LE DOMESTIQUE DEVENU PROPRIÉTAIRE
Ainsi fut fait. L’an d’après, Pierre Poncet était propriétaire de son premier champ; quatre années plus tard, il se mariait et se bâtissait une petite maisonnette, pour y habiter avec sa femme. Puis il joignit un jardin où le ménage trouva des légumes. Et enfin de lopin de terre en lopin de terre, il eut assez de champs pour y vivre. Dans l’intervalle, il avait continué à travailler pour M. Craponne, mais seulement à ses moments perdus. Maintenant, il a suffisamment à faire chez lui : mais vous jugez s’il aime son ancien patron. — a C est le meilleur des maîtres, dit-il, il ne vous prend en service que pour vous apprendre à devenirmaitre à votre tour.^y
C’est bien en effet la pensée de M. Craponne, et il arrive à dire « quHl ne prend pas des valets, mais des élèves ». Aussi sa ferme est une véritable école, où chacun apprend à cultiver la terre par les moyens les meilleurs qu’enseignent l’expérience et la science.
Il faut voir comme, chez lui, les bestiaux et la bassecour sont soignés : ce n’est pas lui qui mettrait ses chevaux ou ses bœufs dans des écuries humides, obscures, ouantes; elles sont claires, bien lavées, débarrassées tous les jours de leur fumier. Aussi en tire-t-il de quoi en-
LA MAlSOx\NÉE
graisser scs terres le plus richement du monde. Los bêtes sont robustes, alertes; comme elles ne reçoivent que de bons traitements, elles aiment la main qui les soigne. Et chacun sait que les bêtes sont, pour la besogne, comme les gens : « de cheval content , coup de collier vaut double^ » comme dit mon ami.
(C Ce que j’ai retiré de meilleur de ma façon de faire, ajoutait-il un jour, ce sont les bonnes habitudes
M. Craponne et son fils visitent Pierre Poncet.
de mes enfants. Ils voient que les gens en service chez moi sont laborieux, qu’ils se soutiennent entre eux, et qu’ils m’aiment comme je les estime : cela apprend à mes fils à respecter le travail et les travailleurs. L’aîné a déjà vu quatre ou cinq de mes anciens valets de charrue qui maintenant sont sur leurs terres et vivent chez eux en bons propriétaires : cela lui fait voir que tous les hommes sont égaux, surtout les hommes de cœur. Ce n’est pas lui qui se croira jamais au-dessus d’un domestique. Aussi ce sera,
SB
l’instruction morale a l’école
jf! l’espère, un garçon de bon sens et pas fier. Voilà, mon ami, ma plus grande récompense. »
Ainsi parla mon cher Craponne, et je trouvai qu’il avait raison.
RÉSUMÉ