CHAPITRE VI
Ce ministre viendrait défendre son budget au sein des chambres, devant lesquelles il serait responsable, et il aurait à y répondre à toutes les interpellations qui lui seraient communiquées; mais il n’assisterait pas régulièrement aux séances et ne ferait point partie du cabinet, dont il ne partagerait pas la destinée. Cette réforme, imitée de ce qui se fait en Amérique, me paraît indispensable.
Certains services, comme l’enseignement et la guerrp, où il faut de la suite dans les mesures, et beaucoup d’années pour obtenir un résultat, doivent être absolument soustraits aux changements incessants des cabinets parlementaires1. C’est ainsi que le progrès s’est accompli en Prusse : des souverains intelligents ont maintenu au pouvoir, pendant longtemps, des ministres capables. Après 1815, le ministre von Altenstein est resté au ministère pendant vingtquatre ans, et a laissé au pays 30,000 écoles primaires pour 15 millions d’habitants. En France, M. Guizot fait voter une assez bonne loi en 1835; mais mêlé à la politique générale, il tombe bientôt et ne peut surveiller la mise en pratique de ses idées.
Supposez qu’en France le parlement eut nommé directeur général de l’enseignement, en dehors de toute influence politique, un homme qui aurait fait preuve de connaissances spéciales, de dévouement et de capacités administratives, que pendant vingt ans on eut accordé à cet homme l’argent jugé nécessaire, et songez à l’immense progrès qui se serait accompli. Si de 1830 â 1 8f»8 on avait maintenu à la direction générale de l’enseignement M. Cousin ou M. Guizot, avec de pleins pouvoirs, beaucoup d’argent et une responsabilité absolue, la nation française eût été instruite; elle n’aurait subi ni la démoralisante sujétion du régime impérial, ni les désastres qui en ont été la suite.
Voyez ce qu’ont fait MM. P. Chauveau et Ryerson, au Canada, et les immenses services rendus aux États-Unis par
t. J’ai développé cette idée dans Les formes de gouvernement des sociétés modernes, — Germer-Baillière, 1872 ; pour l’e-seignement, 1a réforme est indispensable.
dos surintendants comme MM. Barnard, Mann, Wickersham, Northrop, Randall, Itice, et tant d’autres illustres «pédagogues», dont le American Journal of éducation a donné les biographies et les portraits.
Le surintendant aurait le gouvernement de l’enseignement primaire et nommerait à toutes les fonctions non électives. 11 aurait plein pouvoir, mais aussi complète responsabilité. Il réunirait dans ses mains les rapports des inspecteurs provinciaux et cantonaux, et ferait paraître chaque année un rapport dans le genre de celui que publie M. Chauveau dans le Bas-Canada, en faisant connaître les améliorations faites et à faire. Ce rapport devrait avoir une forme portative peu coûteuse et être largement distribué. Dans les gouvernements libres la publicité est le grand moyen d’action et le meilleur instrument de progrès.
En Europe les rapports sont mal faits, insuffisants, d’un format encombrant, coûteux, et ils ne paraissent qu'à de rares intervalles, quand leur utilité est diminuée de moitié, faute d’actualité.
Il ne faut pas hésiter à signaler les plus mauvaises écoles nominativement, et avec détail, comme on le fait au Canada. C’est une peine méritée et un stimulant à l’amélioration.