LE RESPECT DES PERSONNES, DES PRO- PRIÉTÉS, DES CONSCIENCES
PREMIÈRE LEÇON
l’égalité des hommes. — l’esclavage
— Lorsque vous aurez passé votre vingtième année, que vous serez vigoureux, instruits des choses nécessaires, munis d'un métier, alors, mes amis, vous entrerez dans une phase toute nouvelle de la vie. Vous ne serez plus ni des enfants, ni des écoliers, ni des apprentis. Vous serez... voyons, Jacques, vous avez envie de le dire : expliquez votre idée.
— Monsieur, nous serons majeurs.
— Pas trop mal répondu, mon petit ami. Oui^ vous serez majeurs. Mais cela ne nous dit pas encore ce que
LIî: IIESPECT DEb PERSONNES
VOUS aurez à faire, ni quel changement se sera accompli dans votre position.
Eh bien! voici : vous serez des hommes, et vous serez des citoyens. Retenez bien ces deux mots.
Un citoyen, c’est celui qui fait partie d’une nation, qui en accepte les lois, qui est prêt à en défendre les droits et le territoire contre l’étranger; enfin, qui contribue aux dépenses publiques en payant sa portion d'impôts. Un bon citoyen est celui qui sert bien son pays, et qui l’honore : il n’est rien de plus beau que de mériter ce titre.
Mais vous apprendrez tout cela plus en détail dans votre livre d’instruction civique.
Pour aujourd’hui, j’ai à vous expliquer ce que c’est que d’être un homme.
Un homme est celui qui appartient de cœur à Vhumanité, comme le citoyen appartient à sa cité, à sa nation, Un homme digne de ce nom respecte tous ses semblables, comme ses égaux. Il est disposé à les aimer tous comme ses frères.
— Monsieur, j’ai lu dans le beau livre que vous avez donné en prix d’honneur à mon frère Jules, le Tour du monde ^ qu’il y a des sauvages tout à fait abrutis. Ainsi ceux de la Terre de Feu^ ne savent même pas se bâtir des cabanes; ils font des trous en terre pour s’abriter, comme des bêtes; ils laissent périr de faim les trois quarts de leurs enfants, et quand leurs parents sont vieux, ils les assomment ou les font mourir de besoin. Est-ce que ces sauvages-là sont nos égaux? Estce qu’il faut les respecter?
— Oui, certes, mon enfant, toutes les fois du moins qu’ils ne font tort ni à nous, nia aucune autre personne humaine : la justice le veut.
D’abord, songez-y, ces pauvres êtres sont à plaindre autant qu’à blâmer. Ils n’ont pas eu comme vous le bon
1. Ile de l’Amérique du sud, découverte par Magellan en 1520.
exemple; ils ont vécu de misère, tiraillés par la faim quatre-vingt-dix-neuf jours sur cent, et puis, gorgés de nourriture malsaine, crevant d’indigestion, quand par hasard la chasse ou la pêche avait donné : car ils ne savent rien garder pour le lendemain.
Je voudrais voir des hommes civilisés soumis à ce régime-là! Ils ne vaudraient guère mieux que les sauvages. Sur le radeau de la Méduse les naufragés parlaient de se manger les uns les autres, ni plus ni moins que des Papous^ affamés.
DEUXIÈME LEÇON l’esclavage est inexcusable
Vous parlez des habitants de la Terre de Feu : eh bien! justement, il est arrivé qu’en 1830 le capitaine du vaisseau anglais le Beagle, M. Fitz-Roy, prit à son bord trois de ces sauvages, un vieux et deux enfants. Il les emmena en Angleterre, où ils furent examinés par le savant naturaliste Darwin, qui les réaccompagna dans leur pays.
Le vieux était triste, silencieux, assez méchant : tout ce qu’on put lui dire ou lui faire ne le changea pas, son caractère était fait. Mais les jeunes se formèrent très vite : ils devinrent propres, gais, serviables, et se firent aimer de tous ceux qui les approchaient ; ils montraient de la facilité pour apprendre, de l’honnêteté, du goût pour la vie sociable. Trois ans de séjour dans un pays civilisé avaient suffi pour en faire des êtres dignes de vivre dans notre société.
1. Ce vaisseau fit un naufrage tristement célèbre dans les annales maritimes, le 2 juillet 1816, sur le banc d’Arguin, à quarante lieues de la côte d’Afrique. Une partie des naufragés se sauvèrent sur un radeau, après des souffrances inouïes.
2. Habitants de la Papouasie, appelée aussi Terre des Papous, ou Nouvelle-Guinée. .
LE RESPECT DES PERSONNES
Ne nous figurons donc pas, ni que nous soyons si supérieurs aux sauvages, ni qu'ils soient si incapables de s’élever jusqu’à nous, avec du temps.
