LES ILES PHILIPPINES
Jusque dans ces dernières années, on n’avait presque rien fait pour répandre l’instruction dans ces îles si riches et peuplées par des races très-intelligentes.
En 1820, le ministre Cuadra ordonna qu’une école normale serait établie à Mexico, laquelle enverrait ensuite un homme spécial pour organiser l’enseignement à Manille. En 1829, l’évèque de Nueva-
1. Nous empruntons les données concernant cet archipel au livre trèsintéressaut de V. Barrantes, La instruction primaria en Filipinas.
ESPAGNE
■Caceres, à qui est due la création rie la grande école de filles de Camarines, demandait que l’instruction fut déclarée obligatoire pour les enfants des deux sexes.
La grande diversité de dialectes en usage aux Philippines offrait une difficulté toute spéciale à la diffusion des connaissances élémentaires. On en compte en effet 63, dont les principales sont le Visaga, parlé par 2,024,409 habitants; le Tagal, par 4,216,508; le Cébuano, par 385,870; l’Ilocano, par 354, 378, etc. On n'avait jamais voulu imposer l’espagnol, parce qu’on croyait utile de ne pas fournir aux indigènes un moyen de s’entendre. Aujourd’hui on a changé de système. En 4 855, une commission fut nommée dans les lies pour préparer un projet de loi. Enfin en 4 863, le ministre des colonies, Don José de la Concha, signa trois décrets qui créent un système complet d’instruction primaire. Une école normale est établie à Manille. Chaque commune ( pueblo ) aura, au moins, une école pour les garçons et une école pour les filles. L’instruction est gratuite pour les pauvres, obligatoire pour tous. Les dépenses sont couvertes par les ressources locales. L’inspection supérieure appartient au gouverneur, avec l’aide d’un conseil où siège l'archevêque et sept personnes ayant des connaissances spéciales en matière d’enseignement. Los chefs de province, aidés d’une commission provinciale, inspectent les écoles de leur ressort et le curé celles de sa paroisse. Après cinq ans, nul ne pourra exercer de fonctions rétribuées ou publiques, même dans les villages, sans savoir lire et écrire l’espagnol. Les cours de l’école normale comprennent quatre termes. Les matières enseignées sont : la doctrine chrétienne, des notions de morale et d’histoire sacrée, la lecture et l’écriture, la langue et la grammaire espagnoles, la géographie générale et celle de l'Espagne, l’histoire d’Espagne, l’arithmétique, l’agriculture appliquée aux conditions locales, la politesse [urbanidad), le chant et les travaux de main pour les filles. Outre la jouissance d’une maison et l’écolage des élèves aisés, les instituteurs doivent recevoir de 8 à 20 pesos (4 peso= 5 fr.) par mois.
L’école normale de Manille a été ouverte en grande cérémonie, le 47 mai 4864. Les 36 provinces de l’archipel doivent y avoir chacune, 4, 2 ou 3 élèves, suivant leur population.
Ces règlements ont eu d’excellents résultats, si l’on s’en rapporte aux statistiques scolaires pour 4867 et 4 868. En 4836, il n’existait à Manille qu’une seule école pouvant contenir 80 élèves. En 4868 on comptait 30 écoles avec 3,389 élèves, et le gouverneur général espérait en doubler bientôt le nombre, grâce au concours de I ’Ayunlamienlo et du comité local. Dans la province d’Abra, le gouverneur faisait construire une école pour filles et une pour garçons dans chaque commune. A la fin de 4868 on trouvait 684 écoles avec
945 instituteurs et H 2 institutrices. La population totale de la colonie s’élevait à 4,721,619, répartie en 683 pueblos. Le nombre des élèves était de 138,990; d'après les statistiques religieuses, il faudrait en compter environ 150,000, ce qui ferait 3 p. 103 de la population ou 1 élève par 33 habitants, proportion très-élevée déjà pour un pays tropical et très-supérieure à celle constatée en Russie.
La rétribution pour les enfants aisés est de un réal et demi (37 centimes) par mois et, chose remarquable, les indigènes se sont partout empressés de la payer. Ils s'en font même un point d'honneur. Les instituteurs de première classe touchent, y compris l’écolage, de 30 à 40 pesos par mois; ceux de troisième classe do 18 à 25 pesos.
Les dépenses en 1868 ont été augmentées de 14,453 escudos (1 Esc. = 2 fr. 50 c.). Elles se sont élevées en argent à 128,873 esc. non compris les fournitures en travail et en nature.
Le rapport de la commission supérieure pour 1868 constate que les gouverneurs, les autorités communales et les parents rivalisent d'ardeur pour multiplier les écoles, et il ajoute qu’il est impossible de calculer les avantages que les lois do 1866 ont procuré b l'archipel ( apénas es posibte someler à calcula las venlajas morales conseguidas.)
En comptant les écoles privées on estime quo le nombre total des écoles est d’environ 1,400. Mais la plupart des écoles privées méritent à peine ce nom. La commission estime qu'il faudrait en tout, pour les deux sexes, 3,500 écoles. C’est à poine le tiers de ce qui est indispensable, si l'on veut que tous les enfants s’y rendent.
FRANCE
En France, comme dans les autres pays, on ne s’occupa guère au moyen âge d'instruire le peuple. Le concib de Latran de 1179 et celui de 1215 avaient bien ordonné qu’auprès de chaque église cathédrale une prébonde serait affectée à entretenir un maître chargé de l’instruction gratuite des enfants; il y eut même un fonctionnaire ecclésiastique, nommé écolâtre, qui devait surveiller les écoles; mais ces écoles étaient très-rares et se bornaient à former des chantres et des enfants de chœur.
