CHAPITRE IV
est évident que l’instruction a toujours tenu un des premiers rangs parmi ces biens, il faut conclure que la société doit aussi payer tout ce qui est nécessaire pour que l’instruction parvienne à chacun de ses membres. »
La question se réduit à ceci : dans une société démocratique et dans un pays de suffrage universel, est-il absolument nécessaire à la garantie de l’ordre social et à la conservation des institutions libres, que tous les citoyens soient au moins assez éclairés pour en comprendre les avantages et pour remplir leurs devoirs civiques ; en d’autres termes, faut-il combattre l’ennemi intérieur, l’ignorance et le vice, avec non moins d’énergie que les ennemis du dehors? Si on répond oui, et comment s’y refuser? il faut en conclure que l’enseignement, comme la justice, comme l’armée, est un service d’utilité publique auquel l’impôt doit pourvoir.
La gratuité rencontre des adversaires passionnés. C’est du pur communisme, dit-on. En ce cas, chaque fois qu’un pouvoir public organise un service dans l’intérêt commun au moyen des contributions payées par tous, il fait du communisme. Communisme quand la ville pave les rues, les éclaire, les arrose, les plante, les orne et y fait circuler des agents de police ! La communauté en effet paye les services dont la communauté jouit. Il serait difficile pourtant de dire pourquoi la cité, à qui on reconnaît le droit d’organiser un système public d’éclairage et d’arrosage, ne pourrait pas, au même titre, organiser l’enseignement public. Elle allume des réverbères pour dissiper les ténèbres de la nuit, propices aux crimes, pourquoi ne pourrait-elle dissiper aussi les ténèbres de l’ignorance, qui enfantent encore bien plus de maux?
Le nombre des États qui adoptent la gratuité de l’enseignement augmente sans cesse. Outre les États-Unis on peut citer l’Italie, le Danemark, le Chili, le Portugal, plusieurs cantons suisses. L’Espagne même, malgré ses embarras financiers, a supprimé la rétribution scolaire par un article de la Constitution de 1869, et la Prusse a fait de même dans l’article 24 de sa Constitution actuelle. L’Assemblée nationale de Francfort, de 1848, avait consacré la gratuité de l’ensei-
gnement dans la Constitution qu’elle vota, et on peut invoquer son autorité. Jamais assemblée politique ne fut mieux préparée;’! discuter lesqueslions d’instruction publique, car elle renfermait un nombre considérable de professeurs et de personnes attachées à l’enseignement.
La Constitution portait :
Article IV, § 19. — « Aucune rétribution ne sera payée pour l'enseignement dans les écoles primaires et dans les écoles inférieures d’arts et métiers. — Les écoles de pauvres sont supprimées. »
M. Paur, rapporteur du comité d’instruction publique, disait : « Le comité croit qu’ils est très-important que de pareilles institutions ne viennent point révéler à l'enfance cette exclusion des prolétaires repoussés par l’ordre social.» M. Goltz , député de Brig, appuyait sur la même idée. « Il faut éviter autant que possible, que, parmi les classes nécessiteuses, ceux qui sont assis sur les mêmes bancs avec d’autres enfants, apprennent dès leur jeune Age, la distinction qui sépare le riche du pauvre; et l’enfant pauvre ne le sentira point, quand il aura sa place dans l'école en vertu du même droit que l’enfant d’une famille aisée, puisque aucun des deux n’aura payé pour y entrer1 2.»
L’imputation de communisme1 n’est donc pas sérieuse; mais en voici une plus fondée. La gratuité de l’enseignement public tue l’enseignement privé. Cela est vrai en quelque mesure, et c’est regrettable. L’État doit le plus
1. Discussions de l’Assemblée de Francfort sur l' instruction publique. Traduction de M. Reyntiens, p. 109.
2. Pour prouver combien cette accusation est peu fondée, il suffit de rappeler que l’un des représentants les plus orthodoxes de l’économie politique, J.-B. Say se prononce pour la gratuité de l’enseignement. « La position du simple manouvrier, dans la machine prod ictivc de la société, réduit ses profits presque au niveau de ce qu’exige sa subsistance; c’est tout au plus s’il peut élever scs enfants et leur apprendre un métier; il ne leur donnera pas ce degré d’instruction que nous supposons nécessaire au bienêtre social. Si la société veut jouir de l’avantage attaché à ce degré d’instruction dans cette classe, elle doit la donner à ses frais. On atteint ce but par des écoles où l’on enseigne gratuitement à lire, à écrire et à compter. Une nation n’est pas civilisée quand tout le monde n’a pas au moins ce degré d’instruction. Sans cela elle n’est pas encore complètement tirée de l’état de barbarie. » ( Ëcon . pol., III, ch. vi.)