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LA POLITESSE

Pour mériter le respect, il faut encore une chose, dont il me reste à vous parler. Il faut être poli, avoir de bonnes manières.

Les bonnes manières sont la première marque à laquelle se reconnaît un enfant bien élevé, c’est-à-dire élevé dans le respect des autres et de lui-même. On les apprend par l’usage, dans la fréquentation des bonnes compagnies.

Mais il faut bien remarquer que les bonnes manières ne\ se bornent pas à savoir saluer les gens, ni à les aborder^

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les entretenir et les quitter avec les paroles et l’attitude convenables. Ce sont là les dehors de la politesse : il faut que nos sentiments répondent à ces apparences. Quand on fait des politesses aux gens, on prend un air bienveillant et respectueux envers eux; eh bien! il faut être vraiment tel que Von paraît, sans quoi la politesse ne serait qu^un masque.

Quelques-uns s’imaginent que la politesse et les bonnes manières ne sont nécessaires qu’en présence des étrangers^ et qu’avec les parents et les camarades on peut s’en passer.

C’est là une erreur grossière. La familiarité ne consiste pas du tout à être impoli ou brutal relie consiste à montrer plus d’amitié aux gens et à les questionner plus volontiers sur leurs affaires intimes. Mais il ne faut pas que le respect en souffre. Parce que l’on connaît assez les gens pour se plaire en leur compagnie, est-ce une raison pour les respecter moins qu’on ne respecterait le premier venu?

Un enfant de France doit veiller plus qu’un autre enfant à être poli et à avoir de bonnes façons, parce

que la nation française a toujours passé pour la plus affable et la plus polie du monde : il faut soutenir notre bonne réputation.

QUATRIÈME LEÇON la franchise

La première qualité d’un enfant qui veut n'avoir jamais honte de lui-même, c’est la franchise. Celui qui ment ne peut jamais tenir la tête droite ni regarder en face comme un autre.

Quelques-uns mentent par vanité pour se faire valoir en racontant de belles choses qidils idont pas faites. Ils se disent: — Qu’importe! je ne fais de tort à personne.

LE RESPECT DE SOI-MÈME

Ils s’en font beaucoup à eux-mêmes : car on finit par les connaître pour ce qu’ils sont; on ne les croit plus et ils apprennent alors à leurs dépens combien il est honteux d’être écouté avec défiance, et de lire dans les yeux de ceux à qui l’on parle cette réponse : Menteur !

D’autres mentent pour déguiser leur faute et éviter la punition. Ceux-là commettent une lâcheté. Un brave enfant est celui qui déclare tout franc ce qu’il a pu faire de mal. Celui-là, on l’estime quand même, et on a de l’indulgence pour lui : Péché avoué est à moitié pardonné.

En effet, avouer sa faute, c’est déjà se punir soimême.

Franc et Français ne sont qu’un seul et même mot.

Le menteur, une fois qu’on le connaît, est comme un sourd-muet ; tout ce qu’il peut dire ne sert de rien : on ne l’écoute pas.

PREMIER RÉCIT

SAUVÉ PAR LA GYMNASTIQUE Récit d'un soldat

Nous étions assis autour du feu de bivouac, tous les soldats de Uescouade mêlés, les réservistes avec les autres ; la soupe du soir mangée, on attendait que le sommeil vînt nous prendre ; les conversations et les plaisanteries commençaient déjà à s’éteindre:

— Sergent, dit tout à coup le caporal Blanc s’adressant à notre chef de section, vous avez l’air fâché. Seriez-vous mécontent de nous, sergent?

Chacun, en entendant cette question, releva la tête, et se mit à regarder avec un peu d’inquiétude le vieux sergent Fauverge : cartons ses hommes l’aimaient et le craignaient, et nous ne redoutions rien tant qu’un reproche de lui.

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— Non, mes enfants, non ; je ne suis pas fâché contre vous... Et pourtant, reprit-il entre ses dents, en mordant les poils de sa vieille moustache, pourtant...