Avec la Réforme naquit la nécessité de donner à tous quelques lumières, puisque tous étaient appelés à lire la Bible et à se rendre compte de leurs croyances; même dans les pays qui repoussèrent le protestantisme, l’idée vint qu’il faillit tirer le peuple de sa séculaire
FRANCE
ignorance. Les états généraux d'Orléans en 1560, ceux de Blois en 1576 et 1588 appelèrent l’attention du roi sur le manque d’écoles. La noblesse alla jusqu’à proposer de faire payer par les bénéfices ecclésiastiques un subside annuel pour entretenir dans tous les villages « pédagogues et gens lettrés, » chargés d’enseigner aux enfants pauvres les principes de la religion chrétienne, d’une bonne morale, et les autres connaissances nécessaires. Le tiers état insista, demandant que le clergé ne put s’affranchir de l’obligation qu’on lui imposait, sous prétexte de la négligence des parents ou des tuteurs. Une ordonnance fut rendue pour répondre aux vœux des états. Il y était même stipulé que le maître d’école serait nommé do commun accord par les autorités municipales et ecclésiastiques. En 1583, Charles IX essaya de mettre l’ordonnance a exécution dans Paris; mais l’écolàlre fit une opposition énergique : il soutint qu’on violait les privilèges de l'Église. Comme de raison, le roi céda, et le clergé, l’emportant, parvint à arrêter tout progrès de l’instruction.
Les vœux des états généraux furent oubliés avec bien d’autres, et la condition des classes inférieures devint pire encore par suite des longues guerres de Louis XIV ot des misères du xviu* siècle. Écrasées par la famine, les maladies et l’impôt, tristes conséquen ces d’un détestable gouvernement, elles avaient peine à subsister; comment auraient-elles songé à s’instruire? Cependant, même à cette époque si dure pour les pauvres, un homme songea à leur apporter le pain de l’esprit que l’Église établie négligeait do leur offrir. Un chanoine de la cathédrale de Reims, Jean-Baptiste do la Salle, fonda en 1679 l’institut des frères des écoles chrétiennes. A sa mort, en 1719, la société avait des écoles dans huit diocèses, et en 1789 les frères donnaient l’instruction à 30,000 enfants. Dans certaines provinces, en Normandie, en Alsace, les gens du peuple apprenaient à lire et à écrire. Néanmoins les écoles manquaient dans beaucoup de localités L’ignorance est « crasse » dit un cahier du clergé. Elle est a honteuse » dit Arthur Young, et il ajoute que le peuple des villes et des campagnes est plongé dans un état voisin do l’abrutissement.
Les hommes de la révolution comprirent que l'établissement d’une démocratie libre n’est possible que par la diffusion des lumières. Les trois assemblées révolutionnaires s’en occupèrent, et trois esprits éminents firent successivement un rapport sur t’organisition do l’instruction primaire, Tallevrand, Condorcet et Daunou. Sur le rapport de Talleyrand, la constituante vota l’organisation d’une instruction publique élémentaire, commune et gratuite pour tous. Condorcet, voulant transformer l’égalité de droit, établie par la loi, en égalité de fait amenée par l’instruction nationale, proposa la gratuité de l’enseignement à tous les degrés.
La convention s’occupa à diverses reprises de l’instruction populaire. Elle décida d’abord qu’il y aurait une école primaire par 1,000 habitants. L’ignorance était punie de la privation des droits politiques. Chaque école était divisée en deux sections, une pour les garçons avec un instituteur, une pour les filles avec une institutrice, et le salaire de tous deux était fixé au minimum de 4,200 francs. A ce traitement, si élevé pour l’époque, on reconnaît combien on prisait haut les fonctions de l'homme qui devait instruire le nouveau souverain, le peuple. Enfin, à la veille de se séparer, le 3 brumaire an iv (25 octobre 4795), la convention adopta, sur le rapport do Daunou, un système plus modeste quo celui décrété pendant les premières années d’enthousiasme et de foi en l'avenir. L’État, qui devait d’abord suffire à tout, n’était plus tenu que de fournir les bâtiments. Le traitement de l’instituteur devait être payé par les autorités locales, et aucun minimum n'était fixé. Examiné par un jury spécial, l’instituteur était nommé par l’autorité départementale et surveillé par l’autorité communale. Mais toutes ces lois, monuments intéressants des idées qui dominèrent successivement, n'avaient pas abouti à établir une seule école, et la tourmente révolutionnaire avait emporté presquo toutes les anciennes. Il est plus facile de créer une armée de soldats qu’un corps d’instituteurs, et on eut plus tôt fait de chasser du territoire l’ennemi du dehors que l’ennemi du dedans, l’ignorance.
L’empire, qui organisa l’instruction secondaire, ne fit presque rien pour l’enseignement primaire. La loi de 4 802 confie la nomination de l’instituteur au conseil municipal, sous la haute surveillance du préfet. La commune doit fournir le logement. Le traitement se composera de la rétribution scolaire fixée par le conseil municipal. La gratuité est limitée au cinquième des élèves. Une seule fois l’instruction primaire reçut un subside du budget impérial : il s’élevait à 4,250 francs. Les frères furent admis à rouvrir leurs écoles en prêtant serment et sous la surveillance de l’université. Le seul service rendu par l’empire à l’enseignement primaire fut le décret du 47 mars 4808, autorisant la fondation de quelques écoles normales. La première fut créée à Strasbourg par un préfet dont l’Alsace n’a pas oublié la bienfaisance éclairée, M. Lezay de Marnesia.