Au surplus, cest à force de rabaisser les sauvages, quon finit par les croire nés pour l’esclavage. Avec ce beau prétexte, on les vole comme font les traitants en Afrique,, on trafique d’eux, on les fait travailler comme des bêtes de somme, on les écrase de coups, on les martyrise, et on dit : Ce sont des sauvages : ils sont faits pour cela, G est bien une des plus abominables paroles que l’homme puisse proférer.
Tous les peuples civilisés ont fini par le reconnaître ; la France a délivré tous les esclaves de ses colonies en 1848, et les États-Unis d’Amérique ont libéré les leurs il y a vingt ans, malgré la résistance des propriétaires de chair humaine, qui ont fait une affreuse guerre civile pour essayer de conserver leurs esclaves.
Aujourd’hui, partout où règne la civilisation européenne, tout homme est libre de son corps.
— Mais, monsieur, et ceux qu’on met en prison?
— D’abord, on n’en fait pas des esclaves : on les met hors d’état de faire du tort ou du mal aux autres, voilà tout. Ensuite, écoutez bien ceci :
Chaque homme est maître d’aller et de venir, et de faire ce qu’il veut : c’est là son droit. Mais si quelqu’un abuse de cette liberté pour m’empêcher, moi, d’agir de mon côté comme je veux, il viole mon droit à moi : et par conséquent il dépasse le sien; car il n’y a point de droit contre le droit.
Dans ce cas-là, je peux me protéger contre cet homme; je le dois même, car si on ne l’arrêtait pas, il prendrait l’habitude de violer les droits des autres, surtout ceux des faibles.
Vous le voyez, mes enfants, chacun est libre, à la seule condition de ne pas attenter à la liberté d'autrui.
TROISIÈME LEÇON le respect des personnes
— Mes enfants, je n’ai pas besoin de vous apprendre que vous devez respecter la vie et les biens de vos semblables. Le meurtre et le vol sont des crimes ; les lois les punissent^ et les autorités, les gendarmes, les juges se chargent de faire exécuter ces lois-là.
Mais pour vous expliquer ces choses, il faudrait commencer par vous dire ce que c’est que la loi, comment on fait les lois, et pourquoi il faut y obéir. Tout cela, c’est Vïmtruciion civique^ et nous en parlerons plus tard.
En attendant, vous comprenez par vous-mêmes que si on se mettait à ne plus respecter la personne et la propriété de chacun, on ne pourrait plus vivre ensemble. Tout le monde serait sur le qui-vive ; et ce serait la guerre de tous contre tous, comme chez les sauvages. Et même ce serait pire, puisque, eux au moins, ils ménagent ceux de leur tribu.
Un homme qui en frappe un autre n’est plus un homme : c’est une bête brute.
Vous avez quelque chose à dire, Jacques? Il faut parler, mon enfant.
— Alors, monsieur, si un mauvais homme vous attaque la nuit, par exemple, pour vous voler, il faut donc se laisser faire ?
— Bien certainement, non. Ce serait trop commode pour les coquins. Quand on vous attaque, il faut repousser l’attaque. C’est ce qu’on appelle le droit de légitime défense. C’est même plus qu’un droit : on a le devoir de se défendre, quand ce ne serait que pour ne pas encourager les brigands. Si, chaque fois qu’ils essayent d’attaquer un brave homme, ils avaient à s’en repentir, ils se dégoûteraient vite du métier.
LE RESPECT DES PERSONNES
Maintenant, il ne faut pas non plus abuser du droit de légitime défense. D’abord, il ne faut pas faire comme Ribaut le braconnier, qui a tiré un coup de fusil sur Grillou son camarade, et lui a cassé un bras, parce que l’autre, en se disputant, venait de lui donner un coup de poing. Cela, c’est de la vengeance et de la
méchanceté. Il ne faut faire que ce qui est nécessaire pour empêcher votre agresseur de vous faire du mal. De plus, il ne faut user du droit de légitime défense que s’il n’y a pas là d’autorité pour vous défendre ; sinon, il faut s’adresser à elle : on ne doit pas se faire justice soi-même.
Pénétrez-vous bien de ces vérités-là, mes amis. Il est jamais trop tôt pour s^ habituer au respect de la vie humaine. Commencez dès à présent par éviter les querelles, les batailles entre vous. Elles se terminent souvent mal, par de tristes accidents. Et, en tout cas, on y prend des habitudes grossières et brutales. Jeu de mainSyjeu de vilain.
Maintênant, pour respecter la personne d’autrui, il ne
l’instruction morale a l’école
suffit pas de respecter la vie, le corps des gens : il faut aussi respecter leur honneur. L’honneur vaut encore plus que la vie : et la preuve, c’est qu’un homme qui a du cœur se fait tuer, quand il est soldat, pour qu’on ne dise pas de lui : « C’est un lâche ! »
Ainsi donc, quand on calomnie une personne, c’est-à-dire quand on lui attribue faussement une mauvaise action ou un vilain défaut, on lui prend son honneur ; et c’est pire que si on lui prenait la vie, parce que c’est plus traître : le calomniateur attaque toujours par derrière,
La médisance est moins abominable, puisque celui qui médit ne fait que dire la vérité ; seulement, c’est une vérité qui porte atteinte à la réputation de quelqu’un, et il aurait pu se dispenser de la dire. C’est là une action méchante : si chacun racontait tout le mal qu’il sait des autres, la moitié de l’humanité haïrait l'autre à mort.
