CHAPITRE III
indifférent, et dont le public, plus pénétré du sentiment de justice, réclame aujourd’hui la répression.
Cette question préliminaire résolue, il reste à prouver que, pour répandre l’instruction dans tous les rangs d’un peuple, il faut la rendre obligatoire.
Voici comment s’exprime à ce sujet un éminent écrivain qu’on a jugé diversement comme philosophe, mais dont nul n’a constesté l’autorité en matière d’enseignement: « Une loi qui oblige les parents, les tuteurs, les maîtres d’ateliers ou de fabriques à justifier, sous des peines correctionnelles plus ou moins fortes, que les enfants confiés à leurs soins reçoivent les bienfaits de l’instruction publique ou privée, par ce principe que la portion d’instruction nécessaire à la connaissance et la pratique de nos devoirs est elle-même le premier de tous les devoirs et constitue une obligation sociale tout aussi étroite que celle du service militaire, selon moi, une pareille loi, légitime en elle-même, est absolument indispensable, et je ne connais pas un seul pays où celte loi manque et où l'instruction populaire soit florissante. » L’expérience générale prouve la vérité de ces paroles de M. Cousin.
Même aux États-Unis, pays exceptionnel où la diffusion des lumières dans toutes les classes est favorisée par les mœurs, les institutions démocratiques, les traditions séculaires et les nécessités de la religion dominante, on regrette d’avoir laissé tomber'en désuétude l’ancienne obligation établie par les fondateurs des États. « Je ne connais qu’un moyen, dit un publiciste américain, M. Henry Barnard, de désarmer la sauvagerie native de cette future armée d’électeurs dont l’ignorance peut menacer notre organisation sociale et politique, c’est de porter une loi générale qui oblige tous les enfants à fréquenter l’école, et qui leur assure à tous une bonne éducation morale. »
Déjà un État, celui qui a pour capitale l’Athènes américaine, Boston, et où le goût de la culture intellectuelle est le plus répandu, le Massachusetts, a rétabli l’obligation sous des peines très-sévères. Une loi du 30 avril 1862 impose à toutes les communes le devoir de prendre des mesures contre le vagabondage et contre le défaut de fréquentation
de l’école. Tout enfant de sept à seize ans, qui contrevient aux règlements établis, peut être condamné à une amende de 20 dollars, à la charge des parents, ou être placé, par autorité de justice, dans un établissement d’éducation ou de correction Cet exemple montre une fois de plus que ce sont les pays les plus libres et les plus jaloux de leurs droits civiques qui respectent le moins la liberté de l’ignorance.
En Europe, les seuls pays qui aient réussi à faire pénétrer l’instruction dans toutes les classes sont ceux qui ont rendu l’enseignement obligatoire. Ceux qui ont reculé devant cette mesure n’ont pas atteint le but qu’ils avaient en vue, malgré les efforts persévérants des pouvoirs publics et les subsides sans cesse croissants qu'ils ont consacrés à l'enseignement primaire.
Pour montrer les avantages du système coercitif, rien déplus instructif et de plus concluant que de comparer l'instruction chez les peuples qui l’ont accepté et chez ceux qui l’ont repoussé.
Mettez en regard l’Angleterre et la Suède, la France et la Prusse, ou la Belgique et la Suisse, et partout vous constaterez les mêmes résultats. D’un côté, malgré de sérieux efforts et de grandes dépenses, l'ignorance ne se dissipe pas; de l’autre, au contraire, l’instruction est généralement répandue.
En France, par suite de la fréquentation irrégulière de l’école, un tiers de la population est complètement illettré.
I. La ville de Boston a nommé trois fonctionnaires chargés chacun de l’inspection d’un tiers de la ville. Ces agents, appelés Iruant of/lcers, parcourent constamment les rues, et quand ils rencontrent des enfants en âge d'école, ils recherchent le motif qui les empêchent d'y aller et engagent les parents â les y envoyer. Quand l’enfant est trop pauvre pour se vêtir convenablement, ils s’adressent à des comités de bienfaisance, et l’obstacle est généralement levé par ceux-ci. Quand il s’agit d'enfauts abandonnés à la paresse, au vagabondage, au vice, iis ont d’abord recours à la persuasion, aux secours, aux bons conseils. Si ces moyens échouent, ils font condamner ces jeunes vagabonds à être détenus pendant quelques années dans Vécole de réforme, moins encore pour les punir que pour les soustraire â l'exemple de leurs parents et pour en faire des citoyens vertueux et utiles. Ces trois agents constatent environ 3,000 cas d’absentéisme chaque année.