La Restauration fit un peu plus que l’empire ; mais, par la composition des comités scolaires où l’élément ecclésiastique dominait, par es faveurs accordées aux congrégations enseignantes, elle en vint à remettre au clergé l’instruction du peuple. L’ordonnance du 29 février 4846 renferme, outre un excellent préambule, une disposition qui eût été très-féconde, si on l’avait appliquée. L’article 44 porte : « Toute commune sera tenue de pourvoir à ce que les enfants qui l’habitent reçoivent l’instruction primaire et à ce que les enfants indigents la
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reçoivent gratuitement. » Mais comment obliger les communes à exécuter cet article, au moyen de quels fonds y pourvoir? Voilà ce qu’il aurait fallu régler pour arriver à un résultat pratique. A défaut de dispositions coercilives, il ne so produisit aucune amélioration notable. La situation de l’enseignement populaire était des plus affligeantes; il suffit de parcourir les pièces officielles pour s’en convaincre. On lit dans une circulaire de M. de Guernon-Ranville aux recteurs, du 20 janvier 1830 : « Les écoles manquent ou s'écroulent, des livres sont vainement demandés a des parents indigents; des instituteurs plus indigents encore végètent péniblement, en proie aux plus rudes privations : tel est le tableau désolant quo présente depuis trop longtemps l’instruction primaire. » C’est pendant cette période de 1815 à 1830, qu’en Prusse l’État réorganisa l’enseignement primaire et fit les efforts les plus énergiques pour répandre l’enseignement dans toutes les classes et dans toutes les localités. On sait à quel point il réussit.
La Restauration à sa chute laissa, parait-il, 20,000 communes pourvues d’une école quelconque; mais ce qu’étaient ces écoles, on le sut plus tard, quand M. Guizot eut envoyé par toute la France 490 inspecteurs pour les visiter. M. Lorain a résumé les résultats de cette inspection générale, l’une des plus complètes et des mieux dirigées qu’on ait faites dans aucun pays et qui s’étendit à 33,456 établissements, tous inspectés et décrits dans les rapports adressés au ministre. On voit dans ce livre le tableau peint sur le vif de ces misérables écoles, de ces maîtres plus misérables encore, et l’on peut se convaincre une fois de plus de l’impuissance radicale de l’initiative privée en fait d’enseignement primaire, — même avec l’appui d'une Église protégée et puissante et avec le concours de congrégations nombreuses et animées d’un esprit ardent de prosélytisme.
M. de Guernon-Ranvillo, le dernier ministre de l’instruction publique de la Restauration, ayant compris qu’il fallait une intervention énergique de l’État, avait publié le 14 février 1830 une ordonnance qui contient des prescriptions réellement efficaces. Toute commune était obligée de pourvoir à l’enseignement primaire et de fixer un traitement convenable pour l’instituteur. Elle devait faire face aux frais soit sur ses ressources ordinaires, soit au moyen d’un impôt extraordinaire. Quand la commune était trop pauvre, le département lui votait un subside, et en cas de besoin l’État pourvoyait au déficit. Des écoles modèles devaient être établies pour former des instituteurs. Les principes généraux de cette loi étaient si bien conçus, qu’ils furent repris trois ans après par M. Guizot ; mais le gouvernementde la Restauration n’eut pas le temps de les appliquer, et d’ailleurs il lui aurait sans doute manqué l’énergie, le dévouement et l’esprit libéral nécessaires pour organiser l’enseignement du peuple.
L’I XSTRUCTiON' DU PKUPLF..
En résumé, l’ancien régimo n’avait presque rien fait pour éclairer le peuple, personne n’en voyant ni l’utilité ni la convenance. La révolution, attendant tout du progrès et de la diffusion des lumières, avait décrété, avec une ardeur généreuse, diverses lois dont les principes étaient bons, mais pour lesquelles tout avait manqué, le temps, l’argent et les hommes. L’empire, toujours absorbé par le soin de ses armées, avait oublié les écoles, et la Restauration les avait abandonnées aux congrégations religieuses. Après 1830, tout était donc à réorganiser ou à créer : c’est ce qu’entreprit M. Guizot avec le concours d’autres hommes éminents, parfaitement prépares à le seconder, JIM. Villemain, Cousin, Poisson, Thénard, Gueneau de Mussy et Rendu. Do leurs travaux sortit la loi du 28 juin 1833. Comme, malgré quelques regrettables modifications, elle sert encore de base à l’organisation actuelle do l’enseignement primaire, il est nécessaire d'en rappeler les principales dispositions.
Dès l’abord est proclamé le principe à défaut duquel on n’a jamais réussi nulle part. Toute commune est tenue d’entretenir au moins une école où seront reçus gratuitement tous les enfants indigents sans exception. La commune est le prolongement de la famille. C'est l'association primordiale, naturelle, nécessaire, de ceux qui vivent groupés autour d’un même centre et quo relient de communs intérêts. S’il est une entreprise dont l’exécution est indispensable à la sécurité, au bienêtre de tous, et à laquelle ne peuvent suffire les individus isolés, c est la commune qui doit y pourvoir. S’agit-il d’un intérêt local, comme l’éclairageoule pavage des rues, la commune doittout demander à scs propres ressources. S’agit-il au contraire d’un intérêt à la fois local et général, comme la viabilité et l’instruction, des circonscriptions plus puissantes, le département, l’État, doivent venir au secours des communes trop pauvres, qui, abandonnées à elles-mêmes, resteraient en arrière et entraveraient le progrès de toute la nation. C’est dans ce sens qu’est conçue la loi de 1833. Les dépenses de l'école communale doivent être prises sur les revenus ordinaires de la commune, et, en cas d’insuffisance, sur le produit d’une taxe spéciale, qui ne doit pas excéder trois centimes additionnels au principal de ses contributions directes. Si cela ne suffit pas, le département intervient également au moyen d’une taxe pouvant aller jusqu’à deux centimes additionnels. Au delà, c’est au budget de l’État do compléter la somme nécessaire. A côté de l'obligation de l’État se trouve inscrit son droit. En cas de mauvaise volonté de la commune ou du département, le gouvernement peut établir par ordonnance les taxes nécessaires à l’entretien de l'école. L’existence de celle-ci était ainsi assurée, point d'une importance capitale, que n’avaient pu atteindre les lois précédentes.