QUATRIÈME LEÇON
LE RESPECT DES PROPRIÉTÉS
Mes enfants, j’entends dire, depuis quelques jours, que le verger de M. Dufort est mis au pillage, on ne sait pas par qui. J’espère bien que personne d’entre vous n’y est pour rien. Ce serait un vrai déshonneur pour Vécole^ s'il s'y trouvait un voleur.
Jacques, vous levez la main. Ce n’est pas pour vous accuser : vos parents habitent là-bas au hameau, vous ne venez à la commune que pour la classe, et c’est la nuit que se font ces vilains coups.
— En effet, monsieur. Je ne sais même pas qui peut avoir eu cette mauvaise idée. Seulement, vous dites que ce sont des voleurs. Mais, monsieur, j’ai souvent entendu dire que marauder nest point voler: ce n’est donc pas vrai ?
le respect des personnes
— Vous allez en juger vous-même. Voyons, mon Jacques, est-ce que les fruits du verger de M. Dufort ont poussé tout seuls?
— Bien sûr que non, monsieur. C’est Antoine, le jardinier, qui a planté les j)oiriers; je l’ai vu plus d’une fois occupé à les tailler, a les arroser. Il passe sa vie à y travailler. Il les aime tellement que, l’an dernier, après la grande gelée, il pleurait presque, parce qu’il fallait en arracher dix que le froid avait fait mourir.
Il n’est pas permis de faire entrer des marchandises sans payer.
— Eh bien! si ces fruits ont coûté tant de peine, crois-tu donc que le père Antoine, qui les a fait pousser, n’y tient pas? et crois-tu que M. Dufort doit être bien aise de voir disparaître ce qui a donné tant de soucis à son jardinier, qu’il paye et entretient?
Allons, conviens d’une chose: c’est que ces poires, c'était le travail du 'père Antoine, et c'était la propriété de M, Dufort, Et ceux qui les ont prises ont pris le bien d'autrui, le fruit du labeur d'autrui. Il n’y a pas deux noms pour les nommer : ce sont des voleurs.
l’instruction morale a l’école
C’est comme ceux qui vont dans les bois communaux ou dans les forêts de l’État prendre du bois ou tendre des lacets pour le gibier. Ou encore ceux qui fraudent à la douane ou bien à l’octroi, et qui font entrer des marchandises sans payer. Ils disent tous qu’ils ne volent pas. Si c’est du bois ou du gibier qu’ils enlèvent, ils disent que les forêts ne sont à personne. Si c’est les droits de douane ou d’octroi qu’ils fraudent, ils disent encore qu’ils ne trompent quo l’État, et que V Etaty ce nest personne. Croyez-vous que ce soient là des raisons? *
Dites-moi, Jacques, il y a ici une boîte où beaucoup d’entre vous mettent de temps en temps un sou : c’est la Caisse d’épargne scolaire. Si quelqu’un venait pendant que je ne suis pas là, s’il ouvrait la boîte pour y prendre vos sous, diriez-vous que c’est un voleur?
— Ah ! bien sûrement, oui, monsieur.
— Eh bien! la Caisse d’épargne, c’cst comme l’État : elle n'est à personnCy parce qu'elle est à tout le monde. Chacun de vous a mis sa part, petite ou grosse, dans cette boîte; et chaque Français contribue pour sa part à la douane ou à l’octroi.
Et les maraudeurs de bois, les braconniers, que font-ils? Les uns prennent du bois qui appartient à l’État ou à la commune, du bois que l’État ou la commune doit vendre pour payer ses créanciers. Si chacun en prenait un peu, les forêts seraient bientôt au pillage, elles ne rendraient plus rien, et il faudrait augmenter d’autant les impôts. Quant au gibier, les braconniers le détruisent; ils tuent tout, les mères et les petits, à tort et à travers, sans s’occuper de savoir s’il en restera pour reproduire l’année d’après. Si on les laissait faire, il n’y en aurait bientôt plus, sans compter qu’ils ne payent pas de permis de chasse, ce qui est une fraude faite aux dépens de l’État, c’est-à-dire à nos dépens à tous.
BraconnierSy maraudeurs, fraudeurs, tout cela, voyezvous, mes amis, ce sont des voleurs ; ils ne volent pas des
LE RESPECT DES PERSONNES
particuliers, ils volent tout le monde : voilà la seule différence.
CINQUIÈME LEÇON