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LE SECRET DE M. CRAPONNE

M. Craponne est un gros propriétaire de l’Isère : ses terres sont à Trablaine, et l’on peut dire qu’il n’en est guère de mieux cultivées ni de plus riches à dix lieues à la ronde. C’est un proverbe dans le pays : que chez M. Craponne, les bêtes mêmes ont l’air heureux.

C’est qu’il a un secret pour faire prospérer la terre et les gens. Comme il est mon ami, je lui ai demandé ce secret, et le voici :

M. Craponne est d’avis que « tant vaut le travailleur^ tant vaut le bétail et le champ ». Il est aussi d’avis que « travail d'homme gai vaut double », et enfin la troisième et dernière maxime de sa philosophie est que <( paysan qui amasse n'est jamais triste ».

Bien pénétré de ces trois vérités, mon ami n’a jamais eu de plus grand souci que de bien choisir ses ser-

LA MAISONNÉE

viteiirs. D’autres hésitent des journées avant de se décider à acheter une charrue et un cheval, mais ils prennent un valet de ferme pour un an après deux minutes de débat. Lui, tout au rebours: il essaye et il étudie son monde. Il garde longtemps les gens à la journée, mais une fois sûr d’eux, il sait les conserver.

D’abord, il les paye bien, et il ne fait pas attendre les augmentations aux grands travailleurs. En revanche, il veut qu’on s’attache à la maison et au pays; et pour cela, il a un bon moyen : il oblige tout le monde chez lui à l’épargne. Chaque mois, au jour de paye, chacun dépose aux mains d’un caissier, qui est le plus vieux des contremaîtres de la ferme, la somme qu’il veut; mais en tout cas, ce n’est pas moins de deux sous pour chaque franc qu’on vient de recevoir. Toutes ces pièces de deux sous réunies font, à la longue, de grosses sommes: le caissier, conseillé par M. Craponne, les place sur bonne hypothèque^. Au bout de quelques années, l’intérêt amassé avec les épargnes fait à chacun une somme rondelette, qui se chiffre par des centaine» de francs.

Quand un serviteur deM. Craponne en est là, le patron s’arrange pour le rencontrer seul un jour, comme je l’ai vu faire pour Pierre Poncet : — «Tu as des économies, lui dit-il; il faut les employer. Mon père disait que V argent vaut mieux en terre joi/e. Qu’en penses-tu? »

Il y avait beau temps que Poncet était de cet avis : il avait bien envie d’un petit champ; seulement il craignait de n’avoir pas assez d’argent, et peut-être aussi de déplaire au maître, en ayant l’air de vouloir le quitter.

M. Craponne le rassura et le tira d’embarras: — «C’est bon, lui dit-il; ton avoir, à ce que m’a dit votre caissier,

1. Hypothèque. — Quand une personne veut emprunter, si elle a une propriété, elle peut donner hypothèque sur cette propriété à celui qui lui prêtera. C’est-à-dire que si elle ne rembourse pas l’argent prêté à l’échéance fixée, le prêteur aura le droit de fairo vendre la propriété pour se rembourser.

l’instruction morale a l’école

monte à 700 et quelques francs. Le champ que tu as en vue en vaut 850. La caisse, c’est-à-dire tes camarades, t’avanceront bien les 150 francs qui te manquent; ta première récolte, jointe à tes économies de l’année, payèra cela, et tu seras propriétaire. Bien entendu, tn restes avec nous : il ne te faudra que quelques journées par mois pour soigner ta terre ; pour ton labour et ta récolte, je te prêterai mes chevaux et ma charrue, et tes camarades, leurs bras: tu nous payeras cela au plus juste; car je sais que tu ne voudrais pas d’aumône.»

DEUXIÈME RÉGIT

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