FRANCE
Reslait à instituer les autorités qui auraient à diriger l'enseignent ent primaire. La loi en créait deux, le comité communal et le comité d'arrondissement. En 1835, on établit en outre un inspecteur par département, et ensuite, sur la demande des comités d’arrondissement, un inspecteur par arrondissement. Autre mesure excellente empruntée à la Prusse: d'après l’avis de M. Cousin, chaque département dut avoir son école normale entretenue sur les fonds départementaux. Le traitement de l'instituteur ne pouvait jamais être inférieur à 200 francs. La commune devait lui fournir une maison d’habitation et verser entre ses mains le produit de la rétribution des élèves fixée par le conseil communal. La religion était comprise dans les matières dont l’enseignement est obligatoire; mais les enfants des dissidents pouvaient recevoir à part les leçons des ministres de leur culte. Telles sont les principales dispositions de la loi de 1833, à laquelle le nom de M. Guizot reste attaché, et qui est sans contredit la mesure la plus utile du règne de Louis-Philippe.
Dans son ensemble, la loi de 1833 est une bonne loi, puisqu’elle a été efficace et qu'elle a amené la fondation de nombreuses écoles; mais c’est une loi timide. Si, conformément à l’avis de M. Cousin, on avait proclamé l’enseignement obligatoire, comme l’élan eût été plus général, plus énergique! Le peuple et les pouvoirs publics se sentant sous la contrainte d’un devoir à remplir, comme le progiès eût été plus rapide, plus universel! Pour ne pas imposer à la parcimonie malentendue des communes des sacrifices auxquels elles n'étaient point habituées, le traitement de l’instituteur fut fixé à ce chiffre dérisoire de 200 francs, chiffre poignant quand on songe à tout ce qu'il représenle de privations et d'humilialions. Ce fut une faute; c’est montrer trop peu de respect pour l’enseignement que de ne pas garantir à ceux qui le distribuent même le salaire d’un manœuvre. L’autorité morale du maître souffre des misères de sa condition’.
Les deux comités superposés étaient en théorie une excellente institution, et M. Guizot multiplia ses efforts pour les éclairer et pour leur inspirer le zèle dont il était animé lui-même- Ses efforts semblent avoir été vains. Ces comités, qui, aux États-Unis, en Angleterre et même au Canada, sont l’âme de l'enseignement primaire, ont rendu peu de services en France. Malheureusement dans ce pays, déshabitué depuis l’ancien régime, de se gouverner lui-même, les communes
1. En 18SO, M. de Salvandy, voulant améliorer la position des instituteurs, montra que plus do la moitié, c’est-à-dire 23,000, ne recevaient pas, tout compas, 000 francs, et que 18, '55 n’arrivaient même pas à 500 francs. Pour un père de famille, et la plupart l’étaient, c’était plus que la gêne, c'était la misère.
rurales ne possèdent point un groupe de personnes capables de diriger l’école ou disposées à le faire. Le comité communal se montra souvent tracassier, ignorant. Le comité d'arrondissement, mieux composé, était éloigné et par suite lent à l’action, indifférent, inerte. On a depuis supprimé ces institutions, et c’est à tort : elles étaient peutêtre peu utiles; mais, l’intérêt pour l’instruction se répandant, elles pouvaient le devenir. C'était beaucoup déjà que de forcer dans tout le pays un certain nombre d'hommes à s’occuper de temps en lomps de renseignement. Comment d'ailleurs réveiller le goût et introduire l’habitude de l’administration locale, sinon en imposant aux localités le soin de gérer leurs propres affaires?
La loi de 1833 avait mal réglé le mode de nomination de l'instituteur : le conseil communal présentait une liste dans laquelle le comité d’arrondissement devait faire son choix; c’est le contraire qu’il aurait fallu. C’est l’autorité supérieure, mieux instruite et ayant des vues plus larges qui aurait dû arrêter une liste où elle pouvait avoir égard aux droits de l’avancement et du mérite; c’eût été ensuite à l’autorité locale de choisir d’après ses convenances et ses sympathies. Une dernière lacune, la plus regrettable de toutes, a été signalée avec une grande force par M. Jules Simon dans son livre l'École. Rien n'avait été fait pour l'instruction des filles ; M. Guizot avait consacré à cet objet un titre entier; il dut l’abandonner. Il resta pour les filles Peeolecommune aux deux sexes, ou l’école des congréganistes. Celle-ci l’emporta, et comme la femme est le centre de la famille et l'inspiration du foyer, peu à peu l’influence ultramontaino s’est glissée dans le pajs et a fait les dangereux progrès que l'on constate chaque jour.
Malgré ses imperfections et ses lacunes, la loi de 1833 donna des résultats remarquables, grâce à l'impulsion imprimée aux différentes administrai ions. Le nombre des écoles normales s'éleva de 13 en 1830 à 76 en 1838, fréquentées par plus de 2,500 élèves. Pendant les quatre années qui s'écoulèrent de 1834 à 18)8, 4, 557 écoles communales s’ajoutèrent aux 10,316 existant déjà. En 1849, 3 millions et demi d’enfants participaient à l’instruction primaire, tandis qu'en 1832 il n’y en avait que 1,935,62* : le progrès était donc magnifique; mais il n’avaitété obtenu que par l'intervention énergique du pouvoir central. Il avaiL fallu imposer d office 20,961 communes, c’est-à-dire plus delà moitié, pour les dépenses obligatoires de l'enseignement, tant les campagnes en comprenaient peu l’utilité. Qu'on préconise encore, après cela, l’autonomie locale en fait d’enseignement!
