouvement démocratique dépend de causes si profondes et si générales qu’aucun souverain, aucun parti, aucune coalition ne réussira à l’arrêter. Ne pouvant l’arrêter, il faut le faire tourner au bien, et à cet effet il est nécessaire que chaque extension du suffrage soit la conséquence d’un progrès de la raison publique, et que les hommes n’arrivent à gérer les affaires de la société que quand ils seront capables de bien diriger les leurs.
Qui ne sait distinguer son véritable intérêt est incapable et indigne d’élire ceux qui doivent régler les intérêts de tous.
Donnez le suffrage à un peuple ignorant, et il tombera aujourd’hui dans l’anarchie, demain dans le despotisme. Un peuple éclairé, au contraire, sera bientôt un peuple libre, et sa liberté, il la conservera, car il saura en faire bon usage. Les pouvoirs arbitraires ou usurpateurs ne durent que par la faiblesse de la raison publique, leur seul appui et leur seul prétexte.