CHAPITRE III
établissements nécessaires, et ne faut-il pas que la loi oblige les parents à y envoyer leurs enfants? Il n’y a point de question qui, dans ces dernières années, ait été autant discutée que celle-là dans les divers pays où elle n’est pas encore résolue. Déjà traitée en France par plusieurs écrivains compétents, notamment par M. Victor Cousin dans son livre souvent cité sur l’enseignement en Prusse, elle l’a été aussi dans le rapport officiel d’un ministre qui , sortant des bornes d’une approbation purement théorique, n’a pas craint de réclamer l’adoption immédiate d’une mesure qui ne permettrait plus à personne de laisser ses enfants dans une ignorance absolue. La proposition de M. Duruy, reprise par M. Jules Simon, a paru soulever de si vives oppositions et des appréhensions si sincères, qu'il est nécessaire d’examiner avec une attention scrupuleuse le fondement de ces résistances et de ces alarmes.
Avant d’imposer aux citoyens une obligation nouvelle, il faut démontrer trois choses : d’abord que cette mesure est juste, ensuite qu’elle est utile, enfin qu’elle est applicable, c’est-à-dire que, dans l’application, les inconvénients ne dépassent pas les avantages. C’est sous ce triple rapport que nous considérerons l’instruction obligatoire.
Ceux-là seuls qui nient la distinction entre le bien et le mal peuvent soutenir que la liberté de l’homme est illimitée. Dès qu’on reconnaît que certaines actions sont mauvaises, il faut admettre aussi que nul n’a le droit de les commettre. Le droit de faire ce qui est contre le droit ne se peut comprendre.
Quand une action ne nuit qu’à son auteur, ou lorsqu’elle ne cause aux autres qu’un tort tel qu’il serait plus nuisible de la punir que de la tolérer, la règle à suivre est la tolérance.
Au contraire, quand une action porte préjudice à autrui, que le délit est facile à constater et que la punition est utile, la société a le droit et même le devoir d’intervenir.
Celui quia commis un acte injuste et nuisible tombe sous le coup de la législation répressive. Or tel est le cas du père de famille qui ne donne pas à l’esprit de ses enfants cette culture élémentaire sans laquelle ils ne peuvent
devenir des êtres intelligents et moraux. Le père, en agissant ainsi , manque à l'accomplissement d’un devoir naturel.
En leur refusant la nourriture spirituelle qui leur est indispensable, il nuit à scs enfants tout autant que s'il ne leur donnait pas les aliments que réclame l’entretien de leurs forces. 11 nuit aussi à la société en introduisant dans son sein des hommes ignorants, prédisposés à l'erreur, à l’immoralité, au crime même, et qui par conséquent seront pour elle une cause de désordre, de périls et de dépenses. Il y a donc dans le fait de ce père tous les éléments qui constituent un délit que la loi peut empêcher ou punir '.
La plupart des auteurs qui ont écrit sur le droit naturel ont admis que les parents doivent non-seulement nourrir, mais instruire leurs enfants, des aliments étant aussi indispensables à l’esprit qu’au corps *.
D’après Puffendorf, les enfants ont le droit d’exiger de leurs parents la nourriture et « par nourriture, ajoute cet auteur, il faut entendre ici, non-seulement tout ce qui est nécessaire pour la conservation de la vie naturelle,
t . L’économiste anglais N. VV. Senior, dans ses Suggestions on popular eilucation, résume, en une série de propositions d’une grande netteté, les rrais principes à ce sujet : t" le but de la société est de protéger le droit des individus; 2° les enfants ont le mémo droit à la protection sociale que les adultes; 3° l’instruction est aussi nécessaire à l’enfant que la nourriture; 4° les parents sont aussi tenus d’instruire leurs enfants que de les nourrir; 3° donc la société doit veiller it ce que l'enfant soit instruit non moins que nourri.
2. Un jour j'entendis un mot qui Bt pénétrer jusqu’au fond de mon cœur la force de cet argument. En descendant dans l’Engadine par le col de Fluela, je rencontrai une femme du village de Süss, où je me rendais, et je cheminai avec elle. Je lui parlai de ses enfants et lui demandai s’ils allaient à l’école, o Mais ils y sont tous obligés, me dit-elle. N’en est-il pas de même chez vous? — Quand je lui répondis que non, son étonnement fut grand. « Comment se peut-il, reprit-ello, qu’il y ait au monde des pays où des parents puissent commettre impunément ce crime de ne pas instruire leurs enfants? n En parcourant ensuite la haute vallée de l’inn, j’admirai ces beaux villages si prospères dans une région que la neige couvre pendant six mois, et -dont le climat est celui du cap Nord ; mais je comprenais comment tant de bien-être peut se rencontrer sous un ciel si rude. L’instruction avait fait ici le miracle qu’elle fait partout.