Sous la république de 1848, M. Carnot, comprenant que des institutions démocratiques et libres ne peuvent s’établir que par la diffusion des lumières, déposa un projet de loi qui rendait l'enseignement primaire gratuit comme aux États-Unis, obligatoire comme en
FRANCE
Suisse et en Allemagne. Les subsides de l'État furent immédiatement doublés. En 4 847 ils s’élevaient à 2,399,808 francs; en 1848 ils furent portés à 5,920,000 francs. Pour l’avenir, afin d’augmenter les traitements des instituteurs et de remplacer les rétributions scolaires supprimées par la gratuité, la part contributive de l'État devait être portée à plus de 47 millions, chiffre bien honorable pour celui qui osa le proposer, chiffre encore très-modeste eu égard à l'immense intérêt qui est en cause.
Le projet de M Carnot ne fut point voté. La réaction triompha, et la loi du 15 mars 4830 , présentée par M. de Falloux, fut adoptée. Cette loi est conçue dans un esprit de défiance contre l’instituteur et d'hostilité contre l’enseignement laïque. C’etaient les congréganistes, les frères et les sœurs, qui devaient sauver la société en répandant les bonnes doctrines dans le peuple. Un décret organique de 1852 et une loi de 4834 vinrent modifier encore la loi de 1833 et constituer le régime en vigueur jusqu’à ce jour et dont voici les traits principaux. La direction de l’enseignement a été enlevée aux autorités locales et électives pour être remises à des autorités dépendantes du Gouvernement. C’est le préfet, le représentant direct du pouvoir exécutif, qui nomme l’instituteur, qui peut le réprimander, le suspendre, le destituer, qui, en un mot, le tientà sa morci dans ses mainsfermes et irresponsables. La surveillance de l’école est exercée par le curé, souvent hostile, et par le maire, nommé, comme le préfet, par le pouvoir exécutif. Pour l’inspection, il y a d'abord les inspecteurs primaires au nombre de 299, et au-dessus d’eux les inspecteurs d’académie" au nombre de 89, enfin les inspecteurs généraux au nombre de 4. Les anciens comités sont remplacés par les délégués cantonaux, que désigne la commission départementale, et par celte commission ellemême, dont les 13 membres sont nommés par le ministre, sauf le préfet, le procureur général, l'évèque et un autre ecclésiastique, qui en font partie de droit. La commission départementale se réunit deux fois par mois; elle nomme le jury chargé de conférer les certificats de capacité, elle fixe le taux des rétributions scolaires, elle édicte les règlements généraux et juge les instituteurs en matière disciplinaire. Au sommet de ia hiérarchie siège le conseil supérieur de l’instruction publique, corps consultatif dont le ministre prend l'avis pour toutes les mesures concernant son département. En ce qui touche le règlement de la part contributive de la commune, du département et de l'État dans les dépenses, le système de la loi do 1833 a été maintenu.
Telle est encore dans son ensemble l’organisation actuelle de l'en seignement primaire en France. Voyons maintenant ce qu’elle présente de bon et jugeons-la surtout pur les résultats qu’elle a produits. Dans la constitution des autorités scolaires, il y a un coté excellent
L’INSTIIUCTION DU PEUPLE.
et un côté détestable. Le bon côté, c’est le système d'inspection; le mauvais côté, c'est le mode de nomination du maître et le mode de surveillance de l’école. L’inspection est faite par des hommes compétents, souvent anciens instituteurs eux-mêmes, et qui rendent de grands services pour un bien faible traitement. Les mieux rétribués ont 2, /|00 francs par an, les autres 2,000 ou 1,600 francs, et des frais de tournée calculés à 7 francs par jour. Chacun d'eux a en moyenne 300 écoles à visiter.
Outre l’inspection, qui ne comporte qu’une ou deux visites par an au plus, il est bon qu'il y ait à côté de l’école un groupe d’hommes, un comité qui s’occupe de l'enseignement, qui encourage et surveille l'instituteur, qui donne l'impulsion et la vie à tout le régime. C’est là ce qui manque complètement à présent; mieux valaient encore les anciens comités de 1833 que ce qui les remplace aujourd’hui. Les délégations cantonales et communales sont un rouage inutile et qui ne marche pas. Sur 2,809 délégations, 765 seulement sont portées comme fonctionnant; mais celles-là mêmes ne se réunissent presque jamais, et tout se borne à quelques visites aux écoles, faites de temps en temps par l’un ou l’autre de leurs membres.
La disposition la plus mauvaise de la loi actuelle est celle qui fait nommer l’instituteur par le préfet. Cette attribution est contraire au principe essentiel de la division des fonctions si judicieusement appliqué en Amérique, qui veut des hommes spéciaux pour des fonctions spéciales, the right man in lhe riijht place. C’est une mesure purement politique. Le préfet ne peut pas bien connaître les besoins de l’école. D’ailleurs il dépend du ministre del’intérieur, non du ministre de l’instfuction publique. Il est et doit être un agent politique; or il convient que l’école soit soustraite à la sphère politique. Le système de la loi de 1850 était bien meilleur; il attribuait la nomination de l’instituteuraux conseils municipaux sur une liste dressée par le conseil académique. Chaque autorité était ainsi dans son rôle naturel. Le conseil académique avait égard à la capacité, aux droits de l’ancienneté et des services rendus, et le conseil municipal aux convenances locales. L’autorité communale conservait assez d’initiative pour ne point devenir indifférente à l’école et non assez de pui-sance pour imposer de mauvais choix. Le système actuel est un fâcheux exemple de confusion des pouvoirs et de mauvaise centralisation.
