LES DEVOIRS DE L’ÉCOLIER
amour pour la patrie seront bien plus exposés à faiblir dans les moments de dangers, de privations et de revers : il ne sera pas réconforté par la connaissance de toutes les belles et grandes choses qu’on apprend dans les livres, et surtout dans l'histoire de France.
U État ne veut donc pas d'ignorants ; aussi le Gouvernement de la République a décidé, le 28 mars 1882, que les parents seraient désormais obligés de donner à leurs enfants l’instruction primaire, soit en les envoyant àTécole, soit en les faisant instruire dans la famille : il ne leur est donc plus permis de laisser vaga> bonder leurs enfants, ni de les abandonner à l’ignorance, pas plus qu’il ne leur est permis de les priver de nourriture et de vêtements. C’est ainsi qu'on a établi l'instruction obligatoire pour tous.
Votre instituteur, mes enfants, est choisi par l’État. C’est comme si le gouvernement lui disait : — Va ! je te remets ces enfants. Ils devront lobéir, te respecter et t'écouter^ parce que tu dévoues ta vie pour les sauver de I ignorance: tu feras d’eux des enfants capables de servir leur famille, des hommes sachant aider leurs semblables, des patriotes aimant leur pays et prêts à le défendre au jour du danger. Fais cela, et tu seras honoré de tous. Car c'est la France de l'avenir que tu as dans les mains.
TROISIÈME LEÇON
l’école d’autrefois et l’école d’aujourd'hui
— Mes enfants, je n’ai plus rien à ajouter sur vos devoirs d’écoliers. M. l’inspecteur vous a tout dit; et j’ai bien vu, à votre manière de prendre des notes, que ses explications vous intéressaient.
D’ailleurs, aujourd'hui, tout le monde s'intéresse aux choses de l’instruction. Ce n’est pas comme autrefois, quand on disait « qu'il ne fallait pas trop instruire le peuple, parce qu' alors il ne se laisserait plus mener y). Et
l’instruction morale a l’école
vous savez où on le menait. A des guerres comme celle de 1870, d’où nous sommes sortis après avoir perdu plus de cent mille soldats, sans parler des
On voyait passer la tète d’un bœuf ou d'un âne.
5 milliards qu’il a fallu payer, et des Alsaciens- Lorrains que les Allemands ont gardés sous leur coupe. Ah! oui, ceux qui ont vu ces choses font bien d’aimer l’instruction, de vouloir qu’on instruise leurs enfants, pour qu’ils comprennent les affaires du pays et qu’ils ne se laissent plus tromper par des gouvernements comme celui de Napoléon III.
Mais ce qui me fait plus de plaisir encore, c’est que la jeunesse d’aujourd’hui est elle-même plus assidue à l’étude et plus attachée à l’école que celle du temps jadis.
Ce n’est pas pourtant que les enfants d’à présent aient l’âge de raison en venant au monde : les enfants seront toujours les enfants; ils aimeront toujours à rire et à s’amuser. Et c’est tant mieux. D’où vient donc la différence?
D’une chose bien simple ; ce ne sont pas les enfants
LKS DEVOIRS DE l’ÉCOLIER
qui ont cliangé, mais c'est V école. Celle d’aujourd’hui ne ressemble pas plus à celle d’autrelois qu’une belle maison ne ressemble à une étable.
Étable est bien le mot, car de mon temps seulement, quand j’étais écolier comme vous, voilà bientôt trente ans, il y avait encore quantité de communes où l’on n’aurait pas même fait le sacriflce d’une maison entière pour y mettre l’école. On n’accordait à l’instituteur que la moitié d’une pauvre masure, et l’autre moitié souvent servait d’écurie. Aussi de temps en temps, comme la cloison n’allait pas jusqu’en haut, on voyait passer la tête d’un bœuf ou d’un âne, qui regardait cette assemblée d’enfants avec de gros yeux étonnés ; et il était rare que la leçon se terminât sans avoir été interrompue par les braiements de l’un ou par les mugissements de l’autre. Gela faisait de drôles d’élèvQS. Ajoutez que les enfants avaient les pieds dans le fumier, en sorte qu’ils avaient tout à fait l’air d’être traités comme des bestiaux.
QUATRIÈME LEÇON
LES MAITRES d’aUTREFOIS ET LES MAITRES D AUJOURD’HUI
Quant au maître, il n’était guère mieux traité : ses soins et son dévouement étaient si mal rétribués en argent, qu’il n’avait pas de quoi se nourrir. Et Fusage, dans beaucoup de communes, voulait qu’il allât demander sa nourriture chez les gens du village, un jour chez l’un, un jour chez l’autre. Ainsi cet homme, le plus instruit et parfois le plus méritant de la commune, était considéré à l’égal d’un mendiant. Tellement les ignorants., qui étaient alors les plus nombreux^ comprenaient peu le prix du savoir. Et encore, bien heureuses les communes où il y avait une école; quoique laide et incommode, on s’y instruisait toujours un peu, et il s’y formait une génération d’hommes plus éclairés que leurs devanciers.
l’instruction morale a l’école
Mais beaucoup de pays n’avaient ni école, ni instituteur. En 1821, il y avait plus de 11,000 communes où les écoles manquaient tout à fait. Seulement, dans les foires de quelques cantons, on voyait se promener des hommes qui avaient une plume passée dans la ganse de leur chapeau et un encrier attaché devant leur habit : c’étaient des maîtres d’école. Ceux qui apprenaient à lire seulement n’avaient qu’une plume; ceux qui enseignaient aussi l’écriture en portaient deux ; enfin, quelques-uns en mettaient trois : cela voulait dire qu’ils connaissaient le calcul. Ceux-là passaient pour des savants. Les gens louaient leurs services pour un mois, deux mois, plus ou moins, et les emmenaient avec eux. Jugez de ce que les enfants pouvaient apprendre pendant ces quelques semaines-là, et s’ils avaient tôt fait de l’oublier, quand le maître était allé porter ses plumes ailleurs!
