FRÈRES ET SŒURS. — CAMARADES
— Voilà Antoine et Jacques qui arrivent bras dessus, bras dessous, comme d’habitude, en causant et en riant. Il paraît qu’ils ne peuvent pas se quitter.
— Monsieur^ nous faisons comme tout le monde : il faut bien avoir des amis, sans cela on ne rirait jamais bien.
— Voilà qui est parfait, mon Jacques. On ne serait jamais content, si l’on n’avait pas d’amis. Ce que tu dis là, sais-tu qu’un grand philosophe grec l’avait déjà dit, deux mille ans avant toi ? Oui, c’est Aristote qui a dit ceci :
« Quel est Vinsensé qui voudrait posséder tous les biens de la terrey si on les lui offrait à la condition de n^ avoir jamais un ami pour assister à son bonheur et le partager ?'»
En effet, aucun homme de bon sens n accepterait un
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pareil marche, et celui qui y aurait consenti ne tarderait pas à s’en repentir; l’ennui l’aurait bientôt consumé et il serait malheureux, comme Robinson dans son île déserte.
La plupart des enfants ont des compagnons tout trouvés, que la nature elle-même leur donne. Ce sont leurs frères et sœurs. L’école en offre d’autres à tous les enfants qui la fréquentent : c’est là en effet qu’on rencontre des camarades.
Les meilleurs des camarades sont toujours les frères et sœurs : ils sont nés des mêmes parents ; ils ont été élevés ensemble et de la même façon; ils ont eu les mêmes jeux, les mêmes plaisirs et les mêmes peines. Gela suffît pour les unir d’amitié.
Ce sont des raisons toutes semblables qui font que d’ordinaire les camarades s’aiment entre eux ; l’habitude de vivre ensemble, de jouer, d’étudier côte à côte, lie les enfants les uns aux autres.
Rien n’est plus utile pour former les caractères que de bonnes liaisons: on y apprend à se faire des concessions réciproques et à s’entr’aider. Ainsi, dans les jeux, il y a des règles qui sont les mêmes pour tous : on s’accoutume à s’y plier. Hier^ eh jouant aux barres, je vous voyais quand Louis n’a pas voulu se reconnaître prisonnier : vous vous êtes réunis, vous lui avez fait voir qu’il avait tort, et, comme il s’est obstiné, il a fallu qu’il quittât le jeu. Allons, Louis, il n’y a pas de quoi avoir honte, mon enfant. Vous êtes venu ensuite avouer votre tort, vous avez repris votre place dans le jeu: et tout cela prouve que, si vous êtes vif, vous finissez cependant par vous rendre à la justice.
Ces petits accidents-là vous instruisent. C’est déjà un apprentissage de la vie en société, telle qu’il faudra la pratiquer plus tard.
Toutefois, il faut encore que vos amitiés soient bien choisies: il ne faudrait pas faire comme Jean Falot. Vous le connaissez, vous, Jacques?
— Oui, monsieur, c’est lui qui se sauvait à tout mo-
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ment à la ville; il disait qu’il s’amusait dans les rues avec les gamins de là-bas.
— Oui, et puis un jour on est venu nous raconter qu’il s’était fait prendre avec une bande de filous qui volaient aux étalages des boutiques. On l’a jugé et mis dans une maison de correction. En voilà un que les mauvaises compagnies ont perdu.
Voulez-vous un bon moyen de reconnaître les gens de mauvaise compagnie : la plupart du temps, ils profitent d’un moment où ils sont seuls avec vous pour vous demander ou pour vous conseiller des choses qu’ils n’oseraient ni vous demander ni vous conseiller en face de vos parents ou de votre maître. Quand un camarade vous parle ainsi, répondez-lui: — « Je veux bien, si mon père ou si mon maître y consent. Allons-y de ce pas, veux-tu?» S’il refuse, soyez sûrs que la chose n’était pas honnête, et que la compagnie d’un pareil enfant n’est point ce qu’il vous faut.
DEUXIÈME LEÇON devoirs envers les camarades [suite)
Ce n'est pas tout de choisir des camarades^ il faut encore savoir les garder, s’accorder avec eux. Pour cela, il faut être justes et bons à leur égard.
La justice passe la première, parce que avant tout, il ne faut faire tort à personne. Les enfants sont trop portés parfois à ne songer qu’à eux-mêmes; alors ils sont égoïstes, ils veulent gouverner les jeux à leur fantaisie, ou se faire servir par les autres, ou même prendre pour eux ce qui appartient à leurs camarades.
Quelques-uns sont pires encore : ils ne peuvent souffrir que les autres soient contents; tout ce qu’on donne à leurs camarades, que ce soient des caresses ou n’importe quoi, leur fait de la peine : on dirait que le monde entier leur revient de droit, et que tout ce qui arrive de bon aux autres leur est volé. Ceux-là sont des jaloux.