— Pourtant quoi? sergent. Est-ce que tout le monde n’a pas fait de son mieux aujourd’hui à la grande manœuvre ?

— Nous y voilà justement. Pour marcher en rang, pour faire un feu de peloton, cela ne va pas mal. Mais pour courir et sauter, ah ! mes pauvres enfants, si vous pouviez vous voir par derrière... ! quand il s^agit de franchir un fossé, on dirait une ligne de canards qui vont se mettre à l’eau. Non, voyez-vous, la gymnastique, ce n’est pas votre fort !

La gymnastique, cependant, ne vous y trompez pas, mes amis : c’est la moitié du soldat. Tenez, moi qui vous parle... Enfin, suffit!

— Sergent, reprit le caporal, vous aviez une histoire sur le bout de la langue. Gontez-nous ça : voyez les camarades, ils font déjà des yeux comme des boules de loto.

— Oui, oui, sergent. Gontez-nous ça, dit en chœur toute la section.

— Vous la voulez, vous l’aurez, répliqua le vieux Fauverge. Seulement, gamins, rappelez-vous qu’il ne faut pas dormir pendant une histoire, quand on l’a demandée. Vous savez le mot d'ordre : si je vois les yeux se fermer, je crie : Cric! Si vous ne répondez pas sur-le-champ, comme un seul homme : Crac ! je m’arrête. Y sommes-nous? Cric.^

— Crac! fit l’auditoire tout d’une voix.

DEUXIÈME RÉCIT

SAUVÉ PAR LA GYMNASTIQUE (Sm7e)

— Donc, commença le sergent, c’était en 1871, à la fin de la guerre; nous étions en Allemagne, au fin fond d’une forteresse qu’ils appellent Ingolstadt, avec beaucoup d’autres prisonniers français. Quand je dis nous.

LE RESPECT DE SOI-MEME

c’est moi et mon camarade, mon brave Bourguignon, le meilleur des hommes, et le plus parfait, s il avait voulu apprendre la gymnastique, A la fin, comme nous étions très misérables, par la rapacité d’un certain commandant bavarois qui nous volait la moitié de nos vivres et tout notre charbon, la colère nous avait pris. On s’était révolté, on avait brûlé quelques baraques, et pour se venger, le commandant faisait tirer sur nous ses soldats, qui nous entouraient, montés sur les remparts.

La nuit vint que cette abominable boucherie durait encore ; chacun se cachait comme il pouvait. Bourguignon et moi nous nous étions faufilés entre une poudrière et le rempart. Les deux murs étaient très rapprochés, et nous étions bien cachés, jusqu’au matin du moins.

— Si nous nous sauvions, dis-je à Bourguignon.

— J’y pensais, me répondit-il. Mais comment?

— Innocent, regarde donc là-haut. Tu ne vois rien ?

— Je vois les étoiles.

— C’est un peu haut pour s’y sauver. Mais il y a le talus du rempart : montons-y, nous n’aurons plus qu’à nous laisser tomber dans le fossé; une fois là, nous trouverons bien à remonter de l’autre côté. Et l’autre côté, tu sais, mon vieux Bourguignon, c’est la pleine campagne, c’est-à-dire la liberté et la France, moyennant des jambes et du courage.

Voilà notre plan arrêté. Il ne s’agissait que de se hisser sur la crête du mur de rempart, où commençait le talus. C’est alors que Bourguignon commença à se repentir de n’être pas allé comme moi à Vécole de gymnastique à Vincennes,

J’essayai de lui faire la courte échelle : mais il n’arrivait pas encore à empoigner le haut du mur. Nous nous désolions, et il commençait à me dire ; « Ya-t’en <( seul. Vois-tu, je ne ferais que t’embarrasser. » J’eus la bonne idée alors démonter le premier. Une fois en haut, je fis, de mon mouchoir et du sien une cordelette bien tordue, avec un nœud à chaque extrémité.

