LA GRATUITÉ DE L’ENSEIGNEMENT
En proclamant l’instruction obligatoire, conviendrait-il aussi de la rendre gratuite pour tous ? 11 n’y a point entre ces deux mesures de connexion nécessaire. En Allemagne, en Suisse et en d’autres pays, l’enseignement est obligatoire et n’est point gratuit. La plupart des économistes qui admettent l’obligation repoussent la gratuité. Néanmoins je pense que dans les pays où l’instruction ne se généralise que lentement et où le principe de l’obligation serait nouveau, en France, en Belgique, il faudrait y joindre la gratuité. C’est la gratuité érigée en principe dans les écoles religieuses qui a fait leur succès. En France, depuis vingt ans, les congrégations enseignantes ont doublé le nombre de leurs élèves et conquis près d’un million d’enfants. Le nombre de leurs membres a triplé. En 1843, elles comptaient 16,958 membres, dont 3,218 hommes et 13,830, femmes et 7,590 écoles avec 706,917 èlèves. En 1864, elles ont 46,840 membres, dont 8,635 hommes et 38,205 femmes, et 17,206 écoles avec 1,610,674 enfants, — progrès prodigieux et presque effrayant quand on songe à l’avenir et au danger des principes
ultramontains dont les congrégations sont les représentants convaincus et dévoués.
On combat la gratuité en disant que le peuple, le paysan surtout, n’estime que ce qu’il paye, et que l’enfant ne profitera point de l’instruction transformée en aumône. Les faits prouvent que cette objection n'est pas fondée. En France, l’importance du rapport de M. Duruy, de 1867, nous fait voir que les enfants payants suivent moins régulièrement les leçons que les autres. Le même fait a été constaté en Belgique par des relevés exacts. En moyenne, le nombre des jours de présence a été de 181 pour les élèves payants, de 184 pour les élèves gratuits, et cependant ces derniers, appartenant à des familles pauvres, ont bien plus de raisons pour s’absenter que les autres. Dans quelques provinces belges, dans le Limbourg, dans le Luxembourg, on a augmenté le taux de la rétribution scolaire ; aussitôt un certain nombre de familles ont cessé d’envoyer leurs enfants à l’école. Aux États-Unis, dans quelques États, New-York, le Connecticut, le Michigan et New-Jersey, une rétribution scolaire (raie-biils) était exigée : on l’a supprimée dans ces dernières années, et le nombre des élèves a aussitôt considérablement augmenté.
Les nombreux cours d’adultes récemment ouverts en France sont gratuits. Sont-ils déserts, ou plutôt n’est-ce pas la gratuité qui les peuple? En 1863, 5,000 écoles communales sur 52,000 étaient gratuites. Étaient-elles moins suivies que les autres? Non, elles l’étaient davantage.
En 1791, la gratuité de l’enseignement primaire avait été décrétée en France, sur un rapport de Talleyrand, qui justifiait parfaitement cette mesure. « La société, disait-il, doit d’abord payer ce qui est nécessaire pour se défendre et se gouverner, puisque avant tout, elle doit pourvoira sa propre existence. Elle ne doit pas moins payer ce qui est nécessaire pour assurer à chacun sa liberté et sa propriété, pour écarter des associés une foule de maux auxquels ils seraient sans cesse exposés en dehors de l’état de société, enfin pour les faire jouir des biens publics qui doivent naître d’une bonne association; car voilà les trois fins pour lesquelles la société s’est formée et, comme il