‹ L'instruction morale a l'école (devoir et patrie)Chapitre 51 sur 67 · Voir VÉconomic politique à Vécole, du même auteur · texte numérisé non relu

Voir VÉconomic politique à Vécole, du même auteur

LA LIBERTÉ DU TRAVAIL

Aussi, quand la récolte manquait dans un pays, les marchands de blé des autres pays n’avaient môme pas l’idée d’apporter leur denrée.

Et voilà comment une mauvaise récolte amenait toujours une famine : tous les quatre ou cinq ans à peu près, il y avait famine, et des milliers de gens périssaient de faim et de misère.

Les douanes seigneuriales.

Au contraire, en 1879, en 1880, la récolte a manqué en France ; au lieu de cent millions d’hectolitres de blé qu’il nous faut, la terre ne nous en avait donné que quatre-vingts. Autrefois, cela aurait fait une famine. Mais, grâce au libre-échange, les blés de l’Amérique et de la Russie sont arrivés chez nous aussi abondamment qu’il le fallait; il y en a eu pour tout le monde, et le prix du pain n’a presque pas monté.

lOG l’instruction moralk a l’ucole

PREMIER RÉCIT

HISTOIRE d’ün atelier [siiUe). — Au Bon Marché,

Depuis que le chemin de fer arrivait à Gercey (c’est à Cercey, si j’ai oublié de vous le dire, que se passait cette histoire), le bourg avait pris un air d’activité tout à fait nouveau : les gens vendaient mieux leur blé, leurs fromages, leurs légumes, que des marchands venaient leur prendre pour les envoyer à Paris; il fallait bâtir des boutiques, des auberges.

Tout alentour, les terres en friche étaient mises en culture, les cultivateurs faisaient venir des ouvriers, et le bourg augmentait à vue d’œil.

Tout cela faisait beaucoup de bâtisses, et, par conséquent, beaucoup d’ouvrage pour les menuisiers : maître Franche ne savait comment répondre à toutes les commandes. Ses ouvriers travaillaient à qui mieux mieux, et le rabot avait l’air de voler dans leurs mains. Malgré tout, ils ne suffisaient pas.

Un beau matin, le bruit se répandit dans le bourg qu’un nouveau menuisier allait s’y établir. Il était arrivé la veille, il avait choisi une boutique, et annoncé qu’il reviendrait dans la huitaine. — Un homme rond en affaires, disait l’aubergiste qui l’avait reçu. Vous verrez qu’il saura se débrouiller. Sans compter qu’il a choisi le bon endroit pour s’installer : juste sur la grand’placeî Personne ne pourra venir au marché sans voirson enseigne : avant six mois, tout le canton connaîtra son nom et sa boutique î

Dans l’atelier de maître Franche, quand on apprit cette nouvelle, ce fut un beau brouhaha. Une concurrence à Cercey! Un étranger venir se mesurer avec « l’atelier »! Les compagnons n’y pouvaient pas croire.

Mais quand, le surlendemain, deux grandes voitures arrivèrent, l’une chargée des établis, des gros outils, et l’autre de meubles; quand, au bout de cinq jours, une

LA LIBERTÉ DU TRAVAIL

belle enseigne se dressa au-dessus de la nouvelle boutique, avec ces mots en grosses lettres :

AU BON MARCHÉ; Lefrançais, menuisier,

alors il fallut bien y croire. Et presque tout Tatelier fut pris d’indignation. Les compagnons ne pouvaient pas concevoir qu’on eût l’audace de venir leur disputer rouvrage, V ouvrage de leur bourg.

On ne parlait plus d’autre chose, le soir, au souper.

Basset, qui était un homme un peu rude, mais qui avait de la droiture et du sens, ne prenait pas part à toutes ces plaintes. Louis lui en fit la remarque un soir.

— Vous ne dites rien, monsieur Basset, lui dit-il. On dirait que vous ne prenez pas les intérêts du patron?

— Écoute, Va-de-bon-cœur, répondit Basset d’un air fâché; je t’aime bien d’habitude; mais si tu veux que nous restions d’accord, tu ne répéteras pas ce que tu viens de dire.

Parce que tu t’indignes contre un homme que tu ne connais pas, et qui vient ici gagner honnêtement sa vie, tu crois défendre les intérêts du patron. Eh bien! je dis^ moi, que l’intérêt du patron n’est pas d’avoir à refuser l’ouvrage et à renvoyer la pratique; ce n’est pas son intérêt que les clients se découragent de s’adresser à lui, et prennent l’habitude de porter leurs commandes à la ville, où ils finiront par aller tous. Ce n’est pas son intérêt surtout que, chez lui, on parle mal de ses concurrents, comme si l’on ne se sentait pas capable de faire aussi bien qu’eux.