72 L I>}SÏIIUCT10N MORALE A L ÉCOLE

C’est au bout de cette corde que je hissai Bourguignon, pendu comme un poisson au bout de la ligne à pêcher.

Si prompte qu’eût été la manœuvre, le factionnaire bavarois qui faisait les cent pas sur le rempart avait eu le temps de nous voir à travers la demi-obscurité du soir. Il accourait sur nous, casque baissé, baïonnette au canon.

TROISIÈME RÉCIT

SAUVÉ PAR LA GYMNASTIQUE {fin)

Il n y avait pas à hésiter. D’un même élan , Bourguignon et moi, en trois sauts, nous étions sur l’autre revers du talus, et là, à la renverse sur la pente raide, nous glissions vers le fossé. Le factionnaire fait feu et nous manque, tandis que nous, sans réfléchir, nous nous laissons tomber dans le fossé.

Quelle chute, mes amis! Sept ou huit mètres de hauteur ! Heureusement le fossé était plein d’une vase épaisse, avec quelques pouces d’eau par-dessus. Gela amortit notre chute. Pour moi j’avais eu soin de tomber selon les bons principes, les bi^as en l'air, les jambes tendues et prêtes à fléchir en touchant le sol : aussi je ne m’étais pas fait de mal ; je me sentais seulement un peu étourdi. Mais mon pauvre camarade se plaignait tout bas de douleurs à la jambe droite et dans le ventre.

Nous n’avions pourtant pas le temps de nous arrêter: sur le rempart^ les factionnaires s’agitaient; encore une minute et les sentinelles perdues, qui rôdaient en dehors autour du fossé, allaient être averties. Je dis à Bourguignon :

— Appuie-toi sur moi!... et je me mis à l’entraîner jusqu’à un escalier qui conduisait du fossé à la surface du sol. Il me suivit en gémissant. Il fallait bien que son mal fût grand, car jamais je ne l’avais entendu se plaindre.

LE RESPECT DC SOI-MÊME

Nous pouvions encore échapper. Du moins nous le pensions. Mais en arrivant à l’escalier, nous nous aperçûmes que les marches d'en bas, jusqu’à deux mètres de haut, manquaient. C'était un faux escalier. Seulement une barre de fer, scellée par ses deux extrémités aux deux côtés de la brèche que faisait cet escalier, rendait l’escalade possible, pour un homme habitué à manœuvrer sur la barre fixe. D’un bond, je saisis à deux mains la barre, et en un rétablissement je fus dessus. Je me re-

Une fusillade retentit dans le fossé.

tournai alors pour appeler Bourguignon : il me répondit tout bas : — Va-t’en ! J’essayai de recommencer la manœuvre du mouchoir, il me fit signe que non.

Et ma foi! comme je sentais que nous allions être perdus tbus deux sans profit, je gravis l’escalier, et je m’enfuis à travers la campagne, après avoir renversé le factionnaire qui me barrait le passage. Je n’avais pas fait deux cents pas, qu’une fusillade retentit derrière moi : les murs et le fossé d’Ingolstadt faisaient écho d’une façon terrible. Je compris qu’on avait découvert Bour-

L*L\STIILLTIUN MORALK A LKCOLK

gnignon et qu’on tirait sur lui... Je n’ai jamais eu de ses nouvelles depuis.

Je ne pouvais pas m’empêcher de pleurer mon ami, tout en courant. Mais il fallait bien avouer que j’avais fait le possible, et que je ne pouvais plus rien. Pauvre garçon! s’il avait su la gymnastique!

— Cric ! dit le sergent, arrêtant court son récit.

— Crac ! répondit faiblement la troupe. Chacun avait grand sommeil, et nous ne fûmes pas longs à nous rouler dans nos couvertures et à nous endormir. Mais plus d’un rêva à l’évasion héroïque du vieux sergent Fauverge et à ce pauvre Bourguignon, mort sous les balles allemandes pour n’avoir pas su faire un rétablissement sur la barre fixe.

RÉSUMÉ

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