‹ L'Instruction du peupleChapitre 14 sur 186 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous pourrions répondre d'abord que le père n’a pas le droit d’exploiter ainsi les forces naissantes de ses enfants, etque c’est bien mal comprendre l’intérêt des ouvriers que de réclamer pour eux la faculté de perpétuer les causes de leur infériorité.

Mais il y a plus : la science économique démontre rigoureusement que l’obligation scolaire ne peut diminuer le revenu des classes laborieuses. En effet, une certaine quantité de travail doit être accomplie, et une certaine somme est affectée à le rétribuer. Défendez aux enfants en âge d’école de s’en charger, il faudra qu’on s’adresse à d’autres enfants plus âgés ou à des adultes, et ceux-là toucheront ce qui serait revenu aux premiers. De toute façon, le travail sera exécuté par des membres de la classe ouvrière, et celle-ci jouira de la rétribution. La même somme de salaire, sans diminution, lui reviendra. Cette loi, qu’établit la théorie, a été confirmée par les faits.

La récente enquête anglaise sur le travail des enfants a démontré que l’interdiction légale, loin de nuire, a plutôt profilé aux travailleurs des industries où elle est appliquée. Il ne faut donc point s’étonner si les plus intelligents des ouvriers et des maîtres réclament, d une commune voix, pour les enfants la limitation des heures de travail et l’obligation scolaire.

Le droit de la société de décréter l’enseigement obligatoire étant démontré, il faut faire plus: il faut prouver que cette mesure est nécessaire, et que les inconvénients ne dépassent pas ici les avantages.

L’intervention de l’État est si souvent arbitraire, peu utile ou positivement nuisible, il est si dangereux d’affaiblir le ressort de l’initiative individuelle, qu’il ne convient de se soumettre à une contrainte nouvelle que si celle-ci est indispensable.

La tutelle du pouvoir doit diminuer d’ailleurs à mesure que les citoyens voient mieux ce qu’ils peuvent et doivent faire. C’est donc aller, semble-t-il, contre le mouvement de notre époque que d’investir l’État d'une attribution nouvelle. C’est cet ordre de considérations qu’il faut aborder maintenant.

Que les attributions de l’État doivent aller en se restreignant sans cesse jusqu’à l’annulation finale, comme le soutiennent les économistes, ou doivent s’étendre encore, comme d’autres écrivains essayent de le démontrer1, c’est là une difficile question que nous ne pouvons discuter ici, mais les faits prouvent sans réplique que, s’il est des domaines d’où la main du pouvoir se retire, il en est d’autres où elle tend à s’avancer, soit pour aider et stimuler, soit pour prévenir et punir.

Autrefois, pour ne citer qu’un exemple, la loi réglementait le travail et les échanges, et l’administration appliquait ces règlements ; aujourd’hui la liberté absolue tend à devenir la règle. Dans le cercle de la production économique, l’État a donc perdu du terrain ; mais, à mesure que l’humanité s'ouvre une sphère nouvelle d'activité, de nouvelles lois se font pour réprimer les délits qui peuvent s’y commettre. * ’

En second lieu, la conscience publique devient plus sensible sur certains points. Ce qui jadis, avec des mœurs plus violentes et une perception plus confuse de nos obligations morales, semblait naturel parait aujourd'hui odieux, par exemple le pillage des villes prises d’assaut, le massacre des prisonniers, l’esclavage, le servage, le travail des enfants dans les mines et dans les manufactures,celte forme moderne et particulièremenl poignante de la servitude des faibles. Or c’est dans cette dernière catégorie de méfaits, aperçus de nos jours par la conscience mieux éclairée, qu’il faut ranger le délit des parents qui privent leurs enfants de toute nourriture intellectuelle.

C’est donc en vain qu’on parlerait à ce sujet de l’incompétence croissante et de l'abdication nécessaire de l’État. Il est plus d’un crime que l’on considérait jadis d’un œil

I. Nul n’a mieux défendu cette manière de #oir, peu en faveur maintenant, que M. Dupont-White. Il a abordé la question de tant de côtés différents et l’a éclaircie de tant de considérations originales et tirées des faits, qu’il y a grand profit à lire ses ouvrages, même et surtout pour ceux qui ne partagent point son opinion. Voyez : L'individu si l'Étal et La Centralisation.

Page 1