‹ L'instruction morale a l'école (devoir et patrie)Chapitre 13 sur 67 · JACQUES LE VRAI RICHE · texte numérisé non relu

JACQUES LE VRAI RICHE

Quand j étais petit enfant, vivant au village, chez ma grand’mère, nous avions pour voisin Jacques, que mes vieux parents appelaient le bon Jacques, et que nous autres appelions le père Jacques.

Le père Jacques avait pour tout bien au monde un pré, une maison, plus trois beaux garçons et une toute petite fille : nous nous plaisions ensemble, avec l’ainé surtout, qui était déjà fort et aussi bon que son père et sa mère. Nous allions tous deux à Técole, et en route il m’encourageait à l’étude, car je n’aimais guère à apprendre. A la sortie, il me défendait contre ceux qui me cherchaient noise : tout petit que j’étais, j’avais le talent de me faire des affaires avec tous les querelleurs ; et puis ensuite, quand nous étions seuls, il me grondait. Mais nous n’en restions pas moins bons ainis.

C’étaient là toutes les richesses du père Jacques. C’était peu; mais il paraissait heureux, et il était toujours gai, vu que tout son monde l’aimait et le vénérait, et il les aimait lui-même tendrement. C’était un homme juste avec les siens, on lui obéissait avec plaisir.

Or il arriva, en 1846, l’année de la grande inondation,

l'instruction morale a l’école

que la rivière grossie couvrit le beau pré et aussi une terre voisine qui formaient presque tout le bien du père Jacques. Ce n’était pas la première fois que ce malheur lui arrivait; mais, pour la première fois, l’eau en se retirant ne laissa à la place du terrain qu’un amas de galets et de sable. Le bien du père Jacques, terre et pré, était perdu.

Presque au même moment, le feu prit chez lui : nous

— Nous n’avions pas encore de pompe au village.

n’avions pas encore de pompe au village; tout le monde regarda brûler la maison, et après la maison l’écurie, d’où l’on ne sauva qu’à grand’peine la vieille vache qui était tout le bétail de la mère Jacques.

Jacques était ruiné, car, dans ce temps-là, on ne connaissait guère les assurances : tout ce qu’avaient amassé le travail de son père, le sien, celui de sa brave femme, tout enfin avait disparu. Les voisins le plaignaient, et disaient quand il n’était pas là : — Encore s'il n’avait pas ses quatre enfants. Il a ses bras et ceux de sa femme; à eux deux, ils se tireraient d’afiàire, car ils

LES DEVOIRS ENVERS LES PARENTS

sont courageux. Mais comment nourrir tous ces petits : ils ne peuvent travailler, et ce n’est pas le brave Jacques qui les enverrait mendier : il est trop bon père et trop lier de ses garçons.

Ma grand’mère seule ne pensait pas comme les aulres :

— Vous plaignez Jacques, disait-elle, parce que vous le croyez sans ressources. Et je vous dis, moi, qu’il est le plus riche et le plus heureux de ce village, et peutêtre de tout le pays. Lequel d’entre nous a des enfants aussi obéissants, aimant autant leurs parents, et aussi robustes?

Vos maisons vieilliront avec vous; vos meubles, vos charrues et vos outils s’useront; votre bétail périra et votre argent se dépensera. Mais les enfants de Jacques grandiront, et au jour du besoin, il les trouvera pour lui servir d’appui et lui faire honneur.

Ma grand’mère avait deviné la vérité et l’avenir. Jacques est vieux aujourd’hui, et bien cassé, ainsi que sa femme: il leur a fallu travailler durement et se priver pour donner à leurs quatre enfants le pain et Vimtruction, mais enfin les voilà hors de misère : l’aîné, mon ami, est devenu capitaine d’artillerie; le second, qui est resté au pays, a réussi, avec son père, à enlever pelle par pelle le sable et les galets qui cachaient leur terre : ils y ont mis tous leurs moments de répit pendant neuf années. Après quoi le fils a eu l’idée de s’entendre avec les autres propriétaires riverains pour organiser un syndicat, c^est-à-dire une association qui a construit et qui entretient des digues pour arrêter les inondations. Sa capacité l’a fait rechercher depuis pour diriger d’autres entreprises d’agriculture; et le voilà propriétaire aisé, et adjoint au maire de sa commune. Les autres enfants du père Jacques n’ont pas moins bien marché.

Quant au père et à la mère Jacques, lorsqu’on les félicite d’être hors de tant d’embarras, ils répondent en

l’jnstrüction morale a l’école

souriant : qu^ils n^ont jamais été à plaindre^ puisque leurs enfants n’ont jamais cessé de les aimer et de les honorer,

RÉSUMÉ

Page 1