Aujourd’hui toutes les communes de France ont au moins une école. Il reste bien encore quelques exceptions, d’ailleurs très rares, à peine 200 communes sur 36,000, mais ces communes-là sont honteuses de se voir tant en retard, et bientôt elles auront rattrapé les autres.
Quant aux écoles, elles sont pour la plupart des bâtiments sains et convenables; beaucoup sont de belles maisons, et même des palais, superbes à voir et agréables à habiter, car il n’y manque ni air, ni lumière, ni propreté.
Les maîtres abondent et, sans les flatter, on peut dire qu’ils sont tous instruits ; ils ont travaillé pour cela des dix et douze ans, et ils ont obtenu ainsi des brevets qui prouvent leur capacité.
Voilà pour quelle raison les enfants d’aujourd’hui n’ont plus peur de l’école. Et vous l’aimeriez encore cent fois davantage si vous pouviez la comparer avec les écoles du temps jadis, où l’on s’asseyait dans le fumier et où l’on ne pouvait pas finir de réciter sa leçon sans avoir la parole coupéepar l’âne ou la vache d’à côté.
LES DEVOIRS DE l’ÉCOLIER
PREMIER RÉCIT
LA DERNIÈRE LEÇON DE FRANÇAIS. — RÉCIT d’UN PETIT ALSACIEN
Imité D’Alphonse Daudet.
Ce matin-là j’étais très en retard pour aller à Fécole, et j'avais graiid’peur d’être grondé, d’autant que M. Hamel nous avait dit qu’il nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier mot. Un moment Fidée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs. Le temps était si chaud, si clair ! Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes; mais j’eus la force de résister, et je courus bien vite vers l’école. J’entrai tout essoufflé.
Vous pensez si j'étais rouge et si j’avais peur. Mais M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement : — Va vite à ta place, mon petit Frantz; nous allions commencer sans toi. J’enjambai le banc , et je m’assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu’il ne mettait que les jours d’inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d’extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l’ancien maire, l’ancien facteur, et puis d’autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste; Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords, qu’il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.
Pendant que je m’étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et
l’instruction morale a l’école
grave dont il m’avait reçu, il nous dit : — Mes enfants^ cest la dernière fois que je vous fais la classe, L ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que / allemand dans les écoles de V Alsace et de la Lorraine,., Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui ^ c'est votre dernière leçon de français. Je vous prie d être attentifs, »
Ces quelques mots me bouleversèrent. . . ma dernière leçon de français !... Et moi qui savais a peine écrire ! Je n’apprendrais donc jamais. Il faudrait donc en rester là... Comme je m’^en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids et à faire des glissades sur la Saar, Mes livres, que tout à l’heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma gramniaire, mon histoire de France, me semblaient à présent de vieux amis, qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C’est comme M. Hamel : l’idée qu’il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions qu’il m’avait infligées.
Pauvre homme! C’est ea l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de Ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la Patrie qui s’en allait!...
DEUXIÈME RÉCIT
la dernière leçon de français. — RÉCIT d’un petit alsacien
[fin)
J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis appeler mon nom; c’était mon tour de réciter. Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse
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règle des participes, bien haut, bien r1;ur, sans une faute, mais je m’embrouillai aux prenïiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J’entenda ' M. Hamel qui
M. Hamel écrivit aussi gros qu’il put : Vive la France I
me parlait : — Je rie te gronderai pas, mon petit Frantz; tu dois être assez puni,.. Voilà ce que c’est. Tous les jours on se dit : — Bah! j’ai bien le temps, j’apprendrai demain. — Et puis, tu vois ce qui arrive... Ah! ç’a été le grand malheur de notre Alsace, de toujours remettre son instruction à demain ; maintenant ces genslà, les Prussiens, sont en droit de vous dire : — Comment! vous prétendez être Français, et vous ne savez ni paider ni écrire votre langue!... Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n’est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire. Vos parents n’ont pas aasez tenu à vous voir instruits ; ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus.
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Moi-meme, je n’ose pas dire que je n’aie rien à me reprocher.
Alors, d’une chose à une autre, M. Hamel se mit à nous parler de la longue française^ disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide, qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que quand un peuple tombe esclave^ tant qu'il garde bien sa langue natale^ e est comme s il tenait la clef de sa pinson... Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon; j’étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu’il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n’avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n’avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu’avant de s’en aller, le pauvre cher homme voulait nous donner tout çon savoir, nous le faire entrer dans la tête d’un seul coup. Car il devait partir le lendemain, quitter le pays pour toujours!
Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. La leçon finie, on passa à l’écriture.
Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde i « S^tauce, Jhùaccl S^iauce , ' À)ùacc \ » Gela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe, pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s’appliquait, et quel silence 1 .
Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le BA, BE, BI, BO, BU. Là-bas, au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes et tenait son abécédaire à deux mains ; il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait, lui aussi. Sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah! je m’en souviendrai^ de cette dernière classe...
Tout à coup l’horloge de l’église sonna midi. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de
LES DEVOIRS DE l’ÉCOLTER
l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand. — Mes amis, dit-il, je,,, je,.. Mais quelque chose l’étouffait; il ne pouvait pas achever sa phrase.
Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put ; « VIVE LA FRANCE ! » Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et sans parler, avec sa main, il nous faisait signe : — C^est fini,.. Allez-vous-en.
RÉSUMÉ