L’excellent rapport présenté par M. Duruv en 1864 nous permet de résumer en ehiffios exacts la situation de l’enseignement primaire à celte époquo.
Il n’y a pas de bonne organisation de l’instruction primaire sans de bonnes institutions pour former des maîtres d’école. Sous l’inspiration de M. Cousin et à l’exemple de ce qui se fait en Allemagne, la
FRANCE
loi de 1833 avait admirablement pourvu à cette nécessité; elle avait décidé que chaque département serait obligé d’entretenir une école normale primaire. Conçu dans un esprit de réaction haineuse contre l’instruction laïque et contre les instituteurs qui en étaient les représentants, la loi de M. de Falloux eut pour but de désorganiser et d'amoindrir l’enseignement normal. Sous prétexte qn’on ax ait transformé les instituteurs en demi-savants incrédules, envieux, impatients, en socialistes enfin, on réduisit le nombre des matières enseignées, et on abaissa le niveau des études. N'avant à apprendre aux enfants qu’à lire et à écrire, disait-on, ils n’avaient pas besoin eux-mêmes d’en savoir davantage. Profonde erreur! pour communiquer aux autres les plus humbles connaissances, il faut avoir soi-mème l'esprit ouvert, éclairé. Pour donner le goût de la lecture, il faut que le maître puisse en montrer les avantages en donnant aux élèves quelques notions de morale, d’histoire, de sciences naturelles, d’agronomie, non point d’une manière didactique, mais par des exemples, des récits, des anecdotes, au moyen de quelques explications simples et claires. Sans revenir au régime de 1833, on s’en est rapproché dans la pratique, tant les effets de la loi de 1830 étaient mauvais. On compte aujourd’hui en France 107 établissements spécialement chargés de former des maîtres pour les écoles publiques, à savoir : 76 écoles normales, 7 cours normaux et 24 écoles stagiaires. Ces établissements contiennent 3,339 élèves, fournissant en moyenne un millier de sujets admis aux examens. C’est trop peu, car on estime que le nombre des places vacantes est annuellement de 1,431. L’administration est donc forcée de faire appel à plus de 400 candidats formés hors de ces établissements. Pour le recrutement des institutrices, il existe 1 1 écoles normales et 33 cours normaux, donnant l'instruction à 1,200 élèves maltresses, dont 401 sont admises à l’examen.
La situation des instituteurs a été notablement améliorée dans ces dernières années. Après cinq ans de service le minimum légal est actuellement de 600 et de 700 francs pour les maîtres, de 400 et de 500 francs pour les institutrices. La moyenne du traitement était en 1863 de 798 francs1. Le traitement actuel, quoique augmenté et combiné ordinairement avec la jouissance d'une habitation, est encore bien inférieur à ce qu’il devrait être. L’humble maître d’école, on l’oublie trop, remplit dans notre société la plus haute mission : c’est lui qui est chargé de former l’esprit du souverain moderne de qui émanent tous les pouvoirs, c’est-'a-dire du peuple, et il est rémunéré, on rou-
1. Par une inexplicable anomalie, tes instituteurs congréganistes, qui n’ont pas à pourvoir aux besoins d’une fumilte, sont mieux rétribués que Içs laïques; ils touchent en moyenne 824 francs.
git de le dire, peut-être un peu plus qu’un valet de pied, mais bien moins qu’un cocher de bonne maison, qui est en outre entretenu par son maître. Et pourtant ces pauvres instituteurs forment un corps qui n'est pas sans lumières et dont le dévouement est souvent admirable, comme on a pu le constater en des circonstances récentes. En réponse à une question posée par le ministre de l’instruction publique, M. Duruv, au sujet des moyens d’améliorer l’enseignement primaire,
6.000 mémoires ont été envoyés, dont 1 ,207 étaient vraiment remarquables. En peu d’années, on a vu s’ouvrir un nombre rapidement croissant de cours d’adultes. Au 1er février 1867, il y en avait 24,065 avec 595,526 assistants, mouvement magnifique, qui prouve et le besoin d’instruction chez le peuple et un zèle bien méritoire chez les maîtres. Le soir, après une fatigante journée, après cinq ou six heures de leçon, — rude et ingrate besogne, — quand ils pourraient enfin goûter quelque repos, ils recommencent leur dur labeur, ils enseignent les éléments à des hommes faits, gratuitement, sans rémunération aucune; parfois même ces maîtres, qui ont tout au plus le nécessaire, fournissent encore la lampe qui éclaire la classe et la bûche qui la chauffe. Cette levée en masse des instituteurs français pour chasser l’ignorance qui les environne peut se comparer h l’entrainement des instituteurs américains entrant on foule dans l’armée fédérale qui combattait l’esclavage. Pour récompenser ce zèle accompagné de si lourds sacrifices, sait-on de quelle somme le ministre de l’instruction publique pouvait disposer? Pour 25,000 instituteurs, il avait
50.000 francs, juste quarante sous pour chacun d’eux I Les pouvoirs publics qui ont refusé de seconder M. Duruy en lui accordant les subsides qu’il réclamait ont été bien .coupables.