DEUXIÈME RÉGIT

HISTOIRE d’un atelier [suite), — La concurrence est rârne du progrès,

— Bien dit, mon brave Basset, s’écria maître Franche en serrant la main de son contremaître.

l’instruction morale a l’école

Voyez-vous, enfants, vous commenciez à me chagriner avec votre manière de dénigrer la concurrence, et je pensais bien qu’il s’en trouverait parmi vous pour remettre les autres dans le vrai.

Oui^ Basset a raison : une bonne maison ne doit jamais avoir peur des concurrents. Nous sommes connus à Cercey ; on sait que nous travaillons au plus juste prix : si le concurrent essaye de faire à meilleur marché, cela ne durera pas longtemps^ et nous n’aurons qu’à patienter, en attendant qu’il se lasse de manger ses écus.

Il a de bons ouvriers, dit-on, mais nous ne sommes pas non plus manchots. Et s’il apporte, comme je l’ai entendu dire aussi, des outils nouveaux, eh bien ! je m’informerai, et nous aurons vite les pareils. La concurrence est Vàme du progrès.

Et puis, ce n’est pas tout. Vous vous fâchez contre cet homme ; mais est-ce qu’il n’est pas dans son droit? Est-ce que tout citoyen français n’est pas libre d’aller et de venir, de faire le métier de son choix, et d’offrir son travail et son industrie à qui en veut?

Toi, Louis, par exemple, tu voudrais peut-être qu’on empêche M. Lefrançais de venir monter une boutique de menuiserie à Cercey? Tu préférerais qu’on fît comme dans l’ancien temps, où les patrons de chaque métier avaient le droit d’interdire leur profession à qui ils voulaient?

Eh bien! sais-tu ce que tu demandes? Tu demandes tout simplement à être privé du salaire auquel tu as droit?

— Gomment cela, monsieur?

— Ecoute : tu es apprenti depuis deux ans. Si nous étions toujours sous l’ancien régime, il t’en faudrait encore deux pour devenir compagnon. Tu as appris à manier la varlope, la gouge et le maillet : eh bien ! tu n’aurais pas seulement touché encore le manche d’un outil. Enfin, tu aurais à me payer ta nourriture comme

LA LIBERTÉ DU TRAVAIL

apprenti. Tandis que je vais le faire ouvrier, et, à compter de demain, tu toucheras vingt sous par jour, sans parler de tes repas, et en attendant mieux. Ne me remercie pas : tu les gagnes déjà.

Louis était tout rouge de surprise et de contentement ; il ne savait comment remercier le patron. Les camarades se mirent à le féliciter, car il s’était fait aimer d’eux.

On but ce soir-là une bonne bouteille à la santé du nouveau compagnon et à la prospérité de la maison. Basset plaisanta Louis, lui disant :

— Eh bien! Va-de-bon-cœur, que dis-tu du nouveau régime? Il a du bon, n’est-ce pas, malgré la concurrence?

TROISIÈME RÉGIT

HISTOIRE d’un ATELIER {Suüe). — Quel Tci'p'port il peut y avoir entre le prix d'un déjeuner et un empereur.

Chez maître Franche, le déjeuner de huit heures se composait invariablement d’une solide soupe aux légumes; mais le dimanche, il y avait un peu d’extra: on pouvait choisir entre la soupe et le café au lait. Louis était un des fidèles du café au lait. Un dimanche matin, qu’il venait de s’installer devant son grand bol et qu’il en respirait la bonne odeur sucrée et nourrissante, tout en préparant ses tranches de pain, maître Franche lui dit d’un air un peu moqueur:

— Hein? garçon, voilà un déjeuner qui vient de loin. C’est cela qui donne à réfléchir.

— Ma foi, patron, dit Louis bonnement, je ne songeais guère à cela. Je trouvais seulement que mon café* au lait sent bon. Mais que dites-vous donc là, que ce déjeuner vient de loin?

— Certainement, Louis, il vient de loin, tu connais cela mieux que moi. Voyons, est-ce que je ne sais pas

IJO

ce que Ton t’apprend aux cours du soir, et ce que tu lis dans tous ces livres de géographie que te prête M. Simonnot l’instituteur? Tiens, réponds-moi : sais-tu d’où vient ce pain ?

— Mais de la boulangerie, je suppose, patron.

— Oui, et du moulin aussi. Mais le blé qui a fourni la farine, où a-t-il passé ? Tu ne sais pas; eh bien! il vient de Russie. La récolte a manqué l’an dernier, dans notre canton et dans pas mal d’autres. Les boulangers se sont adressés alors, les uns à Marseille, les autres au Havre pour en avoir. Celui qii’on a envoyé de Marseille venait d’Odessa, et avait poussé en Bessarabie, un pays russe comme tu sais. Celui qui arrive du Havre, on l’avait tiré d’Amérique, de Chicago, dans les États-Unis. Et ton café?