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Jaloux et égoïstes sont également vite délaissés de leurs camarades: comme ils se doutent bien eux-memes de leur méchanceté, ils n ont pas la conscience tranquille, et le plus souvent ils sont de mauvaise humeur.
Jaloux et égoïstes sont vite délaissés.
Aussi on s’aperçoit bientôt que leur société rapporte peu d’agréments et beaucoup d’ennuis^ et on les laisse pour ce qu'ils valent. Alors ils finissent par reconnaître qu’ils ont encoçe plus* besoin des autres que les autres n’ont besoin d’eux.
Pour échapper à ces défauts, vous devez d’abord vous dire sérieusement qu’im enfant en vaut un autre. En effet, tous, vous êtes de personnes, et ces petites personnes une fois grandes seront égales devant la loi et devant tout le monde.
Entre vous, il n’y a point de différences, excepté celles du savoir et du mérite ; et celles-là, c’est seulement à vos supérieurs, parents et maîtres, qu’il appartient d’en juger. Ce n’est pas avons de dire : — Je suis plus avancé ou je suis .plus sage que mes camarades. Ce sont là des
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propos de vantard. Les enfants raisonnables savent bien qu’à leur âge on n’est encore bien avancé en rien : on ne fait que de commencer, et ce n’est pas le moment de se glorifier.
Les enfants doivent donc se traiter mutuellement avec respect; et ils doivent laisser à chacun ce qui lui appartient, se contenter de leur lot et ne pas convoiter celui du voisin. Voilà pour leur âge les règles de la justice.
Maintenant, avec tout cela, comme vous n’êtes pas encore parfaits, il peut bien vous arriver quelquefois de manquer à la justice. Le mal n’est pas impardonnable, si vous vous dépêchez de le réparer. Quand vous avez fait tort à un camarade, rappelez-vous ce proverbe : « Ne laisse pas le soleil se coucher avant de Cêtre réconcilié avec celui que tu as blessé. » Il n’y a pas de honte à reconnaître qu’on a mal fait, et à le dire ; au contraire cela prouve qu’on n’y avait point mis de méchanceté.
Quand vous croyez qu’on vous a fait tort, songez que vous pourriez bien vous tromper, et que vous n’êtes pas sûr de n’être pas vous-même fautif. Si ce n’est pas cette fois-là, c’est peut-être une autre fois. Si ce n’est pas envers ce camarade, c’est envers quelque autre. Alors avant de vous fâcher, faites seulement celle réflexion : « Quand il m’est arrivé de faire tort à quelqu’un, j’aurais été bien heureux si ce quelqu’un était venu à moi, en me tendant la main et en me disant : Soyons amis, que tout soit oublié! Eh bien, je vais faire, pour celuici, qui m’a fait du mal, ce que j’aurais voulu que l’autre fît pour moi. »
Ne pas faille à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit : toute la justice est là.
Faire à autrui ce que vous voudriez quon fît pour vous, c’est là la charité. Il est encore plus beau d’être charitable que d’être seulement juste. Mais il faut être juste d’abord.
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TROISIÈME LEÇON aînés et cadets : l’égalité
Aînés et cadets, les enfants sont tous égaux clans la famille.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Avant la grande Révolution française de 1789, le premier-né mâle comptait pour ainsi dire tout seul : l’héritage était presque tout pour lui; les filles et les cadets n’en obtenaient qu’une parcelle insignifiante. Et même^ dans les familles nobles, l’ainé seul portait le titre de son père.
Plus d’une fois on vit le cadet mendier l’hospitalité à la porte du château de son frère, et crier misère au seuil de la maison où il était né. C’était ce qu’on appelait le droit d’aînesse. Quant aux sœurs, aînéçs ou cadettes, elles n’héritaient pas du tout dans les familles nobles; et dans les autres, elles n’avaient qu’une petite part. Aussi, bien souvent, elles étaient forcées d'entrer au couvent.
L’aîné se regardait comme d’une espèce supérieure à ses frères et sœurs : il les dédaignait.
Eux, de leur côté, se demandaient ce que leur aîné avait fait pour mériter tant de privilèges, et ils se disaient : — « Il n’a eu que la peine de venir au monde le premier, » Ils trouvaient alors la prospérité de cet aîné injuste et maudissaient leur propre condition.
En France la Révolution a aboli cette iniquité, avec beaucoup d’autres. Les enfants d’une même famille ont droit égal à l’héritage de leurs parents, et droit égal à porter leur nom.
La loi permet seulement au père de prélever un quart de ses biens pour avantager l’un de ses enfants ; ce qui est un moyen de récompenser les enfants dévoués.
Rien de plus juste que ce p7n7icipe rfu partage égal.
Ainsi, voilà Pierre et Louis Guillot. Ils n’ont pas le même âge. Quel âge avez-vous, Pierre?