Au 1*r janvier 1864, on comptait dans les 37,510 communes 52,445 écoles primaires publiques, dont 20,703 pour les garçons, 17,683 mixtes, et 14,059 pour les filles seules. 818 communes étaient encore dépourvues de toute école, et 18,198 communes l’étaient d’écoles spéciales pour les filles. C’est une immense lacune que M. Duruy s’est en vain efforcé tie combler. De ces écoles communales, 11,099 sont dirigées par des congréganistes, ce qui fait presque une sur cinq. Sur le nombre total des écoles, 18,427 sont jugées bonnes par les inspecteurs, 34,020 laissent à désirer. Les deux tiers environ exigent donc des réformes et des améliorations. Les écoles publiques sont fréquentées plus ou moins régulièrement par 3,413,830 enfants, dont 2,053,674 garçons et 1,360,156 filles. A côté des écoles publiques, 16,316 écoles libres sont ouvertes, dont 13,208 pour les filles et 3,108 pour les garçons. Le nombre total des écoles est donc de 68,761 avec 4,336,368 élèves dont 1,610,674 dans les écoles congréganistes. Comme la population s’élevait à 37,382,225, on trouve une moyenne
FRANCE
■de <0,7 enfants par <00 habitants, une école publique par 712 habitants, une école quelconque par 540 habitants.
La dépense complète pour l’enseignement primaire montait à 58,646,952 francs, dont 25,316,593 francs ont été payés par les communes, 5,203,036 francs par l’État, et 4,905,814 francs par les départements; le reste a été couvert par les revenus des fondations et la rétribution des élèves. L’État ayant accordé environ <,200,000 francs de subsides pour construction de bâtiments d'école, le sacrifice total imposé au budget montaità 6,464,029 francs 70 centimes. En 1871 il s’est élevé à <1,952,200. En additionnant tout ce qu’ont payé les pouvoirs publics, État, départements, communes, on arrive à la somme de 38,042,363 francs, ou environ < franc par tète. Sans parler des États-Unis où certains États dépensent pour l’instruction du peuple <4 et <5 francs par tète levée, en grande partie, par un impôt direct sur le capital, voyez le petit Danemark et les cantons de Zurich et Neufchatel qui donnent 5 francs par tète. Le Canada ne recule pas devant une charge de 4 francs 40 centimes par tête malgré la rareté du capital et les désavantages d’un climat hyperboréen. Comment la France, avec son sol si riche, son beau ciel, ses capitaux si abondants et son budget de 2 milliards, ne pourrait-elle payer autant pour instruire ses enfants que son ancienne colonie ? Le total de tous les traitements scolaires s'élevait à 44,331,473 francs. Pour mettre les bâtiments et le mobilier scolaire dans un état convenable, on estimait qu’il fallait une dépense de 212 millions. L’État accordait environ < million par an et dépensait 50 millions pour le palais de l’Opéra. On prodiguait des milliards dans les villes pour des rues et des boulevards, et on refu-ait tout à renseignement.
Au premier abord, le chiffre des é’èves fréquentant l’école parait assez satisfaisant : l’enquête de 1863 a montré que parmi les enfants de 7 à 13 ans, au nombre de 4 millions environ, il n’y en avait guère que 700,000 qui ne fréquentaient aucune école, ce qui fait à peu près < sur 4^; mais lorsqu’on examine les choses de plus près, on trouve les résultats moins favorables. En effet, un tiers des élèves ne suivent la classe que pendant quelques mois à peine, 48 pour <00 seulement la fréquentent régulièrement pendant toute l’année1.
1. Voici en quels termes affligeants M. Eugène Rendu résume les résultats obtenus :
« La statistique officielle donne le chiffre de 663,360 comme représentant le nombre des enfants de 7 à 13 ans qui no fréquentent aucune école. Mais des enfants inscrits sur les listes scolaires au commencement de l’année, combien, dans les campagnes, sont élèves sur le papier I Nous avons ici dos données certaines.
•« Sur le nombre total des enfants qui étaient censés avoir fréquenté
Quant au degré d’instruction acquise, il correspond au peu d’assiduité dans la fréquentation. Les deux cinquièmes des enfants quittent l'école ayant si peu appris qu’ils auront bientôt tout oublié ; trois cinquièmes à peine profitent de l’enseignement, et encore le tableau do l’instruction des miliciens et des conjoints prouve qu’il faut même rabattre de ce chiffre. En 1863, un tiers des conscrits ne savaient ni lire ni écrire. Sur 100 hommes contractant mariage, 38 ne savaient pas môme signer leur nom, et sur 100 femmes il y en avait 43 qui étaient complètement illettrées1. Si l’on tientcompte de ce fait que beaucoup
l’école en 1866, 1,384,907 , 30 p. 100 environ, ne l’avaient suivie que de 1 à 6 mois; 328,155 l’avaient fréquentée pendant 4 mois; 300,741 pendant 3 j 208,242 pendant 2, et 142,480 pendant 1 mois. C’est-à-dire que 879,538 enfants, le cinquième à peu près de nos prétendus élèves, avaient suivi les cours élémentaires d'une façon absolument dérisoire. La situation ne s'est pas, à l'heure présente, sensiblement modifiée.
« Veut-on envisager cet état de choses sous une autre face?
« En 1806, 594,770 enfants quittaient l’école pour n’y plus rentrer; or, sur ce nombre, 114,071 étaient strictement en état de lire et d’écrire tant bien que mal ; 80,995 ne savaient que lire sans pouvoir écrire. En d’autres termes, 195,060 enfants, soit 32 p. 100, avaient puisé dans les classes une si insuffisante instruction, qu'au moment où nous écrivons ils ont certainement tout ou presque tout oublié.
« Dans 15 départements, de 10 à 15 élèves p. 100; dans 20, de 5 à 10 p. 100; dans 43, de 1 à 5 p. 100 quittent les écoles qu’ils sont censés avoir suivies, sans savoir ni lire ni écrire; dans 46 départements, de 10 à 35 élèves p. 100; dans 24, de 5 à 10 p. 100; dans 15, de 1 à 5 p. 100 sortent des classes sachant lire seulement.
« D’une telle instruction, que restera-t-il au moment du tirage au sort? que restera-t-il dans deux ou trois ans, dans un an même?