— Ah! pour le café, je sais d’où il vient. C’est du Bourbon^ il vient de l’ile Bourbon ou la Réunion, qui est une île africaine, au nord de Madagascar, dans la mer des Indes.

— En voilà un qui a voyagé. Et ce sucre?

— Pour le sucre, patron, c’est plus difficile à savoir; si c’est du sucre de betterave, il vient peut-être du département du Nord, ou bien du Pas-de-Calais. Si c’est du sucre de canne, alors il vient des colonies, ou bien du Brésil, ou de l’Inde, de quelque pays chaud enfin.

— Ce n’est pas près d’ici, en tout cas. Et pour faire pousser ce café, il a fallu des ouvriers, n’est-ce pas?

— Oui, patron, des nègres; car il n’y a guère qu’eux qui puissent travailler sous le grand soleil des tropiques.

— Et pour le sucre, de même, probablement? Et pour porter ce blé, ce sucre et ce café à un vaisseau, pour les charger, pour conduire le vaisseau jusqu’en France, et enfin pour amener les denrées jusque chez M. Liard, l’épicier de la grand’place, il en a fallu des hommes, et des portefaix, et des matelots avec leur capitaine, et des employés du chemin de fer, et des voituriers, et enfin des garçons d’épicerie pour le brûler et le vendre! Voilà

LA LIBERTÉ DU TRAVAIL

bien des gens employés pour ton déjeuner, Va-dc-boncceur. Les ciaq parties du monde y ont mis du leur; des travailleurs par centaines et par milliers ont peiné pour toi. Tu es donc un Grésus, pour faire marcher tout ce monde à tes ordres ?

QUATRIÈME RÉCIT

HISTOIRE d’ün atelier (suite)

— Dame ! patron, vous le savez mieux que moi, si je suis un Crésus, puisque c'est vous qui nous payez ce luxe.

— Un vrai luxe, en effet. Voici la note des frais: tu vas compter avec moi. J’écris sur mon ardoise :

Lait. Un litre de 0 fr. 20 suffit pour trois, ce qui fait, pour chaque part, 7 centimes, ci 7 cent.

Café. La livre de 3 francs fait 24 tasses, à ce que dit ma femme, ce qui fait pour une tasse : 13 centimes. Mais tu n’en mets que la moitié d’une tasse dans ton lait, soit. .... 7 —

Sucre. La livre de 60 centimes donne 60 morceaux; tu en prends 3, ce qui fait S —

Pain. Tu es mangeur de pain, comme tout bon Français ; il t’en faut presque une demilivre, soit 8 —

Budget d’un déjeuner 23 cent.

23 centimes, 3 sous! C’est avec ces 3 sous que tu payes les nègres de l’île Bourbon et du Brésil, les laboureurs de Bessarabie, les matelots et les capitaines de vaisseau, les employés des chemins de fer, les voituriers, ]es garçons d’épicerie. 3 sous, c’est à peu près une heure de ton travail. Avoue que ce n’est pas trop cher?

— Franchement, non, monsieur. Le commerce est une belle chose.

— Oui, mon garçon, et surtout la liberté du commerce. Si tu avais vécu, comme mon père, au temps de Na-

l’instruction morale a l’école

ii2

poléon I®*" et du blocus continental^ tu t’en serais aperçu. Pour arrêter le commerce des Anglais, il s’était mis en tête de faire payer des droits de douane terribles aux denrées coloniales qui venaient par leurs navires. Le café payait 2 francs d’entrée par livre, ce qui le mettait à 5 francs; le sucre juste autant, ce qui le mettait à 3 francs la livre.

Non content de cela, il finit par prohiber les denrées anglaises : tous ceux qui voulaient en faire entrer étaient arrêtés comme fraudeurs, amenés devant des tribunaux qu on appelait cours prévôtales pour crimes de contrebande et envoyés aux travaux forcés. Quant aux denrées, on les brûlait.

Avec ces beaux moyens, on réussit à faire monter le café à 10 francs la livre, le sucre à 6 et les autres marchandises à proportion. Dans ce temps-là, un déjeuner comme celui que tu viens de faire aurait coûté :

Pour le pain. ............. 6 cent.

Pour le lait. 4 —

Pour le sucre. 32 —

Polir le café. ..... o 23 —

65 cent.

A ce prix-là, mon garçon, tu n’aurais pas connu le goût du café au lait ni de beaucoup d’autres bonnes choses.

— Décidément, patron, M. Simonnot avait raison de le dire l’autre soir, dans la leçon d' Economie politique, il n’y a rien de mieux que la liberté du commerce, le libreéchange entre tous les pays, pour mettre la vie à bon marché.

RÉSUMÉ

1. On ne peut faire bien qu’un métier à la fois. A chacun son métier, Touvrage sera bien mené.

LA, LIBERTÉ DU TRAVAIL 113

Page 1