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— Onze ans et demi, monsieur.
— Et votre frère seize ans ; il travaille depuis deux ans déjà chez M. Franche, le menuisier. Le voilà qui vient de passer ouvrier, et même il gagne sa nourriture et un peu d’argent. Il ne coûte plus rien à votre père, au contraire^ il aide le ménage, c’est un garçon courageux et un bon fils. Il a donc plus de mérite que vous, mon Pierre, qui ne pouvez encore rien faire, excepté à l’école.
— C’est vrai, monsieur, mais quand j’aurai mon certificat d'études, je ferai comme lui.
— Bien dit, mon enfant, vous ressemblerez à votre aîné! Mais, malgré cela, il aura toujours commencé quatre ans au moins avant vous ; cela lui fait une avance et vous ne le rattraperez pas, il aura toujours plus d’années de travail et par conséquent plus de mérite. Eh bien! quand il faudra partager les champs de votre père, croyez-vous que Louis aura une plus grosse part ?
Pas du tout. Il n’aura que sa moitié, comme vous. Et je le connais, si on lui offrait davantage, il n’en voudrait pas. Il dirait : — Nous sommes frères, nous sommes égaux. Et c’est la vérité.
QUATRIÈME LEÇON l’obéissance aux aînés
— Mais, monsieur, l’autre jour, mon père me disait que mon frère était l’aîné, et qu’il fallait lui obéir. Comment cela se fait-il, si nous sommes égaux?
— Mon enfant, vous êtes égaux devant la loi, et vous serez égaux pour le partage. Mais cela n’empêche pas les différences d’âge et de raison. Et vous savez bien que si vous n’aviez pas votre aîné pour vous conseiller ou pour vous défendre à l’occasion, vous seriez embarrassé plus d’une fois.
Et puis, ce n’est pas tout : dans une famille, si le père ou la mère vient à manquer, qui aidera le survivant à
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élever la petite famille? Le frère aîné, ou la sœur aînée.
Et si père et mère s’en allaient, qui pourrait les remplacer? Le grand frère, la grande sœur, pourvu toutefois qu’ils aient assez d’âge et de force.
Ce sont là des malheurs exceptionnels. Mais ce n’est pas seulement dans ces terribles cas que les aînés sont des suppléants tout désignés pour leurs parents : tous les jours ils peuvent les aider, les décharger d’une partie des soins de la maison, veiller sur les plus jeunes, leur donner Texemple de l’obéissance, du travail et du respect pour les parents.
En revanche, puisque fes aînés se rapprochent des, parents par leurs fonctions, il est juste que les cadets les aiment un peu à la façon dont on aime ses parents, et qu’ils écoutent leurs avis.
11 est beau de voir une famille où tous, grands et petits, s’entendent pour rendre la vie plus douce aux parents, par leur obéissance, par l’application de chacun à son devoir, et surtout par leur bonne entente : car rien ne réjouit plus le cœur d’un père et d’une mère que de voir leurs enfants vivre en bon accord : ils trouvent là comme une promesse que leur famille sera toujours forte et heureuse,
CINQUIÈME LEÇON devoirs envers les vieillards
— Mes enfants, je viens de vous voir saluer le vieux M. Franche : c’est très bien. Nous devons le respect aux anciens. Je vois que vous ne l’oubliez pas.
D’ailleurs il ri’y a rien de plus naturel que ce mouvement de respect à la vue d’un vieillard : c’est là un sentiment juste. Il faut même étendre ce respect à toutes les personnes d’âge.
Il faut d’abord honorer les vieillards. Ils sont les égaux de vos parents.
Il faut aussi les écouter. Iis ont beaucoup de choses
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h vous apprendre : ils ont l’expérience de la vie. C’est là la chose la plus nécessaire pour se bien conduire : sans Texpéricnce des autres, chacun de vous aurait tout à apprendre par lui-méme; ce serait comme s’il était le premier homme et seul sur la terre. Or l’expérience n’appartient qu’aux vieillards : écoutez-les donc avec déférence et avec reconnaissance.
Il faut être complaisant pour les vieillards. Ils ont à porter le fardeau de l’àge et ses ennuis : il faut les en soulager en leur offrant vos petits services*.
On reconnaît les enfants qui ont mauvais cœur à la facilité qu’ils ont de rire des vieillards, de leurs infirmités, de leurs manies. Ces manies qui semblent ridicules, sont plutôt à plaindre et à respecter^ car elles sont encore des infirmités. Que diriez-vous d’un fils qui rirait des mains de son père, parce qu’elles sont devenu, es calleuses et tremblantes à force de labeur? Vous diriez que c’est un méchant cœur. Eh bien! les manies des vieillards sont comme les rides sur des mains qui ont trop travaillé : songez qu’elles sont les marques du temps et des peines de la vie, et vous n’aurez plus envie de vous en moquer.
PREMIER RÉCIT