« Il ne faut donc pas s'étonner que, dans 23 départements, le nombro des jeunes gens illettrés au moment du tirage dépasse le tiers et même la moitié; que, dans 18, ce même nombre varie entre le quart et le tiers; que, dans 33, il flotte entre le dixième et le quart; que, dans 12 seulement, ce nombre ne s'élève pas au-dessus du vingtième; et, pour compléter, que la moitié des femmes, en France, ne soient pas en état de signer leurs noms. »
1 . L'ignorance des soldats français rejetés, pendant la dernière guerre, en Belgique et en Suisse, a étonné l’Europe et attristé les amis de la France. Les régiments manquent d’hommes capables de tenir la comptabilité, comme le prouve la lettre suivante du maréchal Pélissier :
o Sébastopol, 27 septembre 1855.
n J’ai reçu votre lettre de ce jour, par laquelle vous me rendez compte de la pénurie complète du régiment des zouaves de la garde impériale pour ce qui est de sujets susceptibles de remplir les fonctions de comptables. »
FRANCE
de personnes de la classe laborieuse savent seulement tracer péniblement leur nom, on peut en conclure que presque la moitié de la population est plongée dans l’ignorance, c’est-à-dire qu’elle ne sait point assez lire et écrire pour que cela lui soit de quelque ulilité.
Et ce n’est pas tout. Quelque affligeant que soit ce chiffre, comme il n’indique qu’une moyenne, il ne donne pas une idée exacte de l’ignorance qui règne dans une grande partie do la France. Une carte statistique publiée en 1867 par M. Manier, sous les auspices du ministère de l’instruction publique, permet de mieux apprécier tout ce que la situation a de déplorable. Sur cette carte les départements sont teintés de couleurs différentes d’après le nombre de conscrits illettrés qu'ils ont eus de 1857 à 1861. Le blanc indique ceux où il ne s’en est Irouvé que 5 sur 100 ne sachant ni lire pi écrire, et le noir, à l’autre extrémité de la gamme des tons, ceux où il y en avait 66, c'est-à-dire les deux tiers. Or on n’en rencontre que i dans la première catégorie : le Doubs, le Bas-Rhin, la Meuse et la Haute- Marne, tandis que 25 se trouvent relégués dans la dernière classe, qui comprend toute la Bretagne, tout le centre de la France et plusieurs départements du Midi1. Comme un orateur l’a très-bien dit dans une discussion récente au sein de la Chambre des députés, celte carte do l’instruction populaire en France ressemble à un ciel noir et sombre dont quelques rares percées de lumière font ressortir l’opacité. Dans certains départements, l’ignorance des femmes est presque aussi générale que dans le royaume do Naples ou en Espagne. Ainsi dans l’Ariége 14 sur 100 seulement ont pu signer leur contrat de mariage; dans les Pyrénées-Orientales, 17; dans la Haute -Vienne, 19; en Bretagne, de 22 à 24.
Est-il possible qu’on tolère plus longtemps une situation aussi triste, aussi humiliante dans un pays de suffrage universel où chacun, homme et femme, devrait au moins savoir lire et écrire? 11 est effrayant dépenser que les destinées d’un pays comme la France et par suite celles de l’Europe entière, dépendent du vote d'une foule incapable de s’éclairer par elle-même et de discerner son véritable intérêt. Il est incontestable que les revers récents de la France ont pour cause immédiate l’ignorance combinée avec le suffrage universel. Si le peuple français avait été plus éclairé, il n’aurait pas délégué tous les pouvoirs à un souverain incapable qui l'a précipité dans un abîme de maux. Comme la nation Suisse ou les États-Unis, il aurait conservé en ses mains la direction de ses destinées.
1. Cette carte est destinée aux bibliothèques scolaires; mais elle devrait être envoyée à toutes los administrations communales des départements en retard, afin que, voyant leur infériorité dénoncée eu couleurs humiliantes , elles s’efforcent enfin de s’en relever.
SITUATION DE L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE AU 1er JANVIER 1804*.
Sur les 37,510 communes 19,312 ont des écoles spéciales pour filles; 48,198 en sont dépourvues.
Communes entri tenant une on plusieurs écoles pu-
bliques pour garçons, ou mixtes 34,666
Communes légalement réunies à d'autres communes . 1,880
Communes pourvoyant & l’instruction gratuite des enfants indigents dans une école libre 146
Communes n’ayant pas rempli les obligations imposées par la loi 813
Total 37,510
Écoles publiques de garçons 20,703
— mixtes pour les deux sexes 17,683
— de Hiles 14,059
Total 52,445
Écoles privées de garçons et mixtes 3,108
— de Hiles 13,208
Total 16,316
Total général G8,7< 1
Écoles laïques 51,555
Écoles congréganistes de garçons 2,5021
Sur les 52,445 écoles publiques 4,869 sont entièrement gratuites.
Écoles protestantes 1,198
— israélites 79
— autorisées par les conseils départementaux
à recevoir des enfants de différents cultes. 209
Sur les 52,445 écoles publiques 16,754 laissent à désirer.
1. Nous croyons devoir donner la situation à l’époque de la publication du grand rapport de M. Duruy, parce que les relevés faits depuis sont bien, moins exacts et moins complets.
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Pour que toutes les communes aient des locaux convenables, il faudrait dépenser :
Pour les écoles de garçons 131,12 2,693 fr.
— de filles 61,246,713
Total 195,369,406 fr.
Le mobilier scolaire est insuffisant dans 43 pour 100 des écoles. D’après les résultats constatés par l’inspection, l’enseignement est bon dans 35 pour 100 des écoles, insuffisant ou mauvais dans 65, proportion peu satisfaisante.